22.03.2012

Le périmètre de la mésange

C’était une réunion très professionnelle. Il était question de protection de la nature. On a beaucoup discuté, pardon : confronté les points de vue de partenaires en synergie. On a réfléchi à la définition de périmètres E ceci, P cela, dans le cadre de la révision du SCOceci et du PLcela. On a souligné l’importance d’impliquer les communautés de communes et de les accompagner dans le cadre de contrats corridor, de contrats de rivière, de contrats de bassin, de contrats de territoire, de contrats de confiance. On a loué très fort le relèvement de la taxe TDceci qui permet, couplée à des financements SRcela, de monter des dossiers de MAEt. On s’est inquiété des conclusions de la CDOceci qui, pour le compte de l’Agence cela, souligne que le PLU ne garantit pas la pérennité des espaces classés ENquelque chose.

On a rappelé que sur le territoire du PNR, une action volontariste impliquant de nombreux partenaires avait permis de hiérarchiser les enjeux à une échelle cohérente avec la prise de décision au niveau intercommunal. Et que cela pouvait potentiellement (sic) justifier un soutien du département pour valoriser cette démarche territorialisée en phase avec le positionnement actuel de nos élus.

On a regardé des cartes, pardon : on a étudié des cartographies. Les cartes, c’est pour jouer le dimanche après-midi ou bien pour se perdre en voiture le premier samedi des vacances d’été. Quand on est une grande personne très professionnelle et qu’on a devant soi une carte, on l’appelle une cartographie. C’est un barbarisme mais il semble que ce soit plus poli. En tout cas, visiblement, ça fait drôlement plus sérieux. Tout comme pouvoir potentiellement, collaborer ensemble et synergie commune.

Et là-dessous, très loin en-dessous, il y avait une mésange. Ou un autre oiseau. Ou une loutre. Ou un carabe très rare. Ou une chauve-souris. Ou une orchidée. Tout cela, c’était pour eux. Et pourtant, si la mésange était entrée dans la pièce, on l’aurait priée de sortir : c’était le moment du travail très sérieux.

De toute façon, la mésange, on ne la voyait plus. Masquée, étouffée, écrasée par un quintal de partenaires, une demi-tonne de synergies, des fagots de périmètres éligibles, d’épaisses strates de territoires structurants, de comités de pilotage, de commissions d’orientation, de définitions de priorités, de conventions de mise à disposition, de groupes de travail, de méthodologies et de cartographies. Pas oublier les cartographies.

 

C’était pour elle qu’on faisait tout ça, mais on l’avait perdue de vue. Tout à la joie de se goberger d’acronymes, d’agendas bourrés de réunions très empressées, de montrer à tous avec quelle agilité on parcourt l’infernale pelote qui s’enchevêtre sur un seul bout de pré dans le but qu’un jour, tout en bout de chaîne, les plus petits des partenaires, ceux qu’on regarde un peu de haut depuis tous ces saints échelons, aillent poser un nichoir pour la mésange.

 Parfois il me vient la nostalgie de la Préhistoire. Premiers paysans, chasseurs à l’arc ou à la lance, ils arpentaient des espaces qui n’étaient même pas hiérarchisés du point de vue des enjeux ni des ressources cynégétiques. Il n’y avait pas d’ADASEA ni de SAFER pour désigner l’endroit où semer une poignée d’épeautre. Ils étaient même capables de trouver leur chemin, et celui du gibier, sans établir de cartographies. La Commission d’orientation de la cueillette des myrtilles sauvages ne se réunissait que très épisodiquement. On peignait dans des grottes, nous disent les archéologues, sans subvention, et il n’est pas certain que cette manifestation culturelle fût tout à fait laïque. Les antilopes n’ont jamais respecté les périmètres de protection des ruisseaux, en dépit des efforts des comités de bassin. Il semble d’ailleurs qu’on n’ait jamais retrouvé, ni dans les abris sous roche ni dans les huttes, la moindre trace de vidéoprojecteur, ni de cafetière.

Quant à la synergie des acteurs locaux, elle se heurtait régulièrement à l’absolue manque de volonté du mammouth laineux, irrémédiablement rétif à la concertation face aux défis communs du 13e millénaire. Le réchauffement climatique subséquent l’a fait disparaître, et c’est bien fait pour lui.

 Par contre, il y avait beaucoup plus de mésanges. 

02.01.2012

Et la pluie se mit à tomber

C’est compliqué, en fin de compte.

Aujourd’hui, 2 janvier, nous nous sommes appliqués à bien redémarrer l’année. Nous avons fait du ménage, du rangement, et plein de choses utiles, tout en laissant nos foies et nos estomacs se remettre de la tourmente. La journée a été calme, très calme, parfaitement horizontale comme un lendemain de fête de grandes personnes. On a rangé tous les cadeaux dans les placards et sur les étagères, fait la vaisselle, et passé sur cette journée le gris bien propre du quotidien.

Nous avons pensé non sans un peu de découragement au travail qui reprend demain. Nous avons pensé avec un peu moins d’enthousiasme à nos nombreux projets. Bien sûr, c’est la fin des vacances, la fin du temps qui nous appartient, où tout est possible. C’est le moment du bilan, du constat qu’on n’a pas fait tout ce qu’on s’était promis et que la prochaine fois est bien loin. Quand l’anxiété est la compagne du quotidien, chaque journée est un long chemin pierreux. On ne peut se réconforter en regardant au loin.

C’est une fois de plus la peur glaçante de l’ordinaire et la tentation bien vaine de regarder en arrière.

A midi, j’ai mordu dans un canapé survivant du réveillon, extrait de sa retraite frigorifique. Proust aurait tiré des pages de ce qui s’en est suivi. Il ne m’en a pas fallu autant pour savoir où m’avait transportée cette bouchée de rillette de saumon. Pendant deux ou trois secondes, j’étais l’hôte qui a tout installé, orné la table, disposé les plats, et par une organisation judicieuse achevé ses préparatifs quelques minutes avant l’heure d’arrivée convenue avec ses invités, et qui s’en salarie d’un toast dérobé à l’un des plats délicieusement surchargés ; et je me suis senti envahi de la même profonde satisfaction profonde que l’on éprouve à l’idée de la fête qui s’annonce.

Encore tout surpris de l’ivresse de ce voyage dans le temps, je retouchai rudement terre.

Voilà ce qui arrive à force de le vouloir. A force de se cabrer devant le morne écoulement des jours que nous promet, désormais, le calendrier. A force de croire d’une manière désespérée et infantile aux sortilèges, à ceux qui font que quatre jours dans l’année, le temps cesse d’être gris-bleu pour devenir or et pourpre, et de ne pas vouloir revenir au gris bleu, on finit par tendre si bien la main éperdue vers un mirage qu’un beau jour on le saisit - et on l’a bien saisi puisqu’on le sent aussitôt glisser entre ses doigts.

Pourquoi la fête est-elle finie ? Qu’est-ce qui nous interdit de recommencer ? De relancer des invitations et de faire si nous le voulons un menu de réveillon même le dix, le vingt janvier, ou le 15 mars ? C’est si absurde que ce soir j’ai une fois de plus branché la guirlande du sapin. Mais je n’ai pas glissé dans la chaîne le disque des Cantates de l’Avent ou de l’Oratorio de Noël. Nous pouvons refaire la fête. Nous ne pouvons pas rejouer Noël. Je ne peux que faire semblant, pathétique, tout disposer comme si c’était demain, et c’était hier.

C’est l’une des premières déceptions que l’enfant doit apprendre. On lui explique que « ça ne serait pas aussi beau si c’était tous les jours ». En fait, on n’en sait rien du tout et on lui apprend juste la résignation, et la frustration. Il expérimente cette réalité terrible : les dates passées sont chargées de la magie qu’on aurait voulu leur trouver, même si elle n’y était pas. On se souvient non pas du Noël qui a été, mais d’un Noël abstrait toujours parfait, d’un absolu d’or et d’étoiles sous la neige scintillante. On ne voit rien devant soi qui s’y compare si peu que ce soit. On ne peut se résoudre à ce qu’il soit passé si vite.

C’est vrai que l’on peut se construire un quotidien moins morne et moins passif. C’est vrai que l’ordinaire n’est pas forcément le rata de l’armée. Il reste l’ordinaire et le choc est décidément trop rude. Cet inévitable cafard du 2 janvier nous renvoie avant tout à ce terrible constat : nous avons perdu une ligne de la formule magique et chaque année nous récitons en vain le fragment qui nous reste.

Et toute l’année, sans magie, est aussi triste qu’un conte sans fées.

01.01.2012

Une année de plus

Hier soir, c’était le réveillon du jour de l’An. Elle est arrivée par surprise, cette fin d’année, parce que nous avons vécu un automne chargé, et pour trancher avec l’état d’esprit ambiant, riche. Chance ou autre chose, nous avons semé et nous pouvons donc vivre ce changement de millésime dans l’indifférence. Nous n’attendrons pas de lui qu’il apporte, comme un dieu primitif, l’abondance, la prospérité, ou même la pureté de la page blanche à lui tout seul. Au fait, c’est la crise et ce sera encore pire, nous dit-on. Il n’y a rien à espérer de 2012, c’est l’antienne à la mode, clairvoyante et responsable, aussi, qu’importe le passage, le beau chiffre neuf qui remplace l’ancien, flétri, usé par des gelées qui d’ailleurs n’ont pas vraiment eu lieu.

 C’est le premier janvier après-midi. Ceux qui fêtent le jour de l’An même par un nouveau banquet prolongent la fête sans plus y croire. C’est l’heure du calme et du quotidien qui reviennent doucement, du scrabble et du Trivial pursuit devant des bouteilles de Perrier et les derniers restes de la dernière bûche. Les enfants ont disparu dans leurs chambres s’étourdir avec leurs nouveaux jouets pour oublier que c’est la rentrée mardi. S’ils ont reçu un jeu de société, ils sont tout fiers d’y jouer avec les grandes personnes. Qui ne sont pas mécontentes au fond de manier à leur tour de jeu des cartes colorées et des lapins en plastique plutôt que d’affronter un chevalet sur lequel on lit WPOQRSZ ou de se triturer les méninges pour savoir qui donnait la réplique à Lauren Bacall dans un film qui fit un tabac en 1949.

 La fête, celle qui remplissait le cœur de joie, c’était il y a une semaine. Le grand concours de morosité criarde a déjà commencé, chacun joue à s’écrire des « bonnes résolutions » du genre « ne pas me suicider à cause de l’emploi que j’aurai perdu », on se dirige vers la nouvelle année à reculons et le dos courbé.

 Bien courbé parce qu’on va subir et qu’il faut se remplir les bajoues tant que c’est encore possible. Les Occidentaux, en ces temps de crise, ont tenu à s’offrir massivement les cadeaux les plus symboliques d’une prospérité effrénée : des joujoux high-tech, des tablettes, des smartphones, des consoles. Surtout ne rien changer. Surtout ne rien anticiper. Surtout préserver jusqu’au bout l’illusion. Sur le Titanic, nos concitoyens n’auraient pas décollé du bar.

 Surtout ne pas se dire qu’une année, comme une vie, c’est aussi ce que l’on en fait. Ce qui inclut, naturellement, la façon de vivre ce qu’il faudra subir. Mais aussi de construire, de prévoir, de créer, de penser même (oh le gros mot !) entre deux épisodes subis. De faire autre chose qu’attendre passivement le prochain épisode de la crise ou de la fin du monde.


On a choisi autre chose. On verra bien combien de temps ça résiste. Pour l’instant, ça nous fait du bien. Si, si, je vous assure, ça fait du bien de reprendre sa vie en main et d’abord en pensée, de mettre en cohérence les idées et les actes. En attendant, le jour de l’An sera un non-événement. Le 2 janvier ne sera pas le terrible jour du retour au morne ordinaire.

 Ça non. L’ordinaire se fera-t-il extraordinaire ? Ou cessera-t-il juste d’être morne ?

C’est chacun de nous qui voit.

Il peut, vous savez. En tout cas, même s’il l’a complètement oublié, il a le droit.