10.12.2009
Le 8 décembre triste
Le 8 décembre n'a pas été réussi.
Je parle de celui de la ville de Lyon, et du nôtre. La ville avait pourtant été avertie de ce qu'il fallait cesser de faire. Elle y avait plutôt bien réussi l'an dernier. La voilà retombée dans ses travers ainsi qu'un Benarfa dans ses œuvres. Nous avons dû subir, hormis sur la cathédrale, rescapée du désastre, les sempiternelles projections de son et lumière, dues à ce qu'on préfère croire être des infographistes en première année, pour qui nos plus symboliques monuments ne sont rien d'autre que des écrans.
J'imagine d'ici le directeur de je ne sais quoi d'attaché à la culture, égaré sur ce blog, jaillissant en hurlant que c'est une honte de parler ainsi de cette fière vague de créativité de notre jeunesse reine des nouvelles technologies. Mais sérieusement, monsieur le directeur de je ne sais quoi, vous n'avez pas remarqué qu'aux Terreaux, l'animation, déjà très moche, nous était servie en double, une fois dans un sens, une fois dans l'autre, l'entourloupe présentant, j'imagine, l'avantage d'une appréciable économie ? Que le coup du monument submergé par les eaux, au son de bulles soufflées par un mouflet dans son Tahiti douche, on l'a déjà vu trois cent trente-huit fois et demie ? Que les vagissements de « musique » new age anacréontique ou ne je sais quoi arrachaient les tympans au point qu'il fallait se les protéger ? Mais dites-moi, c'est peut-être vous qui vers 21 heures, étiez assis à votre bureau allumé, plaquant au milieu de la scène un carré jaunâtre avec la surimpression d'un technocrate affairé. Du coup, vous ne voyiez rien. Nous, on vous voyait, et vous avez réussi à faire encore plus tout rater.
En sortant rue Chenavard, croisant ceux qui y allaient en suivant la file d'attente gérée par la maréchaussée, j'étais pris d'une furieuse envie de crier « n'y allez pas », mais ils ne m'auraient pas cru.
Même Fourvière était laide. Tamponnée d'un lourd revêtement violacé incongru et sombre. Je la préfère dans son fauve de tous les soirs.
Heureusement, alors que les touristes s'agitaient dans les rues, aboyaient dans leur portable that they were at ze Fête des Lumières in Lyon, il est resté assez de Lyonnais pour sauver l'essentiel. Il y avait donc assez de fenêtres soulignées d'un tiret d'or fragile et tremblotant.
Nous marchions par la ville en faisant ces constats, et le résultat m'inquiétait. Qu'est-ce donc qui me séparait de cette foule heureuse ? qui m'empêchait, pour la première fois, de ressentir le bonheur d'un bain paisible de pure lyonnitude ? Qu'est-ce qui, pour la première fois, a fait que je n'ai même pas redouté que l'heure tourne et nous mène, implacablement, au neuf décembre ?
Je ressentais un incroyable vide. Comme s'il eût manqué quelque chose, quelque chose de dense, presque solide, comme un parfum entêtant, comme une mélodie douce, qui eût ressoudé le lien. Je ne ressentais plus aucune âme dans ce que je voyais.
Ce n'était peut-être que la fatigue. Ce n'était peut-être que tant de colères rentrées, ces dernières semaines, à la lecture d'articles de blogs sur des sujets divers, mais tous marqués au coin de la haine primaire de la différence, du complotisme de base, de l'incohérence et du mensonge permanents, de la brutalité verbale tenant lieu d'argument. Mais tous se réclamant de la Tolérance et de la Liberté. Je n'en pouvais plus de ruminer ces écoeurantes charges de la pensée unique, jusqu'à me demander sans fin quel pouvait bien en être l'écho. Et plusieurs d'entre elles visaient le Huit décembre, qui des sphères intellectuelles de Paris est depuis peu dénoncé comme... un peu tout : un gaspillage d'argent public, une « honteuse récupération d'une fête populaire par l'Eglise catholique raciste et colonialiste », et même un crime contre l'environnement, qu'il faudrait interdire sans délai. Les lumignons ne brûlent pas au biocarburant, que voulez-vous.
Et je me demandais du coup, combien de temps la haine mettrait pour achever de tout détruire, pour s'offrir son triomphe vain et stupide.
Le lendemain matin est venu. Gris et humide, comme tout bon lendemain de fête. La fête qui n'avait pas été réussie et qui ne reviendra que dans un an.
Je cherche le lien et je ne l'ai pas encore renoué.
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16.11.2009
Un soir
C'est un de ces soirs où, sans que l'on sache trop pourquoi, il semble faire plus sombre et plus froid. On n'a pourtant pas mal digéré, ni relu de vieilles lettres. On ne s'est pas regardé et trouvé vieilli dans le miroir. Rien n'est vraiment différent d'un autre soir de la semaine. Le téléphone a même sonné. Mais on ne sait pas pourquoi, une sorte de chape sinistre est là, pesante.
A la sortie des bureaux, il faisait beau ; Lyon glissait dans un soir d'hiver, un soir de lumières dorées sous un ciel d'un bleuté léger. Rien de cet entre-chien-et-loup qui oppresse, qui panique le malade qui, ayant dormi tout l'après-midi, se réveille d'un rêve poisseux, pour découvrir le jour enfui sous une pénombre de tombeau. Non. Ce soir a débuté comme tous les autres ; mais quelque chose ne va pas. Les murs ne sont plus blancs mais blafards. On lutte ; on allume toutes les lumières ; mais elles n'apportent ni vie, ni chaleur aux pièces qui semblent, soudain, vides. Les luminaires les plus jaunes sont ternis, cadavéreux.
On peut mettre de la musique. On choisit soigneusement les disques ; mais rien à faire : leur chère magie n'opère pas ; en fait, quelque volume qu'on choisisse, le son est à peine audible, englouti par le vide et le silence. Comme si quelque Horla terrifiait les musiciens et que ceux-ci n'osaient plus jouer qu'en sourdine.
On voudrait parler, mais les mots s'étranglent dans le même silence, et l'on ne trouve rien à se dire.
Comme il a beaucoup joué, le chat sommeille. On aimerait, maintenant, entendre ses miaulements, qui agaçaient tant il y a deux heures.
On mange un chocolat, on boit un verre de vin, ce qu'on peut pour se réchauffer le cœur. Mais l'heure tourne et c'est elle qui le glace. Il est déjà vingt-deux heures. L'ombre des soucis du lendemain matin s'étend déjà, affadissant encore la pâleur morne qui règne en étouffant despote.
Même sur Internet, les conversations s'éteignent, touchées par la même ombre.
Désoeuvrement mortifère. La poésie suffoque, elle dort de ce sommeil morbide, râle de cauchemars.
Nous sommes deux - et pourtant cette torpeur glacée a nom : solitude. Ce désert de sons, cette sécheresse de couleurs, je les reconnais. Ils m'étreignaient au crépuscule, dans mon appartement de célibataire. Rien ne brisait leur étreinte.
Musique : Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, par Jean-Claude Malgoire. Ces éclats de trompette, ces fiers chœurs baroques sont aptes à lacérer le voile. Derrière lui, ils doivent rouvrir des horizons de nuits de décembre ruisselantes d'étoiles, de lumignons multicolores, de kaléidoscopes étincelants, sucrés comme un Noël d'enfant. On se prend à rêver de la chaleur d'un prêche de Nativité, de la joyeuse ferveur d'un chant traditionnel, ou bien moderne et rythmé, d'une communauté. De la douceur d'une table accueillante. Tout cela, c'est pour dans trente-huit jours.
Le disque enchaîne, ce n'est pas un hasard, sur une Messe de minuit, du même compositeur. De la même paix éclatante et joyeuse, des mêmes ors chaleureux. En cette nuit-là, nous nous plaisons à songer que les étoiles mêmes ont dansé.
Les murs sont plus jaunes et plus doux. Ils ont reçu une nouvelle petite tache de couleur. Nous parlons. Il est tard, mais l'ombre recule.
Charpentier deux. Peur zéro.
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03.11.2009
Automne-hiver
A peine le temps de vivre l’automne, et nous voilà déjà en hiver.
J’exagère. Cette année, l’automne s’est bien annoncé. Le jour de la rentrée des classes avait pris soin de se parer de son costume traditionnel, dans tout son folklore : il faisait gris, humide et froid, l’un de ces temps où l’on frissonne du plaisir tout simple d’être douillettement assis du bon côté de la vitre où la pluie crépite – même sous les mornes néons d’une salle de classe. On regarde au-dehors les marronniers qui jaunissent, et finalement, la date de la mort de Louis XIV rentre un petit peu plus facilement.
Nous avons même eu des couleurs. Cette année, le feu d’artifice de jaunes, d’orangés et de rouges cuivrés n’a pas fait long feu. Le soleil déclinant a su les accueillir, chaque jour différents, et c’est au-dessus d’une colline de Fourvière toute tissée d’or qu’un beau jour, nous avons remarqué que la lumière était devenue une authentique lumière d’automne. Vous savez, c’est un peu le même bleu profond qu’en été, mais les façades pastel sont baignées de rayons plus jaunes, plus obliques, plus doux. Les couleurs, alors, sont d’une chaude richesse ; et puis le vent se met au sud. Il dévoile quelques heures les Alpes, proches à les toucher ; et tout Lyonnais sait que ce n’est pas très bon signe. Le ciel n’en finit plus de s’embrouiller de longs filaments gris, qui s’enchevêtrent et s’enroulent, jusqu’à recouvrir tout l’horizon d’un feutre épais et morne. Le lendemain matin, le soleil s’en extirpe avec peine ; il découpe la silhouette des sommets, bleu d’ardoise sur un fond d’un rouge terne ou d’un jaune brûlant, mince déchirure, vite recouverte, étouffée par la grisaille. C’est un jour morne comme un lendemain de fête.
Puis le vent oblique à l’ouest, déverse sur la ville un carrousel de nuages éperdus, sombres comme un soir de décembre, les déchire – et le ciel se rouvre : un peu plus clair et un peu plus froid.
Il y a quelques jours, du haut de l’esplanade de Fourvière, j’ai regardé les Alpes, rosies par le soleil couchant, se laisser paisiblement voiler par une brume couleur d’ardoise et s’abîmer dans la nuit. Au pied de la colline, dans l’air limpide, les feux des files de voitures, les éclairages urbains scintillaient comme des étoiles une nuit de grand froid. Le lendemain, mon trajet de retour quotidien s’effectua dans la nuit ; je retrouvai la basilique illuminée de fauve, la tour écarlate : c’est l’hiver.
Là-haut au sud-ouest, dans les Monts, ou sur le plateau qui s’incline vers l’ouest et le Forez, les bois déguenillés ne retentissent plus de la chute sourde des bogues des châtaignes. Le pas écrase des feuilles humides et glacées sur les chemins aux ornières millénaires. L’oreille exercée perçoit un tintement métallique cadencé comme une comptine, l’œil repère trente petits fuseaux noirs contre la voûte de plomb : venus des taïgas lointaines, les Tarins sont de retour. Un son plus grinçant révèle le Pinson d’Ardenne. Le plateau déroule ses lourdes croupes, ses buttes coiffées d’un bois ou parfois de l’église d’un tout petit bourg. Mosaïque de prés et de champs, toile des chemins de mille ans, ponctués de mille croix. Au sud, les crêtes puissantes du Pilat. Vers l’ouest, les hauts du Forez barrent l’horizon ; mais là-bas au loin, une forme bleutée plus abrupte intrigue, lointaine : n’est-ce pas là le Mézenc ? Plus près, tout autour, un monde de villages et de collines emplit l’espace. Nous sommes bien dans le Rhône : et pourtant, le silence. L’écologue rabroue le poète : cultures, prairies, hameaux, certes, ce n’est pas la nature ! Tenons-nous en à la campagne. On peut même montrer au poète, là-bas sur le toit, cette petite forme ronde : la Chouette chevêche veille sur son domaine.
La route du retour est parfois difficile. On a beau ne plus être l’enfant qui demain matin, reprendra le cartable et la route de la cour grise et sans arbres, la redescente du plateau a des allures de retour de vacances. Allons, Coise, à samedi prochain.
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