28.05.2007

Astronomie, vol au pays de l'infini

Autrefois, dans un passé fort lointain, je pratiquais l’astronomie. C’était au début de la dernière décennie du siècle dernier. On ne parlait pas d’Internet, ni de téléphones portables, ni de blogs, ni de SMS. Il n’y avait même pas encore d’appareils photo numériques. Les télescopes, justement, pouvaient commencer à accueillir ce qu’on appelait les caméras CCD, qui n’étaient ni plus ni moins que des APN dédiés à la photo astronomique.  

J’arpentais donc un univers qui fascinait tous les enfants, mais qui était pourtant principalement peuplé de retraités. C’est que l’astronomie est un loisir coûteux, et qui demande de la patience. Acheté l’instrument hors de prix, si le ciel daignait s’éclaircir, si l’on avait pu se rendre en quelque lieu épargné par la pollution de toute espèce, on le pointait délicatement, savamment. On opérait la « mise en station ». Puis à la lueur de quelque loupiote camouflée, l’on repérait sur la carte du ciel l’objet que l’on désirait observer. On le recherchait, lentement. L’oeil collé au chercheur – pour les non-initiés, il s’agit d’une petite lunette, parallèle au tube de l’instrument, qui par son vaste champ permet un premier repérage – on traquait avec patience, ou agacement, ou exaspération, le petit groupe d’étoiles que l’on savait baliser la présence du corps. Enfin, miracle ! dans l’oculaire du télescope, au milieu d’un semis d’étoiles à mille autres pareilles, avait surgi une forme grise. Ça y était. Vous pouviez annoncer triomphalement à la cantonnade : « J’ai M33 dans l’Triangle, si vous voulez. » Traduire : la tache grise, si vous la regardez bien, vous devinerez les bras d’une galaxie ; mais pas trop parce que mon télescope n’est pas bien gros ; c’est la fameuse galaxie qui se trouve dans la constellation du Triangle et je l’ai trouvée, regardez-la, mais vite, parce que ça va bouger. Ben oui, le ciel bouge, il tourne autour du pôle apparent, qui est comme chacun sait marqué par l’Etoile polaire qui indique de fait le nord, et si vous attendez trop, M33 va décarrer dans un coin et il faudra tourner quelques volants pour qu’elle revienne sagement au centre de l’oculaire.

Le défilé des badauds effectué, on la reprend, on regarde, quand même, et puis on passe à une autre tache grise. Car on l’a vite appris : les nébuleuses multicolores des beaux livres de la bibliothèque du quartier, ce n’est pas pour notre oeil. On l’explique, d’un air pénétré, aux béotiens : « les radiations colorées émises par ces corps sont très faibles. Pour les voir, il faut un appareil photo avec un très long temps de pose, parfois une ou deux heures. » On a d’ailleurs vite appris toutes sortes de sentences de ce genre du plus bel effet lorsque le champ d’observation est ouvert au sogenannte grand public. On les cloue à son discours comme une étoile de plus à la voûte. On écoute, satisfait, les « Aaah ! Ooh ! » dudit public épaté de cette science. En somme on se la pète. Ça ne fait de mal à personne, et comme en plus il fait noir, personne ne distingue votre tête. L’être admiré est une entité nocturne mystérieuse qui dispense la connaissance et les gens sont là pour ça. On n’en retire rien sinon le plaisir tout simple d’avoir répondu à une demande.

L’observation astronomique, comme je l’ai décrite, vous me direz que c’est aussi fascinant que la pêche à la ligne. C’est peut-être pour ça que dans certains clubs, les tranches d’âge concernées s’y ressemblent un peu. Ce serait une erreur. Une belle erreur de croire que l’astronomie pratiquée par le pékin moyen, c’est regarder du gris au milieu du noir et de temps en temps, étaler une pédanterie de mauvais goût.

Ce n’est pas n’importe quelle tache grise que l’on voit là, et le rêve est intact.  

On commence par apprendre les constellations. Alors votre regard change. La nuit, au-dessus de vous, il n’y a pas le noir piqué de points brillants. Il y a un Univers familier. Des formes que vous reconnaissez, dressées, pivotées, basculées, marquant par leur présence ou leur absence, ou leur position, le lent carrousel des saisons. Et l’on aime lire la venue de l’hiver dans la montée triomphante, au nord-est, de la majestueuse constellation du Cocher, étincelant au front du diamant Capella. On aime découvrir que dans un beau ciel d’été, la Grande Ourse est constituée d’étoiles si lumineuses qu’elle en flamboie. Le ciel devient votre élément et la nuit votre royaume ; un royaume de paix et de rêve sans limites.

Puis on pointe un télescope et on regarde. Et « M33 dans l’Triangle » n’est plus une image informe sur un écran de verre. On situe la constellation, on sait que ce coin-là du ciel est une fenêtre sur quelques galaxies, dont celles-ci. Des galaxies. Des univers-îles où peut-être se nichent cent Terres... D’où peut-être on regarde la nôtre, la spirale barrée, comme j’ai appris qu’était notre galaxie. Et allez savoir pourquoi, il me plaisait que notre galaxie fût une spirale barrée, et non une spirale ordinaire, pas un modèle complètement standard. Les galaxies sont rarement spectaculaires dans un télescope d’amateur. Mais il suffit de se pénétrer quelques secondes de ce que l’on observe là, pour être saisi d’un respectueux vertige. Le vertige de l’infini de l’Univers : ce n’est pas virtuel, ce n’est pas une photo, ma pupille est bien traversée par la lumière émise par des soleils d’un autre univers-île, il y a deux, cinq, dix millions d’années. Au-delà de tout, au-delà de notre minuscule humanité, se tient l’Univers... dans un infini silence baigné de lumière.

Le télescope tourne et voici un autre grand classique : l’Anneau de la Lyre. M57. Le temps est loin où je connaissais une grande partie des objets en M, du Catalogue de Messier. Peu importe. Je me souviens de l’émotion qui m’avait étreint lorsque j’eus pointé moi-même un télescope de 200 mm sur ce corps : un anneau de fumée dans les étoiles. Peu m’importait de savoir qu’il se trouvait à X millions d’années, qu’il eût été soufflé par une étoile agonisante. Il me suffisait de voler à travers l’oculaire jusqu’à cette étrange forme qui se tient, là-bas, au fond de la galaxie. L’Univers se peuplait. Défilent les amas, les nébuleuses ; Trifide, le Sagittaire, M27 « Dumb-Bell », une autre nébuleuse que l’on peut plus poétiquement appeler le Grand Sablier des Etoiles. Un sablier inaccessible, intouchable, au-delà de nos souillures, de nos vénalités, flottant dans l’Univers.

Le ciel est hors d’atteinte. Nous ne sommes rien qu’une tête d’épingle errant dans une immensité qui nous échappe totalement. Un peuple de corps que nous ne pouvons que vaguement connaître ; mais où la grâce d’un instrument d’amateur nous permet de plonger. L’agitation du monde s’oublie. Les télescopes sont braqués, sur le terrain ; on s’affaire en paix, on contemple. Le ciel ne va pas s’envoler ; rien ne peut venir le détruire. D’un clocher qui se découpe à peine sur le ciel clair d’été, un tintement sonne une heure tardive dont nul n’a cure.

Une tête d’épingle. Une tête d’épingle bleutée : c’est ainsi que m’est apparue Uranus. Puis Neptune, infime disque flou et verdâtre. Qu’importe. C’étaient Uranus et Neptune. Les mondes si lointains, les mondes des confins, sous mes yeux. Les mystérieuses, les dissimulées, les méconnues. Je posais mon regard sur elles et plus rien ne comptait que ces boules orbitant en silence.  Puis, je reprenais mon télescope, mon petit 115 mm dont j’étais si fier. Ce n’était pas rien de posséder, à quinze ans, son instrument. La monture était mauvaise, le chercheur malcommode. Mais l’optique était bonne et cette année-là, les anneaux de Saturne en étaient à leur ouverture maximale. Un soir de beau temps, tout m’apparut : le disque d’or, les larges anneaux, les ombres, les satellites. Plus petit que sur les photos de Voyager 2. Mais les anneaux de Saturne devenaient une réalité tangible ; un lien s’établissait entre moi et ce monde, tout cela prenait existence et vie et mon horizon s’élargissait jusque là-bas, jusqu’à la forme familière, enfin devant moi.  

Ce cher petit télescope était ma fenêtre ouverte sur l’infini. Par lui, je pouvais me réfugier dans une paix indestructible, une pureté, une sérénité que rien, jamais, ne pourrait souiller. Qu’il n’y ait jamais de mines sur la Lune ni de cités sur Mars. Laissez-les donc en paix, ces mondes. Mars : paysages, vallées, collines, aubes, ciel rosâtre. Moi, je l’ai vue comme une bulle de fumée, bien rouge, au milieu d’un semis d’étoiles, dans un ciel froid d’hiver, ce ciel froid qui étend sur les Monts du Lyonnais un velours piqué de mille diamants. L’un de ces diamants étincelait d’un éclat orangé. « C’est Mars. On va pointer Mars. » Mars était là, disque ocre, monde saisi entre les points anonymes des étoiles lointaines. Je suis en paix. Je vois Mars.

Le télescope est dans une caisse. Il y a bien longtemps qu’il n’a plus vu la lumière. Mais comme les étoiles, il a tout le temps d’attendre. Rien ne l’altère. Il se rouvrira et reverra le ciel. Je le reverrai. Nous y retournerons.

27.05.2007

L'aviation, tout simplement

Aujourd'hui, je me suis rendu à la fête aérienne de la Ferté-Alais. Il a plu. Nous sommes partis prématurément et je n'ai pas vu grand-chose. Encore moins qu'il y a deux ans où, déjà, le ciel s'était tellement laissé aller que le Spitfire, malgré toute la puissance de ses hélices contrarotatives, s'était embourbé sur la piste en herbe. Ce n'est pas très grave. L'aviation est éternelle et l'aérodrome de Cerny-la Ferté dominera encore longtemps la plaine.

Je vais donc parler de "mon" aviation. Mon aviation, c'est celle qui m'apparaît à la Ferté-Alais. Je m'y connais un petit peu. Juste le tout petit peu d'un quidam que les vieux coucous passionnent, qui sait en reconnaître un certain nombre, l'histoire de quelques-uns d'entre eux. Qui aime les voir voler. Juste ce qu'il faut pour se laisser prendre au jeu, se moquer des "envers du décor", du "revers de la médaille", regarder et rêver. Se laisser bercer par ce qui sera aux vrais connaisseurs, une collection de clichés. Mais je parie qu'il leur plaît que les gens comme moi s'y laissent prendre. Et moi cela me plaît aussi. Qu'est-ce que je risque d'y perdre ? Mon aviation, c'est juste pour le plaisir.

La Ferté-Alais, m'a-t-on dit, n'est pas un aérodrome, c'est un champ d'aviation. Sur un aéro-drome, les appareils courent. C'est du grec. Si j'ai bien tout compris, un champ d'aviation, c'est un lieu où tout est permis, si c'est de l'aviation. Lors du meeting, les avions sont alignés le long d'une seule piste. Mais à l'origine c'est un pré. Ce qui veut dire qu'on se pose dans le sens de son choix, celui qui correspond le mieux au vent. Sur l'aérodrome, la piste en ciment impose son axe, et si le vent est de travers, et bien on vole en crabe, et on subit. Quand on vole, c'est plus joli de se laisser porter par le vent que de le braver. La Ferté Alais est une île qui domine la plaine rongée par l'agro-industrie, et les "activités économiques", les dépôts logistiques géants, l'empire du camion. Une île hors du temps où l'on se plaît à croire que rien n'a changé, sous le hangar Latécoère. La Ferté Alais est un champ d'aviation : un champ où l'on cultive la légende.

L'aviation, ce n'est pas l'aéronautique et un aviateur, ce n'est pas exactement la même chose qu'un pilote. L'aviation, ce sont les temps héroïques. Les machines volantes qui s'enlèvent en crabe sous le vent de travers, dans un ronronnement clair. Deux roues à l'avant, une roulette sous la queue. Une, deux, ou trois ailes, droites. ça vole. Pas toujours bien vite. Un avion, c'est ça.

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 L'aviation est une histoire qui sent le bois, le cambouis, l'essence. Elle est artisanale, héroïque. Elle est française. La France est la patrie de l'aviation. Jusqu'en 1914, à l'exception du vol des frères Wright, toutes les premières ont lieu en France : le premier vol piloté de Farman, sur avion Voisin, la première liaison de ville à ville, les records d'altitude, les premiers passagers, les traversées célèbres. Les premières mitrailleuses sur les avions qui portent les premières cocardes, demoiselles au fuselage à claire-voie, aux ailes translucides que l'on tord pour virer. L'aviation est cocardière. Les aviateurs combattent avec panache, en uniforme élégant, volent avec grâce. Plus tard, les ingénieurs la tueront.  

L'aviation ! On ne pilote pas, on vole. L'avion est un prolongement de l'homme, ou mieux, une monture. Pas toujours facile à domestiquer. Chaque machine a son caractère, plus que ses "caractéristiques". L'aviateur l'enfourche, la prend en main, l'amène, docile, aux évolutions de son choix. De délicats biplans dansent dans le ciel. "Des Stradivarius", "des pianos de concert", nous dit le merveilleux speaker de la Fête aérienne : ce sont des Bücker 131 et 133. Ils évoluent lentement dans le chant de leurs vieux cylindres. Un tonneau lent, amoureusement fignolé; "là, c'est bien, ça rentre bien ce tonneau"... On devine les vieux ateliers, les hangars de tôle ondulée, les heures passées à démonter, nettoyer, polir les pièces brillantes bien que septuagénaires. On admire le fini de la machine, les délicats arrondis du fuselage, les mâts profilés, les hélices de bois précieux. Ces avions-là sont des monuments, des oeuvres d'art, ou plutôt, comme l'a dit le speaker, des instruments. On les fait voler comme on joue d'un violon : pour le plaisir de l'objet et de ce qu'il sait créer, par ses belles évolutions. Rapide, athlétique, ou délicieusement lent. On a le coeur étreint de bonheur, du bonheur de celui qui voit enfin de ses yeux un mythe qui a pris corps, quand on reconnaît le chant d'un moteur Merlin, ou celui plus rauque qui entraîne la silhouette légendaire d'un Messerschmitt 109. C'est l'Histoire de l'Aviation. C'est la légende.

L'avion de combat de 1940 est bien un véritable avion. L'artiste le dispute encore au technicien, Saint-Exupéry ne l'a-t-il pas piloté ? Il devait contrôler plus de cent instruments, nous dit-il. Cela tenait du clavier d'orgue plus que de Windows Vista. Sur le siège de cuir, on maniait tirettes, manches à boule, poignées de métal, tandis que l'hélice vous vissait dans l'océan d'un ciel de printemps. Avant de plonger dans le mortel ballet des poissons fous. Piqués, renversements, glissades, dérapages brutaux, tandis qu'à la sarabande des moteurs s'ajoutait le claquement des armes automatiques. C'est l'escalade. La mitrailleuse du Nieuport Bébé, et son chargeur de quarante-sept balles, sont devenues quatre, six, huit, aux bandes de mille projectiles traçants; puis un, deux, quatre canons de vingt, de trente millimètres; un roulement de tambour sous le capot a succédé au cliquetis des pétoires; on ne tire plus de vingt mètres mais de deux cents. Mais, comme au temps de Guynemer et de Fonck, on tombe encore du soleil, on place son avion dans l'axe de l'ennemi, pour déchirer la pureté du ciel d'une brève rafale. On danse toujours. On ne clique pas. De vrais hommes dans de vraies machines volantes se livrent des corps à corps. Quand la paix sera revenue, on volera ensemble. Car l'important, ce n'est pas de tuer, mais de faire voler les hommes en des machines, puisque, décidément, ils ne savent pas voler sans.

L'important, c'est de voler. Je ne sais pas piloter, et ne saurai jamais car j'ai peur. C'est du sol que j'admirerai la beauté du vol de l'avion. La pureté de ses lignes et le coeur de celui qui manie le manche. Qui se pénètre du respect, et du ciel, et de l'avion. L'aviation, c'est se risquer dans un milieu qui n'est pas le nôtre, et y rester le temps que l'on s'est fixé. Cela nécessite du respect; des rites et des sacrifices. Comme les longues années qui font revivre un vieil avion, retrouvé comme épave, et qui aujourd'hui inscrit de nouveau sur fond de ciel le galbe de son fuselage, tandis que chante son hélice.

Regardez ce Dewoitine D37. Comme son frère, que l'on voit souvent en meetings, aux couleurs suisses, c'est un de ces merveilleux avions du tout début des années trente. On ne marche pas encore vers la guerre, et l'aviation triomphante s'adonne au sport. L'homme vole, sur ces biplans ou monoplans parasol ventrus, tirés par un gros moteur en étoile dont les cylindres à nu étincellent. Admirez la courbe du fuselage rebondi, la pureté parfaite de l'aile posée, comme sur un jouet d'enfant, sur le poisson tout argenté. L'énorme moteur refroidi par air complète la ligne d'une beauté désuète. On est si loin des flèches bardées d'électronique, qui s'exécutent à cent cinquante kilomètres d'un clic sur une cible clignotante. Loin des bureaux de recherche développement, de la CAO, des images de synthèse et des modèles numériques, de l'optimisation des flux et de termes que je ne connais pas. Et pourtant. Regardez bien. De chaque côté de l'appareil, deux haubans entrecroisés relient entre eux les mâts qui soutiennent l'aile. On ne la voit pas sur la photo; mais quand vous verrez l'original, allez voir. Au point de croisement de ces haubans, ils sont reliés par une sorte de poulie. Une petite poulie de bois grosse comme deux noix. Cette poulie est impeccablement profilée en goutte d'eau. Je veux l'imaginer usinée à la main, délicatement, et si ce n'est (sans doute) pas le cas, qu'importe : voyez quelle recherche. Il y a une poulie en bois pour tenir les haubans de l'aile. Mais une poulie aérodynamique. Parce que l'aviation, c'est du travail soigné. C'est la main de l'artisan qui prendra tout le temps nécessaire pour bien faire.

C'est ainsi que l'homme vole en aimant voler. Bientôt, on ne pilotera plus. On s'assiéra comme dans un bus, dans une machine automatique qui nous translatera en ligne droite. Il n'y aura plus de hublots, dit-on, mais des écrans, projetant un paysage de synthèse, puisqu'on vole trop haut pour bien voir. Mais il y aura encore des avions et des aviateurs qui démarreront des hélices de bois, dans un bruit de tonnerre et une âcre fumée bleue, des Salis et des Stephen Grey, et qui voleront et qu'on regardera voler. Le coeur battra devant leurs arabesques et la mémoire de ces temps où il fallait être un peu bricoleur, un peu génial, un peu fou, et un peu sage, pour quitter le sol avec des ailes. Il y aura un speaker qui nous parlera de jeunes gens qui se tuaient en dansant dans leurs machines entre deux bancs de nuages, d'outils qui ressuscitent dans un vieux hangar un avion perdu, et de la naissance des hélicoptères qui commence quand monsieur hélicoptère invite mademoiselle hélicoptère à danser un tango. Il pleut, mais ça va pas nous empêcher de voler, il a dit. Non. Il a plu et les deux pieds dans la boue, ça ne m'a pas empêché de voler.

 

24.05.2007

Chronique d'une dépression ordinaire (?) - I - Comme une eau qui monte

C'est quoi un dépressif ? ça ressemble à quoi plutôt ? Les clichés circulent avec la vivacité d'un scooter se faufilant dans un embouteillage.

C'est quelqu'un qui s'enferme chez lui, s'allonge sur un lit dans la pénombre et ne veut rien faire, voir personne. Donc si vous mangez et si vous tenez sur vos jambes, vous n'êtes pas dépressif. Voilà qui rappelle une pub sur les antibiotiques. T'as pas perdu 20 kilos ? t'es pas dépressif.

C'est la première grosse rigolade. Ach ja, grôsse rikolâdeu ! Il faut prendre sur soi. Voilà ce qu'on nous dit à longueur de temps. Tu t'écoutes trop, tout le monde a ses problèmes, tu en rajoutes, t'as qu'à prendre sur toi. Et donc, aussi longtemps que l'on prend sur soi, que l'on fait semblant de vivre sans états d'âme, que l'on donne le change !... c'est qu'on n'est pas dépressif. C'est pire que les antibiotiques. Car il ne suffit même pas d'être sous antidépresseurs pour être reconnu dépressif par tout le monde. Il y en a même qui nient alors que c'est eux qui prennent le traitement.

Amputé, si tu marches droit sur ta jambe artificielle, on niera que tu aies perdu la première.

Par où donc commencè-ce ? Oh, c'est long. C'est un grand et vaste édifice qu'une dépression. Elle a donc des fondations. On les dit souvent jetées dès l'enfance. Peut-être même certaines le sont-elles avant. C'est là, dans l'infernal enchevêtrement des neurones, l'agencement vertigineux des synapses que seraient les bases. Ou plus exactement les plans. Le labyrinthe où les pensées s'égareront, les volées d'escalier poussiéreuses, ouvrant sur des chambres moisies, le manoir où la lune allumera les rais glacés sur lesquels se découperont les spectres blafards, le dédale où cent fois la raison se frappera le front contre une impasse, où court, hagard et hurlant, le prisonnier de la maison hantée, est déjà dessiné ici.

Il suffit de pousser un jour, par mégarde, la porte de cette aile.

C'est une crise d'angoisse. Un soir, une inquiétude. La peur monte, comme une marée qui piègerait l'échoué. Le motif se retire. La crise s'évanouit, ne laissant même pas son propre souvenir. Fumée que le vent emporte. Peur d'enfant que l'aube dissipe. Il ne s'est rien passé, non. Mais le lendemain, ou la semaine suivante, ou des mois plus tard, le même motif ramène la même crise. La même poigne de plomb qui s'abat sur la nuque. La même fièvre qui arrache à tout et jette dans une agitation vaine - et cependant incoercible.

Comme on est jeune, on se dit que ce n'est rien; qu'un reste d'enfance mal digéré, une preuve d'immaturité, qu'il vaut mieux cacher. On subit, donc, chacune de ces crises, à leur retour. Chacune voit la pensée s'égarer, se tromper d'escalier au même endroit et, incapable de retour en arrière, errer une éternité par l'aile interdite. Qui se révèle à chaque fois plus vaste, mais toujours sans issue.

Ce retour devient, lentement, prévisible. De l'angoisse naît la peur de l'angoisse. On en dresserait un calendrier. Ce jour-ci, j'aurai peur. Parfois on cède, on invente un subterfuge, on parvient à rayer l'événement du calepin. On a fui. On a renoncé, pour un jour, à subir. Car on ne fait pas face. Toute la force de la raison n'est ici d'aucun secours. Perdu dans l'affreux manoir, revient-on à l'embranchement salvateur qu'on y découvre la porte claquée et verrouillée derrière soi.

Las ! La pensée, toujours y retourne. Un nombre croissant d'événements déclenchent les crises. Chaque étape, chaque épreuve, chaque marche à gravir de l'existence commence à les susciter. Pourquoi ? On n'en sait rien. La raison n'éprouve nulle crainte. Mais on connaît encore et encore la peur, "cette décomposition de l'âme" disait Maupassant - on ne saurait mieux la définir. Mieux décrire cette peur sourde, sans objet, la peur d'on ne peut dire quoi, qui vous saisit comme un froid humide et glacial, et qu'on ne peut combattre puisqu'on ne peut la saisir. Alors l'âme entraîne l'esprit et celui-ci, pris à son tour de fièvre, échafaude, compose et décompose, empile, fabrique, puis démonte, tourne en tous sens, pris de folie. Des dizaines de pages ineptes surgiraient si, à chaque crise, s'écrivaient à mesure les raisonnements fous qui courent dans mon cerveau comme un dément dans sa cellule. On respire. On cherche la maîtrise - mais de quoi ? Avec toute la force de sa raison, on cherche à démonter l'infâme mécanique. Un jour, je trouverai. Je découvrirai les rouages originels, je descendrai au coeur de la machinerie et je glisserai une cheville juste au bon endroit. Et tout s'arrêtera. Je serai normal.

A ce stade-là, on n'a encore rien raconté à personne, mais les jours qui exigent de franchir une telle épreuve se multiplient. Et on ne fait pas un pas. Ces épreuves ne se dénouent toujours qu'en attendant la résolution de l'objet matériel qui ont provoqué cette épouvante. On commence à supposer l'intérêt d'en parler, car prendre sur soi c'est bien joli, mais si l'on ne dépose pas parfois, cela devient lourd à porter. Mais on se croit encore coupable, immature, stupide, faible, douillet. On croit encore que la volonté, la maturité suffiront un jour et qu'il suffit d'attendre. On n'imagine toujours pas avoir quoi que ce soit à voir avec les préfixes en psy-. L'on est trop prisonnier de son propre monde pour imaginer qu'on partage sa condition avec bien d'autres. On continue donc d'alterner les terribles temps de crise, sans jamais trouver un moyen de les apaiser, et les moments de calme, où l'on se dit que la prochaine fois...

Mais nous grandissons. La vie augmente sa pression. Les responsabilités nouvelles arrivent. On fait ses plus lourds choix sans peur, quand la perspective de deux cents kilomètres au volant nous décomposent. Mais le quotidien multiplie ces sollicitations qui continuent à jeter notre âme dans le donjon maudit. Et la raison est toujours impuissante à l'empêcher de prendre l'escalier fatidique. Elle y court comme une bille, hors de portée de notre main, roule sur une pente.

L'on a pourtant mené sa barque dans sa vie et elle semble filer droit. Mieux, elle nous obéit.

Découvrant l'eau qui stagne au fond, glauque et sale, on écope.

Puis on s'aperçoit que l'eau est revenue. Elle ne cesse de revenir. Elle ne cesse de monter.

Tout est prêt pour le deuxième acte. 

19.05.2007

Communiquons plus

Communiquons plus.

Devant moi, une voiture aborde le rond-point en faisant un écart suspect. Dans la courbe, je note la main droite du conducteur, plaquée contre son oreille droite. Broyé par cet implacable marteau contre le cartilagineux pavillon, je devine un téléphone.

Je me gare sur le parking du supermarché. Une quadragénaire du modèle courant louvoie vers les portes de l’édifice aux couleurs brillantes. Elle aussi lève le coude, et tient vissé contre son oreille l’un de ces joujoux technologiques qui permettent de parler au loin, où que vous soyez devine d’où je t’appelle. Les portes automatiques s’effacent. Portes, levez vos frontons ! Elevez-vous, portes éternelles ! Qu’il entre, le roi de gloire ? Qui est ce roi de gloire ? (Ps. 24, 7-8) Non, ce n’est pas le seigneur Sabaoth ; ce n’est pas Yahvé, vaillant roi des combats ; non, c’est le téléphone portable Nokia.

Je croise encore à plusieurs reprises la prêtresse de la divinité dans les rayons, psalmodiant toujours de mystiques incantations. « Helepeti komankivââ... Komankivââ... Haubenhoui... Haubenhouiii... Haubainsaiçûr. » Elle me précède en caisse, remplit les sacs d’une main, paie idem, ne daignant pas poser le regard sur les impies qui, inconscients de la profondeur du rite, s’agacent de sa lenteur. Disons donc crûment qu’elle n’a pas lâché son téléphone, du dernier rond-point à la caisse, puis au retour à sa bagnole, cette vieille bique, à emmerder tout le monde avec son baratin de mère Denis des lotissements sud de Meaux. Elle communiquait plus.

Dans une rue piétonne du centre ville, je croise un petit groupe de quatre demoiselles, zigzaguant sur la largeur de la voie publique à vocation shoppingatoire. Pas moins de trois d’entre elles communiquent. C’est-à-dire que chacune est au téléphone. Elles communiquent plus.

Assise face à moi dans le lourd convoi qui cahote vers la banlieue sa cargaison d’humanoïdes moroses, eastpak au dos et delsey sous les yeux, une jeune femme pianote avec vigueur sur un petit instrument argenté ouvert en deux moitiés sensiblement égales. Sporadiquement elle s’interrompt et le contemple ainsi qu’un lapin, le crotale qui se dispose à l’ingurgiter. L’objet émet alors une série de sons assez proche, sur le plan tonal, de la chute simultanée d’un trio de prémolaires en un crachoir, en même temps qu’une lumière bleutée. Elle converse par SMS. Elle communique plus.

Vautrés sur les sièges d’un métro ferraillant, deux échalas en parfait uniforme du keum d’la téci, font tour à tour résonner leurs téléphones en se les montrant avec fierté. Toutes les deux ou trois minutes, on entend une cascade de notes, le dernier tube à la mode probablement interprété sur un clavier Bontempi un jour de réunion de famille (on entend les enfants pleurer derrière, à moins que ce ne soit une chanteuse.) Ils s’échangent des sonneries sur leur mobile. Ils communiquent plus et ils vivent Mobile.

Dans le TGV qui me ramène vers de plus vertes et plus méridionales contrées, l’un des concerts pour casserole et cocotte-minute susdécrits s’échappe avec fracas du filet à bagages. Un individu à l’air important se lève, empoigne un sac, y fouille avec une sage lenteur, contemple quelque temps l’objet qui, dans sa main, multiplie les injonctions polyphoniques avec une vigueur croissante, puis se décide à décrocher. Il communique enfin plus.

Et l’auteur de ces lignes ne se déplace jamais sans son téléphone portable, est capable d’authentiques attaques de panique s’il l’égare un instant, ou découvre que « ça passe pas ici, putain, de putain de merde... »

Bienvenue dans la vie point com ; communiquons plus, vivons mobile. Nous n’avons jamais autant communiqué et jamais il ne nous a été aussi facile de conserver partout les liens avec nos contacts usuels. Nous trimballons notre petit monde partout, comme un pack de survie qui nous évite de devoir communiquer avec le vrai monde alentour. Hop, j’empoigne mon portable, je téléphone : aucun inconnu ne risque d’engager la conversation avec moi, dans ce train en panne en rase campagne. Ni de me demander son chemin dans la rue. Et ça tombe bien car moi, je n’ai aucune envie de communiquer avec CE monde-là. Le mien me suffit.

Le mien, que je n’hésite pas à imposer aux alentours, à coups de sonneries au volume maximum, dont je ferai profiter tout le wagon somnolent ; aux clients qui suivent à la caisse, au piéton qui traverse devant mon capot, alors que j’ai des choses bien plus importantes à penser qu’à appuyer sur le frein.

Communiquons plus et resserrons nos liens. Resserrons les liens avec notre groupe. N’en déconnectons plus. Ne déconnectons plus du travail, du forum, de nos sites préférés ; que le monde ne soit plus autour de notre Mobile. Ne regardons plus rien qu’à travers l’objectif du mobile appareil photo. Prenons-nous en photo avec le portable, tenu à bout de bras. Puis envoyons la photo à tous nos contacts que, grâce à Trucmachin Mobile, nous pouvons emporter partout avec nous.

La technologie mobile : merveilleux scaphandre isolant. Mais comment faisions-nous avant ? Oui, nous étions plus vulnérables. Nous n’avions même pas plus envie de communiquer. Mais quelquefois, il le fallait bien. Alors, on entrait en contact et on communiquait... ah pardon.

Un ami qui, au coeur d’une vie tout entier dédiée à aider les autres, s’occupe présentement de ces marins au long cours qui comptent le temps en tours du monde, nous avait raconté un quart de veille, passé auprès d’un second de cargo avec qui il n’avait qu’une poignée de mots d’anglais en commun. Et de cette rencontre profondément humaine. Ah, s’ils avaient eu un portable. Ils auraient pu communiquer. Avec d’autres.

Non, décidément je ne suis pas le bon pour écrire ces lignes. Aller spontanément aux autres m’effraie. Perdre mes contacts m’étrangle d’angoisse. Fut un temps où seule la contrainte pouvait m’arracher plus d’une demi-journée à Internet. Toute ma vie tenait dans ces liens par lesquels je communiquais en oubliant de vivre.

Au moins j’en suis conscient.

Communiquons plus.

18.05.2007

C'était un soir, bataille de Reichshoffen

C’était un soir, bataille de Reichshoffen. Il fallait voir les cuirassiers charger. La suite de la chanson est grivoise. Il n’y a pourtant pas de quoi rire. Les cuirassiers de Reichshoffen se sont tous fait massacrer.

Une épopée, une fin à la française. Une des premières batailles d’une guerre entre empires, en cet été 1870, avait mal commencé. Un corps d’armée français, ébranlé par l’artillerie prussienne, était menacé d’enveloppement. Il fallait soulager la pression teutonne par une bonne charge de cavalerie. On chargea donc. Mille deux cents cavaliers lourds se ruèrent à travers un terrain agricole coupé d’obstacles, pour tomber sur une infanterie retranchée, armée de fusils à canon rayé. Non seulement les fiers cuirassiers se firent allumer presque jusqu’au dernier, mais en plus ils n’eurent pas un Prusco à se mettre sous le sabre. D’un manque de productivité à vous faire voter Sarko.

C’était la fin de la cavalerie comme arme de rupture. C’était la fin d’une façon de se battre.

C’était l’ère du feu, déversé en quantités industrielles ; industrielles comme les levées de conscrits, la production d’acier, des nouveaux fusils Chassepot et Dreyse, des canons. Les canons français étaient encore en bronze. En face, il y avait déjà l’acier de Krupp. Ce fut, il est vrai, surtout la défaite d’une poignée de fossiles dorés sur tranche, qui n’avait que peu à voir avec l’état-major du vrai Napoléon. Des calamités adipeuses aussi réactives que leur daguerréotype dans les livres d’histoire de seconde, sans qui l’armée française, même en pantalon rouge, avait ses chances. Mais ils y étaient. Le courage permet surtout aux imbéciles de mourir le front baissé vers l’ennemi. Là où c’est plus ennuyeux, c’est quand les imbéciles sont assez haut placés pour faire mourir les autres.

En 1914, la France crut donc renverser encore le cours du destin. Encore une guerre de panache et d’uniformes chamarrés. Encore une infanterie brillante, et pas seulement par le rouge du pantalon ; encore un bon fusil, de bons sous-officiers, des hommes surentraînés. Et même des généraux pas trop imbéciles, sauf que...

En face, encore de l’artillerie, et maintenant des mitrailleuses. On n’arrête pas le progrès.

Joffre, Lanrezac, Castelnau, Franchet d’Esperey et les autres n’étant pas trop imbéciles, la France eut, cette fois, le temps de réagir avant d’être battue. D’apprendre la guerre industrielle et de la remporter. En 1917, les cuirassiers combattent à pied, sans cuirasse. A leurs côtés, des chars, qui chargent. Sans plus de succès, d’ailleurs. Mais cela viendra.

La guerre est un merveilleux laboratoire ; c’est là que les peuples se rencontrent, que les idées s’affrontent, que les technologies s’inventent. C’est donc là, sans surprise, que pour la première fois, l’industrie a dévoré l’homme.

Bien sûr, la boucherie demeure. Bien malin qui peut dire s’il vaut mieux être démembré par un boulet de 12 ou l’explosion d’un obus « sabot » dans l’habitacle d’un blindé. On manque un peu de témoignages éclairés sur la question.

La guerre d’aujourd’hui est électronique, quand elle ne se réduit à l’affrontement de bandes de pillards, qui s’arrachent les ruines de bidonvilles. On égorge son frère, ou bien on tue d’un double clic.

Où sont passés les cuirassiers ?

La charge, couché en avant sur le cou du cheval, la latte haut brandie ; on hurle, pour s’étourdir, étourdir sa terreur dans l’ivresse d’une course folle vers la mort ; la sienne ou celle de l’homme d’en face, qui pense la même chose. Le choc sera ignoble, mais la charge aura été belle. L’affaire aura été réglée par les hommes.

C’est quand même curieux de se dire qu’au fond, la guerre a été l’une des premières choses que l’homme a réussi à déshumaniser. Ha oui, bien sûr, il est de bon ton de dire que la guerre est inhumaine. De se pincer le nez devant ces lignes, suspectes de faire l’apologie des boucheries au sabre. Ecrites par un objecteur de conscience, s’il vous plaît ; quelqu’un qui n’a jamais touché une arme et a peur de tout. La guerre, inhumaine ! Mais bien sûr ! Les loups se mangent-ils entre eux ? Non : la guerre est le propre de l’homme. C’est moins optimiste, quoiqu’aussi rabâché que Rabelais. C’est, nous dit Clausewitz, la continuation de la politique par d’autres moyens. Ô le bel euphémisme. Il s’agit donc de faire plier l’autre Etat. Demain, des machines s’affronteront sur un champ qui n’est plus de bataille. Et après ? Est-ce qu’il suffira qu’une armée de machines soit vaincue pour qu’un Etat jette l’éponge ? Sans doute pas. Pour ne pas prendre le risque, donc, les machines iront tuer au-delà de l’armée de machines, les hommes sans armes. Cela s’appelle le facteur psychologique. Briser la volonté de se battre.

Et bien, je préférais le temps où cela se réglait sur un champ de bataille, au choc des sabres et des casques.

Jusqu’où l’homme peut-il s’abaisser. Jusqu’où peut-il se laisser manger par ses machines.

16.05.2007

Histoires de parking, le quotidien de la place 302

Vous n’imaginez pas tout ce que six troènes peuvent faire pour vous. C’est la télévision qui vient de le dire. Admettons, moi j’utilise du radis noir, de la tisane de thym et du Seroplex. J’ai vu dans les statistiques du blog que plusieurs personnes avaient recherché ce terme. Intriguerait-il ? Le Seroplex est mon antidépresseur. Avec le Seroplex et le radis noir, je suis bien, super-moi toute la journée, comme au premier jour. (tarim tzimboum).

Grâce à cette merveilleuse invention, ce soir l’article sera plus léger que la poésie de comptoir qui précède. Il s’agit de l’histoire du parking souterrain d’en bas.

Chacun sait à quel point le détenteur d’une place de parking peut se montrer territorial. On tue pour planter dans la case convoitée les fameux six troènes susévoqués. Dès notre installation dans l’immeuble, il fallut donc conquérir. Il faut dire que notre place n’est pas n’importe laquelle, c’est la plus facile d’accès d’un espace où les piliers excessivement serrés condamnent l’essentiel des utilisateurs à un Garmisch-Partenkirschen biquotidien. Un grand nombre de stries à hauteur de pare-chocs en témoigne.

Aussi n’étions-nous pas installés depuis une semaine, qu’un écornifleur prit l’habitude de bondir sur notre bien en notre absence, puis de tenter de nous en déloger d’un mot furieux : « Vous n’avez rien à faire ici. Pour votre place, contactez le Syndic ». 

Un brin chafouiné et vacillant dans mes certitudes, je me rendis au temple de l’ordre interrésidentiel susmentionné, lequel me confirma pleinement dans mes droits, titres & usages, & doncques fulminai contre le prévaricateur une bulle, recoiffant les i de leur point, & le sommant d’avoir à rentrer son char en son hostel, estables & escuries, faute de quoi, etc. « Dieu et mon droit ! » Le gueux ne surenchérit point, et nous n’en vînmes point à l’ordalie, qui m’eût immanquablement vu pourfendre le vilain comme geline estoit en broche.

Est-ce fini ? Non point. Défini notre pré carré, nous en usons en maîtres, et je manoeuvre avec virtuosité notre puissant véhicule (Clio 1,6 L, 5 portes ; genre 70 CV pour tracter une tonne de tôle et de plastique, 50 km/h dans les côtes à 2,5 %). Sauf que... sauf que cela suppose que la place d’à côté soit libre. Sinon, il faut se taper une rentrée en marche arrière, qui dans le contexte est, malgré l’assistante de direction, aussi facile, pour peu que votre voisin soit mal garé, que de parquer un char Leclerc à Carrefour un samedi matin en faisant patiner les chenilles, un coup à droite un coup à gauche, cliqueti cliqueta.

Or, la place est officiellement libre, ce qui signifie qu’elle est irrégulièrement occupée.

Un couple de septuagénaires, lui bedaine importante au volant d’une interminable berline grise, elle allure de Bernadette Chirac un soir de propagande aux pièces jaunes, s’en empare avec une sporadicité mal définie. Il se gare mal. Il ne voit rien. Il m’a contraint à érafler mon rétro, le jour où, lui rentrant moi sortant, il décida autoritairement de prendre place avant que je fusse sorti de la mienne. Cela nous eût tous deux facilité la tâche. Mais si j’attendais, c’est mon aile qui prenait : trompé par le vert sombre camouflé de ma charrette, invisible à ses yeux dans la pénombre du parking, il avançait avec l’autorité aveugle de l’éléphant somnambule. Broum-broum.

Un autre soir, nous trouvâmes la place remplie d’outils éparpillés, car deux jeunes gens cherchaient manifestement à dépanner la voiture d’une demoiselle ; et la réparation devait s’avérer plus compliquée que prévu. Vu leur entrain, il y a gros à parier qu’une demi-heure plus tard, la pauvre fille avait sous les yeux son véhicule entièrement réduit à l’état de puzzle de sept mille cinq cents pièces. L’engrenage de la mécanique. On sait comment ça commence, à tous les coups c’est l’delco, les vis platinées c’est un coup des vis platinées, passe-moi la clé de 12, et quand on s’aperçoit que sur les bagnoles modernes toutes ces choses-là ont disparu et qu’aucune prise ne s’offre à la clé de 12, on est ben dans l’beset. C’est là qu’il faut savoir ne pas s’entêter et composer un numéro de téléphone d’assistance après avoir fait le tour des publivores pour se le rappeler. Zéro huit cent machin truc bazar, Untel assistance bonjouuurrr ? Je vais vous dire : j’avais même la trouille qu’il ne leur vienne idée de vampiriser ma propre voiture pour réparer la leur. Voilà à quel climat d’obsession sécuritaire paranoïaque nous mène la propagande de l’Etat policier répressif : j’avais envie de leur taper dessus et c’est mal.

Mais passons... Depuis, chaque jour amène son lot de surprises. Matin, midi, soir, la place voisine de la nôtre peut s’orner d’un véhicule aléatoire, dans une logique qui définitivement m’échappe. Un jour la berline des vieux ; le lendemain un monospace immatriculé dans le Haut-Rhin ; une camionnette Iveco ; un 4x4. C’est un ballet. Et tous les jours ça grossit. A chaque retour, donc, le jeu consiste à deviner quel mastodonte gît désormais sur la place trois cent trois. Un trente-cinq tonnes slovène ? Un étalage ambulant de crémier du marché de Meaux ? Un Panzer VIb Königstiger ? Une remorque chargée de boeufs charolais ? Un planeur ? Le Charles de Gaulle ? Un raton laveur ?

Après tout, je m’en fous. Tant qu’on m’pique pas ma place !

13.05.2007

Ce soir, le ciel

Ce soir le ciel est beau. Il s’est dégagé après les orages de la journée, et le vent chasse une écume couleur d’ardoise qui s’accroche au paysage, tandis qu’au-dessus, le ciel pur, lavé, déploie des fastes de bleu dans un crépuscule de printemps finissant. Sur ce velours sombre, le diamant de Vénus étincelle. Combien d’hommes, pauvres chasseurs, mages, chamanes, astrologues et charlatans a-t-elle intrigués, lorsqu’elle resplendit ainsi, la planète voisine ? Quel messager était-ce donc ? Elle reçut un nom, on prédit sa course avant que de savoir ce qu’elle était. Finie la magie. Chacun le sait, c’est une planète de dimensions comparables à la nôtre et où une atmosphère d’acide sulfurique fait régner un enfer. Cela suffit. « Oh ! L’étoile du Berger ! – Ouaaais ! C’est Vénus quoi. »
Les nuages dont je suis la course depuis quelques minutes se mettent à rougeoyer quand le vent les amène à survoler la ville. Ils perdent leur teinte d’ardoise mouillée pour cet orange sombre indéfinissable du halo des grandes villes, et vite s’enfuient vers l’est. Ceux que je vois plus loin, d’une couleur pure, sont donc situés au-dessus du plateau. Le vaste plateau du Multien s’étire, boursouflé de vagues buttes, d’ici vers la Picardie, puis le pays de Dieppe où la craie tombe avec fracas dans la Manche. La pensée vole à la vitesse du vent sur ces immensités de champs, rêve de lumières matinales loin de l’agitation de la métropole, d’une cathédrale, de routes et d’ailleurs. Des ailleurs et des noms qui subsistent péniblement, qui se cramponnent à un clocher, à une vallée, au cours chantant d’une rivière. Marcilly, Etrepilly, la Thérouanne. « Charme discret de l’Île-de-France », montent en épingle les guides touristiques. Charme du pauvre en vérité, petits pays qui ne veulent pas mourir, que je ne veux pas voir mourir, et deviner encore sous le tapis d’acier de « la région parisienne ». Imaginer des horizons qui s’ouvrent vers autre chose que la bruyante ruche, des plaines qui s’enfuient vers le Nord et l’Est. Avec ces nuages.
La cathédrale se dessine avec netteté, sur la toile sombre des nuages. Un éclairage avare en souligne à peine les surfaces. Le ciel a-t-il un jour été pareil, au quinzième siècle ? Mais alors, aucunes lumières ne frappaient, ni cathédrale ni nuages. Quelques feux, carrés dorés de fenêtres éclairées – une silhouette massive et sombre, eût balisé seule au voyageur fourbu la civitas Meldensis. Où je suis, il n’aurait trouvé qu’un bois ou un pré plutôt marécageux. La large hampe de la rivière sous la lune, l’oeil sinistre des hourds coiffant les vieux remparts. Quelques fumées. Le temps a fui, comme les nuages. Un bout de rempart amuse le touriste, le marécage est à sec, le voyageur est heureux de contourner la ville par la déviation pour vite rejoindre, en une demi-heure, Paris. La cathédrale domine toujours la rivière.
Et les étoiles ? Que de fois je l’ai songé. Quelle que soit notre agitation, quoi qu’amène la fuite du temps, le ciel demeure. Les nuages passent et chacun de leurs paysages a déjà existé et existera encore. La même lune, les mêmes cirrus, les mêmes étoiles s’étendaient au-dessus des Erectus chasseurs, des Gaulois moissonneurs, des chevaliers de France ou du carrosse de Bossuet. La vérité est là, sous nos yeux, quand les rideaux des nuées s’écartent. Au balcon de la Terre, nous la contemplons. Nous ne sommes qu’une infime bulle de savon dans cette immensité inaccessible. Nous ne pouvons pas tout détruire, tout souiller. Des nuages continueront leur course et des étoiles aussi.

11.05.2007

Le temps est une distension de l'âme

Le temps est une distension de l’âme

Il paraît que c’est Saint Augustin qui l’a dit. Ah, c’est vrai, il ne faut plus dire Saint Augustin, mais Augustin de je ne sais plus quoi, sinon, c’est un manquement potentiel à la laïcité, et ça peut froisser les communautés. Ce n’est pas grave. Saint Augustin et je vous merde, à pied, à cheval et en trottinette à vapeur. Il disait que le temps était une distension de l’âme, du moins je me rappelle de ce titre, écrit sur mon livre de philosophie de terminale – je n’en ai plus fait au-delà. Je m’en rappelle à quatorze ans de distance. C’est long, quatorze ans. Ou bien ce n’est rien. Tout dépend de l’âme.

Qu’est-ce que le temps ? Bien sûr qu’on peut le mesurer, et encore, Saint Augustin ne le savait pas mais des fois il varie. Eût-il su que le temps est plus long d’une fraction près d’une montagne, que ça n’aurait sans doute pas changé son discours. Le temps, il a d’abord la longueur qu’on ressent. Rien d’incroyable, vous me direz, le poids, la température c’est pareil. Possible. Mais essayez donc de voyager en pensée dans cent kilos de fonte. Ça n’est pas très enrichissant. On voyage par contre fort bien dans le temps, tel qu’on s’en rappelle, de même qu’on le ressent, tel qu’on le perçoit. Et là, c’est le drame. Où sont les règles ? On dit qu’il suffit de s’occuper pour que le temps passe. Oui, mais... Essayez donc de réfléchir à votre vie en regardant une pendule. C’est un déferlement. Plus d’idées vous traversent l’esprit que vous ne seriez capable de les noter ou même de les taper sur un clavier. Vous n’en avez pas le temps. Cent mille mots à l’heure, une vie, une philosophie s’égrène en quelques secondes dans votre cerveau. Et l’instant d’après, tout est oublié. Le temps qui dévore tout, a dévoré le temps...

Que de fois l’on voudrait revenir en arrière ! Notre quotidien envahi d’appareils enregistreurs, nous rêvons de rembobiner, de reprendre une partie sauvegardée, ou d’enregistrer soigneusement un bon moment afin de repartir de là, si d’aventure la suite nous faisait déchanter. Car l’avenir est fait de désenchantement. On parle bien plus de lendemains qui déchantent que de lendemains qui chantent. Nous sommes en un siècle où l’avenir n’est plus qu’inquiétudes et incertitudes. Il sera dur et tout peut s’y écrouler, en revanche, nous ne parions pas sur les chances d’y voir grand-chose se construire. Toute maîtrise est enfuie. Nous connaissons notre présent et pourtant sa complexité nous étourdit. Plus personne, plus aucun gouvernement ne peut sérieusement prétendre – bien qu’il le fasse, par jeu, au moment des élections – avoir barre sur quoi que ce soit. Le monde de demain se construit indépendamment de la volonté de chacun et même de tous. Les tendances lourdes éclosent, s’imposent, pèsent et se volatilisent au profit de la suivante en quelques années, voire en quelques mois. Les quelques espoirs portés appartiennent déjà au Passé. L’avenir retourne au brouillard. Tout au plus en attend-on qu’il ressemble au présent. Mais ce serait miraculeux, aussi n’y croit-on pas trop. Meilleur ? Certainement pas... Changer autrement qu’en renonçant ? Encore moins... Il n’y a débat que sur ce que l’on acceptera de perdre. Le temps s’apprête à nous dévorer. L’avenir ! Autrefois, dans le passé... c’était le monde que l’on bâtissait. C’était un temps meilleur, de paix, de progrès. D’un progrès qu’aucun revers de médaille n’entachait. De plus en plus de gens mangeraient à leur faim, toujours plus de maladies seraient guéries, le travail serait moins dur, les guerres plus rares. On pourrait écrire une histoire du sentiment d’avenir. On parlera au passé de l’avenir prometteur.

Pas étonnant que le passé prenne des allures de refuge. Pour tous et pour chacun. Enfin, pour chacun... Pour moi, oui. Cela m’est propre. Un passé sans cahots, sans souffrances autres que maîtrisées, sans mauvaises passes autres que franchies. Je peux l’arpenter sans risque, comme un univers où je sais que « tout s’est bien terminé ». Du moins puis-je faire le tri, et choisir de le voir ainsi. Le passé : j’en tourne les pages comme un album coloré. Tel morceau de musique me renvoie, me replonge dans une époque de ma vie. Refuge sans risque. Parmi les pages duquel, d’ailleurs, je privilégie encore celles qui furent, authentiquement, des refuges ; groupes d’amis, périodes de repos qui furent le havre de paix, l’abri où l’on panse ses blessures. J’y cherche surtout la clé. La clé qui me permettait de vivre, de trouver de précaires équilibres. Voyons, là je me sentais bien ; je me sentais à ma place, et maintenant plus... Pourquoi ? Et bien, je n’ai pas la réponse. Le temps l’a dévorée aussi. Que de voyages, que de survols à travers tous ces espaces traversés. En vain.

La métaphore d’usage voudrait que je compare l’avenir à une forêt sombre et touffue. Mais je suis naturaliste et pour moi, une forêt sombre est surtout grosse de richesses biologiques, d’espèces rares, de milieux perdus, une perle de nature où l’écologue décrypte les ordres solennels et infiniment lents dans le désordre apparent des branchages, des chablis, des ronciers. Je le comparerai donc à quelque quartier immonde, univers minéral grouillant d’une vie âpre et sans pitié – et surtout sans espoir. Dans la forêt, l’arbre qui tombe, arrachant l’entrelacs des lianes, broyant le tapis de délicates pervenches, est un espoir. L’espoir des essences de lumière qui grandiront dans la trouée, des oiseaux qui s’y percheront, du bois qui sous le bec des Pics et les mandibules de quelques larves, poursuivra sa vie dans une réincarnation qui n’a rien de mystique. Au fond d’une banlieue sombre, on peut toucher le fond du désespoir, et aucune destruction n’est porteuse d’une chance de rédemption. Comparons donc l’avenir à une ville dont nous ignorerions combien de quartiers ressemblent à ce cauchemar. Le présent ? C’est une jungle, mais une jungle humaine, entrelacée, agressive, rapide et implacable comme un noeud autoroutier. Le bruit, la vitesse, l’énergie, jaillissent de partout et portent des coups. On s’y oriente à grand-peine, risquant la perte de contrôle à la première pause ; et pourtant, il n’y a pas d’autre issue qu’en continuant. C’est l’enfer du claustrophobe piégé dans un embouteillage, un soir. Derrière son volant, seul, il hurle qu’il veut sortir. Le refuge qu’il finira bien par atteindre se révèlera piètre rempart contre le prochain coup.

Aussi le passé est-il un jardin. Bien ordonné dans ma mémoire, il se pare des couleurs de mon choix, et j’irai dans les allées qui me plaisent, et je délaisserai les autres, s’il me plaît. Immense est ce jardin. Il grandit chaque jour ; et à ses angles, se trouvent des pavillons meublés de doux hamacs, qui ont nom Regret et Mélancolie. Mélancolie du regard porté sur ce vaste parc qui décline à mesure qu’il grandit. Chaque jour, un massif de plus tombe dans l’ombre et la poussière ; et surtout, on le parcourt désespérément seul. Ceux qui ont peuplé ces chemins sont loin. Parfois eux aussi, déjà dans la poussière. Regret de n’avoir pas fait du présent ce jardin. S’il l’est, il ne nous est jamais donné de le voir à temps. Un jour, il ne restera plus que ces jardins, et sur terre, que le noir quartier. Dans le pavillon du regret, on parlera d’un vieil homme barbu qui racontait qu’il y avait un jardin qui s’appelait la terre.

Tableau d’un supermarché vosgien dans un bourg qui n’a point l’heur d’être touristique

 C'étaient des vacances dans les Vosges. Sympathique les vacances dans les Vosges. Mais l'élégante ligne bleue m'y était parfois apparue comme un mince rideau, une étroite scène où se joue le tableau des estivants, et que juste derrière, en coulisses, ce n'est pas exactement aussi festif. C'en serait un brin sinistre. 

Au sud, il y a la ville touristique, où les édifices rectangulaires voués au ravitaillement public à titre onéreux appellent peu de commentaires. Ils sont juste bondés chaque matin, surtout par temps gris, et l’entrée est à demi bloquée par l’étalage de produits régionaux, le tourniquet à cartes postales et les canots en plastique jaune et bleu, dont l’âcre odeur caoutchouteuse est inséparable de nos souvenirs de vacances de mioches . Au nord, il y a le gros bourg industriel, le long de la nationale, et le touriste n’est pas censé se trimballer par là, ce sont les coulisses, la porte « Interdit au public » derrière la trop mince barre du massif vosgien. Le trafic y est dense, car depuis la fermeture du tunnel de Sainte-Marie aux Mines, c’est le passage principal vers la riche Alsace. Gîtés dans la courte, verte et étroite vallée qui sépare la Touristique de l’Industrielle, nous avons un jour, choisi le nord comme destination à vocation alimentaire. Mal nous en prit.

De prime abord, l’enseigne est la même. Mais dès la porte poussée, c’est un autre monde : gros rouge et rosé du midi, en cartons avachis sur de miteuses palettes, non contents de squatter toute l’entrée, s’affichent en tête de trois gondoles sur cinq, étalent leurs cartons bâillants en une barrière flasque « en plein travers », entendez du rayon tomates grappe à celui des pêches verdâtres au prix rédhibitoire. Le même liquide, il est vrai, s’affiche aussi sous l’épiderme d’une frange de la clientèle, laquelle arbore les joues vermillon et le nez en amanite tue-mouches qui font dire aux saintes-familles-machin « Encore un qui doit pas sucer d’la glace ! »

Il faut croire également que ladite clientèle sait se satisfaire d’une gamme fort précise de produits, et que ce n’est pas la nôtre, car divers ingrédients qui sont pour nous de base (genre la semoule à couscous) sont désespérément absents des rayonnages. Absents aussi, tous les signes conventionnels de période-de-vacances : ici on bronze pas, on travaille. Affairés les caddies, affairés les rougeauds hargneux, mais sans jamais omettre de se trouver une connaissance dans le rayon, et de se précipiter vers elle en déployant le caddie en travers de l’allée, à votre passage. Car ici tout le monde se connaît, ce qui signifie que vous ne connaissez personne.

D’ailleurs, vous remarquez vite que les regards fuyants qu’on vous lance sont aussi amènes que le sourd accent local - accent qui d’ailleurs, vous a depuis longtemps dénoncé comme pas d’ici, et c’est là le drame. Là-bas (au Sud), les pasd’là sont la majorité, la clientèle cible, au moins en cette période. Ici, à quinze kilomètres au nord, c’est l’intrus, et vous vous en rendez vite compte. Paranoïa, ces fameux regards désagréables en coin ? lorsqu’ils prennent forme dans une employée du rayon frais qui soutient froidement qu’elle « n’en a pas » de tel produit qui est là, devant vous, à six mètres d’elle, « ouais mais là c’est la boucherie et la boucherie, y’a personne ! alors chchais pâ c’qu’i z’ont à la bouch’rii », vous avez compris.

On s’esquive, on paie d’un air gêné sous les regards sévères de la queue entière, devant un soûlot à l’air grave dignement arc-bouté sur un chariot rempli à ras de mauvais vin. Enfin, quand la caissière a fini d’égrener avec la cliente précédente, le check-up médical de ladite sexagénaire. On court à la voiture, on repart - ouf, l’envahisseur est bouté hors, pour cette fois.

07.05.2007

Nous sommes tous des potentiels

Il est un adjectif très à la mode en ce moment, c'est "potentiel". Un adjectif et pas un nom. Aucun candidat à la présidentielle n'a parlé du potentiel de la France, de ses jeunes, de ce que vous voulez. Non, le potentiel d'un jeune, c'est une formule désormais réservée au verbiage creux des entraîneurs de football. "Il a un énorme potentiel", c'est la nouvelle formule pour dire : c'est une quiche qui ne sait rien faire, mais je n'ai pas mieux en rayon en ce moment. Non ! Je ne parle pas de ça. Je parle de cette nouvelle mode qui distingue, désormais, le monde réel, et le monde potentiel. Qui visiblement n'est pas du tout le même. Chaque être, chaque chose, n'est plus seulement elle-même : elle est "Quelque chose d'autre" potentiel(le).

Potentiel : ce qui n'est pas mais qui pourrait bien être. Et ne l'oublions pas : en vertu du principe de précaution (honni soit qui l'inventa), il faut tabler sur le fait que le potentiel va se réaliser, surtout s'il est dangereux. Enfin, il faut faire comme si, des fois que. Parce qu'on ne peut pas prendre le risque. Potentiel : c'est l'attribut que l'on visse, désormais, à tous les coins de phrase, à tous les concepts, à toutes les descriptions. On y attache plus d'importance qu'au réel. Les décisions ne se font plus que les choses telles qu'elles sont, mais sur ce qu'elles peuvent potentiellement devenir. Et naturellement, c'est effrayant.

Parfois, à force d'enfiler les formules toutes faites comme perles sur un collier, on aboutit à des sentences stylistiquement irréprochables, et parfaitement absurdes. J'ai rencontré dernièrement un exemple magistral de ces produits étonnants du Xyloglottotron en folie. (Le Xyloglottotron est, vous l'avez deviné, une machine à produire à un rythme très-accéléré de la langue de bois. Tapi sous quelque Thulé technocratique, il répand sa production sur la planète, et j'en reparlerai sans doute un jour.) L'on nous demandait la liste des espèces d'oiseaux patrimoniales à l'échelon d'un certain territoire géographique, présentes ou potentiellement présentes sur ledit territoire. Le hic, c'est que pour déterminer si une espèce est patrimoniale à l'échelle d'un territoire, il faut connaître la taille de la population et sa dynamique : savoir si elle est rare et/ou menacée. Logique, non ? Je vous laisse donc imaginer comment on va pouvoir désigner comme patrimoniale une espèce potentiellement présente... c'est-à-dire que tout est inconnu d'elle dans la région, y compris sa présence même !
Ce n'est pas grave... la phrase se tient. C'est la demande. On a eu un peu de mal à expliquer pourquoi on ne pouvait pas y répondre.
Je me souviens d'un autre cas plus anodin : un botaniste, lors d'une sortie, m'assura froidement que sur ce terrain-là, l'orchidée qu'on appelle Homme-pendu était potentiel. Rien d'absurde, mais c'est quand même rigolo.

C'est nettement moins rigolo, l'usage que l'on fait plus souvent du terme potentiel. Il y a les logiciels potentiellement indésirables et les fenêtres potentiellement intempestives, qu'un système d'exploitation bien intentionné bloque sans recours sur votre ordinateur, pour vous laisser écumant de rage, postillonnant sur votre écran votre dépit de ne pouvoir afficher votre itinéraire par les transports en commun. D'entre les violations de notre capacité de jugement au nom de la lutte a priori contre les menaces non identifiées mais potentielles, c'est l'une des plus courantes et des plus significatives.
Car partout, ce malheureux adjectif est embauché dans le même but : justifier l'application par quelque dispositif de jugement aveugle d'une obstruction a priori à tout ce qui peut présenter un point commun avec une menace.

Ainsi, au stade, un trousseau de clés est-il désormais un projectile potentiel. Et son porteur, par conséquent, une personne potentiellement dangereuse. Comme le sont toutes les associations de supporters. C'est un ministre qui l'a dit. Des mesures ont été annoncées pour les dissoudre et interdire d'accès aux enceintes les adhérents des associations potentiellement dangereuses. Qui évalue le potentiel ? Personne. Un supporter est potentiellement agressif. Une association est donc potentiellement dangereuse. Un membre d'association potentiellement dangereuse est réellement dangereux - la boucle est bouclée. Se prendre le bec avec une personne de couleur dénote un comportement potentiellement raciste. Un exemple récent le prouve. Des sanctions exemplaires ont été réclamées et une sanction sévère prise contre un racisme potentiel. Dont on n'a pas pu établir l'existence mais qu'on a choisi de punir à demi quand même. Parce que ce qui comptait, c'était l'image d'un comportement potentiellement à connotation raciste. On ne peut d'ailleurs plus non plus demander une tête de nègre dans une pâtisserie : user de ce terme à propos d'une meringue enrobée de chocolat est potentiellement xénophobe.

Nous avons aussi les troubles psychologiques potentiellement liés aux comportements violents. "On va prendre le risque de laisser dans la nature une personne qui peut potentiellement devenir un assassin ou un violeur ?" Asséné sur une chaîne de grande audience, on ne prend pas de risque à parier sur la réponse. Non, bien sûr ! Voici donc une démocratie qui réfléchit à enfermer préventivement les personnes potentiellement atteintes d'un trouble potentiellement lié à un comportement violent. ça risque de faire du monde. Mais peu importe. Le tout est que l'on n'attend plus que tel ou tel se soit réellement découvert comme une menace. Ne prenons pas le risque. Cherchons la corrélation avec les vraies menaces. On en tire des critères potentiellement liés à la menace.
On trie.
Qui "on" ? Un juge aveugle qui appliquera avec une régularité d'ordinateur les directives sur les personnes potentiellement dangereuses, ou inaptes. Etudier le potentiel, cela s'appelle un "outil d'aide à la décision". Encore faudrait-il qu'il y eût décision.

Ah, vous savez ? Il est question d'inscrire au fichier ADN du banditisme les hospitalisés en hôpital psychiatrique, et les personnes faisant l'objet d'un traitement pour dépression. Car ce sont des personnes faibles et fragiles, donc potentiellement capables de perte de contrôle et donc, potentiellement, d'actes violents.

Ce blog est un endroit potentiellement dangereux. Vous y lisez des lignes potentiellement de nature à troubler la quiétude des citoyens. Penser est potentiellement dangereux : on peut avoir des idées violentes. Peut-on en prendre le risque ?

Je pense, donc je suis potentiellement... quoi donc ?

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