30.06.2007

Gerland, d'un siècle à l'autre

Pour beaucoup, et c’est compréhensible, Gerland c’est un stade. Pour moi aussi, bien sûr. Mais pas seulement. Je suis de ceux qui reprennent l’outrecuidant journaliste qui évoque « le stade Gerland ». Parle-t-on du stade la Beaujoire ou du Stadio Alpi ? Il est même arrivé qu’on me demande qui c’était Gerland, ce qu’il avait fait pour la ville. Ouf ! Je me cramponne et patiemment j’explique à l’ignorant. Tout le monde i peut pas être de Lyon, il en faut ben d’un peu partout.
Gerland, évidemment c’est un quartier ; quand Tony Garnier se mêla de bâtir l’édifice, à la suite de la gigantesque halle qui porte aujourd’hui son nom, il était tout neuf, encore humide même. Il allait le rester longtemps. Il y avait aussi une grosse maison carrée que l’on appelait « le château de Gerland ». Ce fut donc le stade de Gerland.

Le quartier délimité au nord par les voies de chemin de fer, « les voûtes », à l’ouest par le Rhône, à l’est par la vieille Route de Vienne et qui s’ouvrait au sud vers de peu appétissantes usines chimiques à hauteur du Confluent, prit donc le nom de Gerland. Il y avait eu quelques hésitations, il y a plus de cent ans, quand il n’y avait guère là que des ébauches de rues, des fermes, et de pauvres baraques au milieu desquelles avaient surgi la flèche de Notre-Dame des Anges et la très laïque et républicaine école Claudius Berthelier. Sur un plan tracé vers mil neuf cent, s’égraillent dans ce polygone des chemins ruraux, un ruisseau disparu, et des noms oubliés. La Colombière, les Brotteaux rouges, les Rivières, les Cures, les Channées, n’ont même pas survécu dans un nom de rue. Il y avait la Mouche, sa gare, son vaste atelier ferroviaire, et naturellement ses chantiers où l’on construisait les bateaux-mouches – explication qui vexe fort les Parisiens. Et puis la Vitriolerie. Il y avait là une usine, et surtout, un fort. En 1900, il est déjà déclassé. C’était un puissant fort d’autrefois ; il appartenait à la ceinture édifiée dans les années 1830, et dressait dans les broteaux et les vorgines les formes lourdes de ses puissants bastions.
Quand les jeunes Lyonnais se rendent satisfaire à l’obligation nationale de la Journée d’appel de préparation à la défense, ils passent devant une massive caserne de pierre. A son fronton, il est inscrit : fort de la Vitriolerie. Et ceux qui suivent la rue des Girondins et la rue Félix Brun ne se doutent certes pas qu’ils empruntent l’ancien pourtour des fossés du fort.
La Vitriolerie subsiste encore sous la forme d’un arrêt de bus. La Mouche est encore localisée sur les plans.
C’est pourtant Gerland qui l’emporta.
C’était un quartier de rien. Pauvre et industriel. Un quartier périphérique, un quartier d’entrée de ville.
C’est là que je suis né.

En ce début des années 80, il portait encore bien des traces de son passé. Ce n’était pas très gai. Au-delà des quais de gravillons gris, des usines à l’abandon dressaient des cheminées de briques noircies. On songeait à démolir la grande halle. Au centre du quartier, de vastes îlots étaient encore occupés par des usines déclinantes, qui lentement se retiraient dans un recoin de leur propre domaine, laissant une végétation folle envahir des cours et les hangars. La boyauderie répandait à cent mètres à la ronde une odeur de tripaille et l’ancien incinérateur, par vent du sud, recouvrait voitures et balcons de cendres noires à l’hygiène douteuse.

Des immeubles banals avaient surgi dans les deux décennies précédentes ; tours, barres et cubes aux couleurs criardes ou ternes, le pied dans des espaces verts tout aussi standardisés. Pelouses interdites ou autorisées qui faisaient notre joie, bacs à sable et cages à écureuil, parkings souterrains ou surélevés ceints de murets de ciment gris... Le terrain n’était pas cher. De plus en plus seules, de plus en plus isolées, des maisonnettes rappelaient encore le quartier d’autrefois. Maisons de ville trapues entourées d’un jardinet, aux avant-toits desquelles nichaient des hirondelles ; bâtisses aux murs brunis, refuge de dizaines de Martinets, qui apportaient l’été dans le tourbillon de leurs courses et leurs cris stridents... Il en était deux, au pied de notre immeuble. Tout au fond d’un vaste jardin devenu terrain vague, l’une d’elles était occupée par une famille qui semblait y vivre comme il y a cinquante ans. L’autre, le toit éventré, n’était peuplée que de dizaines de pigeons, qui tournaient sans fin au-dessus du pâté de maisons. Devant, dans la courette remplie de gravats, se développait un magnifique rosier.
De l’autre côté de chez nous, sur le quai, une autre maisonnette aux murs sombres donnait une touche de campagne, incongrue au pied des lourdes barres de béton, le long de l’avenue que dévalaient à tombeau ouvert les laides voitures de ces années-là. Un énorme cerisier caressait le toit de sa ramure. C’étaient ses fleurs qui nous annonçaient le retour du printemps.
Du troisième côté de l’immeuble, il y avait le vaste hangar d’un transporteur. Le mur aveugle était couvert de vigne vierge. Un rougequeue chantait au pignon.
L’été, sur la pelouse miteuse, on entendait chanter des grillons.
Dans les buissons taillés au carré, de gros cétoines vert-doré arpentaient les fleurs.
Par une trouée entre deux immeubles, apparaissait le fronton de l’école orné de l’inévitable horloge, émergeant du feuillage des platanes ; un bout de village tombé là, au coeur de la ville grise.
Et de nombreux hiatus dans l’urbanisme étaient occupés par des jardins ouvriers, aux abris d’une ingéniosité anarchique. Un petit arbre fruitier, un bout de tonnelle bricolé au-dessus de vieilles chaises de bois, et chaque gamin, qui a toujours en tête mille plans de cabanes, se mettait à rêver d’un chez-lui de quatre sous.

De chez nous, au sixième étage, par temps clair, toutes les Alpes se développaient au loin. Au-delà d’immeubles qui balisaient pour moi l’extrême bord du monde connu – j’avais six ans – une dentelle bleue et blanche, qui rosissait dans le crépuscule : du mont Blanc au Vercors, un Ailleurs, aux yeux de l’enfant un éternel souvenir de vacances ; un pays de beauté, un pays de liberté sans école ni devoirs.
Ce n’était pas un beau quartier.
Mais c’est mon quartier.

Les années ont passé. Le hangar du transporteur, l’immense emprise du ferrailleur, les jardins, ont été remplacés par des immeubles fort proprets. Il y a toujours un rougequeue au pignon du bâtiment neuf. Il y a toujours des Martinets, car le vieil immeuble qu’ils occupent a échappé au génocide. Le petit restaurant est toujours à son pied.
Mais les immeubles qui sont ainsi sortis de terre nous ont, lentement, année après année, dévoré l’horizon des Alpes. Toutes les pelouses sont interdites. Les bacs à sable, peu hygiéniques, les cages à écureuil, trop dangereuses, ont disparu. Disparue, « la décharge », énigmatique enclave où, sur vingt mètres de large entre deux barres, de vieilles machines noyées de ronces nous offraient un terrain de jeux interdit – et donc, assidûment fréquenté. Disparue la maisonnette au cerisier, et celle au rosier, et sa voisine, son alter ego, sa sisterhouse. Disparus les jardins. Disparue aussi, l’échappée vers la vieille école, coeur d’un ultime noyau d’allure villageoise entre les immeubles de vingt-cinq mètres.
Disparus, les cétoines et les grillons.

Disparues les usines. De coquettes résidences, des allées impeccables, des facultés même, ont remplacé les vieux hangars. Il serait faux de dire que le quartier y a tout perdu. Des restaurants ornent une place nouvelle, le métro nous connecte à la ville, cendres et odeurs ne nous submergent plus. Un parc a remplacé les usines ruinées. Il est plus accueillant, et moins morne, mon vieux domaine. C’est vrai.
Mais il faudra bientôt de l’imagination pour se rappeler du vieux Gerland, du Gerland ouvrier, de ses bicoques aux toits de tuiles ternies, des arbres au coin des vieilles rues, et des hirondelles sous les toits. Quand l’Olympique lyonnais aura définitivement quitté le stade, les terrains proches du Port Edouard Herriot, et le vieux siège à la Tony Garnier, où la boutique se tenait dans un préfabriqué ; quand la foule n’envahira plus ces rues recalibrées, que l’odeur de saucisses grillées, le lointain grésillement des haut-parleurs, l’éclat des projecteurs ne signalera plus le Soir de match, quand on ne pourra plus dire « pour la remontée en D1, j’étais là ! Le dernier but de Kabongo, c’était dans cette cage-là ! », quand ce flot populaire aura dû migrer au loin, alors mon Gerland à moi aura définitivement changé. Une âme se sera envolée. Il en est une nouvelle. Mais il y avait, je crois, place pour toutes deux, et pourtant cela ne sera pas.

16.06.2007

Chronique d’une dépression ordinaire (?) – III - Jeté à bas

Nous y voilà. La troisième étape. Le fond.

Il semble qu’il existe une sorte de point de non-retour. Comme une crue s’engouffre et s’accélère brutalement dans quelque défilé rocheux de la vallée, l’eau glacée qui montait, silencieuse et implacable, des mois, des années, déferle. Son flot est d’un jaune boueux, souillant les rochers, charriant d’innombrables et sordides embâcles qui, parfois, s’entassent en un infect clapot derrière quelque obstacle. C’est le torrent de montagne soudain changé en effrayant fleuve de boue, quand les orages d’août annoncent, déjà, l’entrée dans la mauvaise saison. La saison noire, celle des lourds nuages qui masquent à la vue les élégants sommets, les verts alpages et les glaciers étincelants. Qui pèsent comme le couvercle d’une marmite de cauchemar au long d’interminables jours de pluie...
Plus de météo quotidienne de l’angoisse : c’est l’orage, chaque jour. Le ciel ne change plus qu’entre un glacial gris perle et un lourd gris de plomb. La peur est la compagne du lever : on reprend le chemin en marcheur épuisé, aux souliers troués, les pieds en sang. On serre les dents avant que de faire le premier pas, sur un sentier dont les cailloux pointus vont mordre dans une chair à vif. Chaque heure, chaque minute, on étouffe un sanglot, et une pensée obsède : « Je ne veux pas, je ne veux plus, j’en ai marre, marre, marre, marre. »
« Je ne veux plus ». On ne sait plus ce que l’on veut : on veut juste échapper à cela, à ce quotidien qui devient un calvaire, sans que l’on sache pourquoi. Car les autres suivent le même chemin sans douleur. Alors, le médecin pose le diagnostic de dépression. C’est cela, le coeur même de la maladie : lorsqu’accomplir des actes ordinaires devient pénible, puis insupportable. Tout va alors très vite : en quelques semaines, le quotidien devenu enfer vous épuise et vous jette à terre.

Cette douleur quotidienne est, vous l’avez compris, faite avant tout de peur. De cette peur sourde et irraisonnée qui a fini par s’emparer entièrement de vous. L’âme est décomposée, émiettée, lacérée et l’esprit en folie, enfiévré à mourir, tournoie autour d’elle, impuissant. Cette peur prend lentement corps : l’on se sent vulnérable comme un agneau égaré dans la forêt, une nuit d’il y a mille ans. On se sent l’un des derniers moutons, inoffensifs et bêtes, errant dans une fourmilière de loups, de chiens, de fauves. Tout juste bon à être saigné sans comprendre. Chaque individu croisé dans la rue, chaque cri lancé dans la ville, chaque moteur qui ronfle, chaque sirène qui hurle – c’est pour vous, pardon, contre vous. Tous les visages semblent hideux. Tout bruit semble n’être émis qu’à seule fin de vous perturber. Quant au décor le plus familier, n’étant plus que le cadre de cette tragédie, il suscite bientôt un irrépressible dégoût.

Votre vie vous écœure. Votre quotidien vous dégoûte.
Le monde alentour vous épouvante. Il semble ne plus exister que pour vous nuire.

Alors chaque journée de plus, chaque journée passée à « serrer les dents », à « prendre sur soi », c’est une journée à passer sur le ventre d’une phobie, à combattre des terreurs ancestrales, la peur de l’animal-proie enfouie au fond de nos gènes de primate. Et pourtant l’on se le répète. Car naturellement on culpabilise plus que jamais. Comment pourrait-il en être autrement ? C’est une vie normale qui devient un enfer. Mou, gâté, parano, hypocondriaque, faible, fainéant ; tu t’écoutes trop ; solution de facilité ; voilà quelques gentillesses qui accompagnent vos trébuchements. Et les pires sont celles qu’on s’adresse à soi-même en en prêtant l’intention à ces êtres hostiles qui vous entourent.
Parmi ces terreurs, montent bien vite la claustrophobie et l’agoraphobie. Peur irrépressible d’être pris au piège en quelque recoin, ou livré en pâture à la foule des requins. Le moindre obstacle, matériel ou humain, qui s’offre à notre course de retour éperdue vers le précaire abri de la maison, semble être disposé là par un fait exprès, une volonté malveillante. Et comme ils sont nombreux, c’est en sanglots qu’on rentre, enfin, épuisé par l’épreuve. Pour s’écrouler abruti d’une fatigue malsaine.
Tout y est prétexte : la plus anodine des petites courses, des démarches ; parfois l’on s’impatiente en s’essuyant dans le vestiaire d’une piscine, pressé de sortir de cette étroite cellule, où vous assaille la rumeur d’enfants braillards. Sortir ? S’aérer ? Las. Au bout de quelques dizaines de minutes, une main vous saisit à l’épaule ; une angoisse monte ; une chaîne, une laisse tire à votre ceinture et vous ramène implacablement : rentre, tu es en danger. Retourne à l’abri. On y retourne, en étouffant des sanglots de peur.
Précaire abri où n’attend souvent que l’écoeurement et l’ennui pesant, accompagnés de la honte de ne plus oser, de ne plus rien faire.
Mais oser devient une telle épreuve.

12.06.2007

Equitable

Nous vivons une bien triste époque. Il n’y a décidément plus moyen de se lâcher en toute bonne conscience. Il faut prendre garde au sida, à la salmonellose, aux pickpockets, aux lignes à haute tension, au cancer de la peau, du sein, de la prostate, du côlon transverse et du grand épiploon, et aux ondes de téléphones portables. Autrefois, il n’y avait qu’à faire attention aux baobabs, à bien ramoner ses volcans, même éteints (car on ne sait jamais) et mettre les roses sous globe.

Maintenant, il faut même se méfier de ses pets.
Vous me direz que les flatulences n’ont jamais été synonyme de bonne éducation, et qu’il a toujours été de bon ton de se maîtriser en public. Et quiconque se rendait coupable d’une émission intempestive de méthane sui generis était prié de rougir, ou de s’esbigner. Aujourd’hui, rougir est gnangnan. Mais émettre du méthane est devenu criminel. Car le méthane, voyez-vous, est un gaz à effet de serre. Plus encore que par le CO2 de notre respiration, nous y contribuons par l’autre extrémité. Et là, c’est une autre histoire.
Celui qui ingère inconsidérément des denrées telles que flageolets, crônes, doigts-de-mort et autres artichauts, ne se borne plus à gratifier son entourage de fumets à faire regretter Feyzin un jour de grand vent du sud. Nos grands vents de l’hémisphère Sud à nous, sont désormais des crimes contre l’environnement, passibles des foudres du protocole de Kyoto. Bientôt, ce sera prévu, avec le code-barres : « des haricots rouges ? avez-vous acheté un crédit d’émission de carbone ? » Et là, c’est le drame : à qui allons-nous l’acheter ? Mais comme tous les Occidentaux qui se respectent, aux pays du Sud.
Traduire : désormais, flatuler n’est plus seulement inconvenant ; ni anti-écologique ; en plus, c’est un acte de domination de l’Occident industriel sur le Sud. Le pet est discourtois, pollueur, et néo-colonialiste.
Imaginez un peu que vous ayez, pour cela, consommé des haricots produits au Kenya, et importés à grande dépense de pétrole, cela vire au génocide. La flatulence équitable reste à inventer.
Sur ce, naturellement, bon vent. Vous auriez été déçus si je ne l’avais pas faite.

Continuons avec le vent. Je suis désolé, aujourd’hui il ne sera définitivement pas poétique. Parmi les nouvelles que porte le vent, cette quinzaine, il en était deux d’importance. Le consommateur-contribuable-travailleur français avait le choix entre verser sa larme sur l’album posthume de Grégory – un prénom qui décidément sied bien aux jeunes martyrs – et s’apitoyer, ou au contraire railler, une certaine héritière d’empire hôtelier, condamnée à six semaines de réclusion VIP pour conduite répétée en état d’ébriété. Et après ça, on s’étonne que les Français ne soient pas allés voter. Non, mais comment voulez-vous qu’ils aient la tête à de pareilles niaiseries quand le monde est agité de telles convulsions. Paris Hilton, en prison, ne dormait plus, ne mangeait pas et avait les cheveux tout emmêlés ; on ne pouvait rester insensible à ce drame humain, nous disait-on, au terme de ses trente-six premières heures d’incarcération.

Si elle le souhaite, je peux lui envoyer du Seroplex, et un démêloir à cheveux en corne de vache salers. Plus sérieusement, je m’en voudrais qu’on m’accuse de railler la mort tragique d’un jeune gars fauché par une maladie qui, pour médiatique qu’elle soit, demeure mortelle ; c’est plus aux dollars qui se feront sur ses restes mortels que je serais allergique. Quant à la jeune personne entre les deux oreilles de qui il semble que l’air soit pur et la route large, j’avoue rester perplexe sur l’engouement qu’elle réussit à susciter. Peut-être risquè-je le procès en diffamation, si j’écris ici que la vacuité de l’icône qu’elle constitue incarne celle du phénomène people tout entier. Qu’à la rigueur on veuille tout savoir des petits faits et gestes d’un acteur, réalisateur, animateur, aristocrate, je le conçois ; ce n’est ni plus, ni moins superficiel que de pousser, comme il me plaît de faire, à trois cents des encouragements dans un stade, pour une équipe qui n’en entend rien car trente-sept mille neuf cents autres hurlent dans l’autre sens. Qu’on se passionne pour une personne qui n’a rien, hormis son argent, et un comportement délibérément scandaleux pour faire la une, je ne suis plus ; et moins encore, qu’on me serve la page people en guise d’actualité première. Je n’en peux plus des pipoles (oui, je l’ai vu écrit comme ça), leurs tronches sur toutes les couvertures, leurs ébats de plage comme sensation de l’été ; de quoi espère-t-on nous détourner avec de piteux écran de fumée ?
A coup sûr de choses plus sérieuses.
Il m’a fallu, dans mon ennui, siffler un « thriller » américain bas de gamme (mais vraiment bas de gamme ; le genre qu’un individu sain ne tolère que pour agrémenter une correspondance d’une heure en gare de Nogent-le-Rotrou un jour de fermeture de la Brioche dorée...) pour découvrir, par exemple, qu’il existait le Noma. Vous ne connaissez pas le Noma ? Le correcteur orthographique de Word non plus. Et bien, tapez donc le mot dans Google.
Puis, si vous l’osez, dans Google Images. J’ai bien dit : si vous l’osez, et là je ne rigole plus du tout.
Si Mlle Hilton ne sait pas quoi faire de son argent, il existe une maladie dont on n’apprend le nom que dans les romans de gare et les conférences de médecine spécialisée, ce qui ne l’empêche pas d’être sans doute la plus terrifiante qui puisse frapper un être humain.
Il n’existe pas de Noma équitable non plus. Le Noma n’est pas équitable : il ne frappe que les plus pauvres et les plus mal nourris.

On lui en reparlera dans trente-six jours, c’est promis.

10.06.2007

Naturaliste

Ceux qui me connaissent et connaissent mon nombrilisme et ma vanité doivent s’étonner que je n’aie pas encore consacré une note de ce blog à mon métier. Car, comme m’a dit une personne référence du genre secrétaire d’agence immobilière surprise d’avoir à l’inscrire dans un dossier, ce n’est pas le métier de tout le monde.

Je suis ornithologue.

L’énoncé du terme plonge quelque soixante pour cent de mes interlocuteurs dans la perplexité. Jusqu’à cet agent ANPE à qui j’assurai que le mot contenait bien un H, et qui froidement le plaça en tête du mot. La commune possédait juste le siège national de la Ligue pour la protection des oiseaux, dont elle était le quatrième employeur. Après quelques hésitations on me demande prudemment s’il s’agit bien d’une histoire d’oiseaux, on me demande si je travaille au parc des Dombes (dans le quart sud-est) ou du Marquenterre (au nord-ouest). Je réponds alors, fatigué et les larmes aux dents, non pas Ik ben van Luxemburg, mais, que je m’intéresse aux oiseaux qui volent là où il leur plaît de voler.

 Après cinq années d’expérience, me voilà passé naturaliste. Ce qui ne veut pas dire que je me suis mis à empailler les malheureuses bestioles, mais que désormais, je m’intéresse aussi « aux aut’taxons. » Bon, moi mes taxons, ce sont les oiseaux, un peu les chauves-souris, un peu les Odonates, un peu les Amphibiens. Ce sont surtout les deux premiers qui m’intéressent. Mais je ne suis pas ici pour écrire mon CV. Je suis naturaliste, c’est-à-dire que mon métier consiste à observer la nature, et à tâcher d’en comprendre un petit bout, afin de le faire survivre.

Observer. C’est, en fait, ce que je voulais évoquer ici, après cette longue introduction. Ce métier apprend à observer, et mieux : il apprend qu’il y a toujours à observer.

Il est une famille de naturalistes dont j’ai observé une paire de spécimens et qui ne me plaît guère. A l’opposé du look écolo-baba cool-cheveux longs, genre guitare et herbe au coin du feu, il a les cheveux courts, les petites lunettes rondes et le manteau noir austère d’un personnage sérieux. D’une voix monocorde, il énonce les données, les statuts, les méthodos et les conclusions. Il prétend froidement que pour convaincre un élu de vouer un étang aux oiseaux d’eau, il faut amener le débat « sur le terrain dépassionné des statuts de conservation ». Moi, je pense qu’il vaut mieux l’amener à s’émerveiller.

 Car observer, c’est s’émerveiller. Un pas sur le balcon : une sorte d’abeille rousse entre dans un petit trou. Quelques minutes plus tard, le trou est bouché de terre et après quelques recherches, on apprend qu’il s’agit d’une Osmie. Une ou deux de ces petites bêtes ont investi une quinzaine de trous d’un vieux meuble et l’année prochaine, le bout de bois verra éclore plusieurs dizaines de ces infatigables pollinisatrices. Et je vis que cela était bon. Un gros insecte bourdonne contre la vitre : un Hanneton de la Saint-Jean. Je sais ton nom, mon pépère ; te voilà familier.

A chaque pas, l’oeil accroche une bête ou une plante qu’il sait nommer – au milieu d’une foule d’anonymes car je suis tout le contraire d’une encyclopédie – relève un comportement curieux. On prend mentalement note de « saisir la donnée ». On le fera, ou pas. L’essentiel est de savourer le tableau. De décrypter la complexe chaîne, d’admirer la beauté d’un de ses maillons, l’ingéniosité d’un engrenage. Pour quoi passerai-je si je vous raconte avoir passé de longues minutes à regarder une Tétragnathe, c’est-à-dire une araignée, construire sa toile ? Bien sûr, la Tétragnathe n’a rien des énormes Tégénaires velues qui se déplacent dans un hideux grouillement de pattes sombres au plafond. Elégante, comme toutes les Orbitèles – les araignées à toile géométrique – elle ressemble à une étoile faite de brins d’herbe noués. Elle courait sur son disque de soie, disposant la spirale qui, croisée aux rayons, formera le filet et je la voyais distinctement prendre l’écartement sur la maille fraîchement posée avec deux pattes, le reporter juste agrandi sur le rayon suivant, puis y souder le nouveau tronçon de fil. Puis au-dessus de moi, une ombre, et le Circaète jean-le-blanc glissa lentement vers le sud.

  J’observe et je m’émerveille. Etre naturaliste, c’est comprendre le sens de l’enchevêtrement des buissons, de la stridulation du criquet, comme du chant de la tourterelle ou du bond du Renard derrière la perdrix affolée. Savoir que c’est le long d’une haie qu’on a bien des chances d’entendre cliqueter le détecteur de chauves-souris, et imaginer l’aviateur minuscule louvoyant entre les branches, invisible, à un empan de nos têtes. Les successions écologiques ; les chaînes alimentaires ; la biologie, l’écologie des espèces ; toutes ces notions arides sur le papier blafard d’un cours de fac se gonflent soudain de vie et de sève. Pourquoi les Martinets se pourchassent-ils en bandes ? Pourquoi y a-t-il tant de Pins sylvestres aux cultures en terrasses abandonnées ? Qu’est cette boule hirsute sur la tige de l’églantier ? Inextricable ballet qui nous devient familier, dont notre oeil saisit, un jour, une saynète, kaléidoscope dont un reflet, soudain, l’accroche. Organisme infini dont on perçoit l’ample pulsation dans l’envol d’un criquet.

 Pointe de l’Aiguillon, ultimes touffes de tamaris avant les salicornes et les spartines de la vasière marine. Sous le soleil de juin, une forme se découpe, les jumelles révèlent la Gorgebleue qui, indifférente à la chaleur, aux touristes qui défilent à deux pas de son buisson, chante son répertoire à la mélodie étrange. LUSSVE 9211, en code de base de données. Je vous épargnerai le code habitat à une lettre cinq chiffres.

Par chance, être naturaliste, c’est bien autre chose encore.

Observez, écoutez.

 

08.06.2007

Chronique d’une dépression ordinaire (?) – II – Jusqu'à se noyer dans sa propre boue

Il y a bien des années que l’angoisse fait partie du quotidien lorsqu’on atteint cette étape. Elle est devenue quasi quotidienne.

Notre existence est une toile de nombreux liens, d’une infinité de réseau que l’on dit affectifs. Ils sont fixés à notre chair, par d’invisibles crampons qui plongent jusqu’au cœur. Le bonheur est affaire d’équilibre entre ces liens ; toute notre vie nous n’aurons de cesse de régler leur tension, de raccourcir l’un et de détendre l’autre. Mais nous voici dans les prodromes de la dépression : l’on n’est plus maître de la tension de ses liens. Ce sont eux qui, au fil des mille événements du quotidien, se tendent brusquement. Alors la cheville incrustée en nous provoque un déchirement de moins en moins supportable ; et il nous faut attendre, attendre que le vent tourne et que cette ancre cesse de tirer sur sa chaîne. Il suffit d’un appel téléphonique qui ne joint pas le proche à qui l’on voulait parler. D’une réprimande ou supposée telle. Cette brusque traction d’une corde nous déséquilibre, nous inflige une souffrance brutale et jette l’âme dans l’errance pénible de cauchemars fiévreux. J’ai déjà parlé de ces courses maudites dans un dédale malveillant.

 

Mais voici autre chose. A trop courir ces étages maudits, l’âme commence à s’essouffler, et l’esprit, sous ce fardeau, marche chaque jour avec davantage de peine. L’énergie, le tonus s’enfuient, sapés, dissous par la lutte perpétuelle contre les crises ; aussi est-on fatigué du matin au soir. Dans cette perpétuelle somnolence, chaque activité, fût-elle pur loisir, tourne à l’effort. Ou au devoir. Le devoir, la volonté de montrer que l’on ne cède pas, que l’on ne devient pas une larve fainéante, pousse à vivre, parfois à déployer une activité frénétique, comme pour se convaincre qu’on ne se laisse pas aller. Frénétique mais chaque jour plus épuisante, d’autant que l’on s’impose une pression croissante de réussite. Car c’est le temps, disent les psychologues à la mode, des ruminations toxiques.

Chaque moment de solitude les ramène. Fatigué, consterné de se voir sans entrain, sans envie, sans plaisir, on fouille sans cesse dans la machine, à la recherche de la sacro-sainte « motivation ». Mais j’ai cela, cela et cela ; que ne puis-je me laisser aller au lieu de m’arracher la tête ainsi, et juste vivre ? Tout va bien, se répète-t-on et parfois même, l’esprit le croit. Quelques secondes. Puis... L’engrenage est aussi terrible qu’implacable et tout s’y mêle. Dépit de son propre état et de son impuissance à en sortir, épuisement physique, peur d’un avenir dont on n’imagine plus qu’il puisse être différent, et jusqu’à une vieille conscience chrétienne qui impose de ne s’attribuer aucune qualité... et c’est alors le dégoût de soi-même. Vous l’avez lu ici même. On découvre, à la La Rochefoucauld, qu’il n’est point de qualité qui ne puisse être interprétée comme grosse d’un répugnant défaut, d’une infâme hypocrisie. L’âme dérive en démonstrations ubuesques, mais à l’argumentaire – croit-on – inattaquable : je suis, donc je suis infâme. Et chaque jour, en chaque minute je dois faire mes preuves, me battre, désespérément, pour gagner le droit d’être – ce droit que chaque autre possède, lui, de manière aussi naturelle qu’indéniable. L’on se voit donc le dernier de tous, convaincu de devoir nier chaque ébauche de qualité ou de réussite.

 

Il n’est pas difficile de deviner la suite. Quelle vie est-ce là, entre des crises d’angoisse et de longues heures d’abattement et d’auto-flagellation mentale que l’on croit, fermement, juste de s’infliger ? L’entourage joue alors un rôle et naturellement, ce n’est pas le meilleur... L’on n’entend plus les encouragements, les dénégations devant les autoportraits apocalyptiques que l’on dresse à la ronde. Ils sont suspects d’hypocrisie. « Y’a qu’la vérité qui fâche ! » clabaudent toutes les cours de récréation, et quelle communauté d’humains n’y ressemble pas un peu, je vous le demande. Aussi se laisse-t-on convaincre, comme je l’ai écrit dans une autre note, que seuls les jugements terribles sont justes. Et que n’entend-on pas ! « T’as qu’à te bouger le cul », « tu cherches une solution de facilité pour fuir les problèmes », « remets-toi en question »... Et l’on obéit. On se remet en question, c’est-à-dire qu’on s’enfonce encore un peu, jusqu’à la taille, jusqu’au ventre, jusqu’au menton dans la fange toxique, aux remugles étouffants, en se répétant : je dois faire des efforts, je dois me critiquer, je dois être sans concession avec moi-même car je me laisse aller. On vit. On vit en donnant le change, on ne fuit absolument rien – mais on est accusé de le faire.

Il faut vivre. Il faut tenir pour échapper à ces terribles attaques. Aussi s’impose-t-on des épreuves de plus en plus difficiles, pour (se) prouver qu’on est vivant, et courageux et volontaire. Tout en demeurant convaincu de sa médiocrité. Le cercle infernal tourne sans cesse et l’on y est rivé, écartelé dans l’attitude du schéma anatomique de Léonard de Vinci. A chaque tour, la remise en cause ; les fameux câbles qui tirent ; la boue toxique des ruminations étouffe ; et les huées ! On a tous nos problèmes ! Estime-toi heureux ! Pense à Untel ! Sors-toi les doigts ! Arrête de pleurnicher !

Et j’en passe.

 

Comme si l’on ne le voulait pas. Comme si l’on n’attendait pas qu’une seule chose : s’arracher à ce cercle, se convaincre qu’on a le droit de vivre, et le faire. Mais il y a bien longtemps qu’on ne le peut plus. Dans la boue acide, notre âme se décompose. Désormais, chaque crise d’angoisse est un coup de pioche donné dans une réserve qui s’épuise lentement, car elle ne se reconstitue plus. Et rivé tel que l’on est, tout devient prétexte à crise. Comme un marcheur dont les pieds seraient écorchés, ou la cheville brisée, on ne progresse qu’en souffrant à chaque pas, bien qu’avançant sur le même chemin que les autres. Ces autres qui, pieds sains dans souliers bien ferrés, raillent votre lenteur et vous somment de courir.

L’on commence alors, puisqu’il n’est aucune pitié, à souhaiter d’atteindre enfin le moment où l’épuisement nous couchera, puisqu’il n’est pas permis de le faire plus tôt. Il n’y a d’issue qu’en continuant, et cette issue ne fait plus de doute. Cela peut prendre plusieurs années. Mais tôt ou tard, la tête vous tourne, vous perdez l’équilibre, et vous tombez lourdement.

On peut tomber de diverses façons. On peut, comme Cyrano, ou un pantalon rouge de la Marne, tomber comme un héros, frappé au coeur, au champ d’honneur. On peut aussi tomber légèrement, sous un regard de bienveillance et de pitié, comme le Petit Prince ; et il paraît que « cela ne fait même pas de bruit, à cause du sable ». Le combattant de la dépression, le troufion de la peur, tombe dans la boue où il marchait. Cela ne fait qu’un infect « splatch » qui soulève les miasmes et il se mêle à eux, comme il croyait l’être, de toute façon. Parfois on lui marche sur la tête, mais avec un peu de chance, sa présence se devine à quelques bulles.

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