31.07.2007
Meaux, la grande banlieue
Lorsque j’ai emménagé à Meaux, il y a de cela trois ans – déjà ! – je racontais partout, et je croyais, que ce n’était pas la banlieue parisienne. Il y avait là un centre historique centré sur une cathédrale, des remparts anciens, un site naturel dessiné par la Marne, et le tissu urbain n’était pas en continuité avec Paris. C’est vrai. Autour de Meaux, s’étendent des champs, et quelques bois. D’ailleurs, Meaux avait ses propres banlieues, en l’espèce les quartiers chauds de Beauval et la Pierre Collinet. Meaux, ville à part entière, en Champagne historique.
C’était presque vrai, c’est-à-dire que c’était tout à fait faux.
Telles sont les pensées qui ont rythmé une brève marche au parc dit du Pâtis, s’étendant le long de la Marne au sud de ladite ville-de-banlieue.
Un parc agréable ma foi. Je l’aborde par un petit parking et longe des jardins familiaux. Je préférais « ouvriers ». Cela fleurait bon le Front populaire et un peu moins l’urbanisme politiquement correct. Observant un monsieur de couleur qui soigne une belle haie de roses trémières, je songe à quelque politicard se félicitant de cette mixité socio-ethnique. Pour la mixité sociale, à Meaux, c’est un peu raté, il manque un peu les étages du haut.
Je dépasse les jardins et aborde une vaste prairie piquée d’arbrisseaux ; une vraie, haute, fleurie et un peu sèche, pas un gazon à la Guy Roux, non. Perspectives : saules et peupliers qui bordent les étangs, bois des pentes de la vallée de la Marne. Campagnard. Le doug-doug d’une péniche, et le bateau se dessine, trahissant la rivière jusque-là dissimulée par les rideaux d’arbres. Quelques oiseaux accrochent mon oreille d’ornithologue : Tourterelle des bois, Loriot. Sur l’un des bassins, artistement dessiné en zigzag, un rocher accueille une Sterne pierregarin. J’observe la silhouette élancée, le fin capuchon noir, le bec de corail. L’oiseau pose. Une photo soigneusement cadrée donnerait à la scène un air de printemps arctique. Je profite de l’instant. Le chemin se poursuit, le long d’un champ pas encore déchaumé qui accueille quelques dizaines de Fringilles. Il est bordé de haies, denses, parfois épineuses, et encore de fleurs, et de buissons. De bons contribuables y voient un parc que les moyens manquent pour entretenir, qui ne sera fini que lorsque tout cela, qui fait bien sale, sera ôté, remplacé par d’immenses pelouses, et des tables de ciment. Pas un n’imaginerait que la démarche de ne rien tondre pût être volontaire. Le Français a encore à apprendre ès nature.
Je marche. J’ai dix kilos à perdre. Je marche vite et je pense. Je suis, donc, enfin, je suis surtout en nage, sous le petit sac à dos qui contient jumelles et salvatrice bouteille d’eau. Un gamin aussi potelé que moi trottine, trébuche, sous les encouragements de son directeur sportif de père : « Allez, tu vas les perdre tes kilos en trop ! » Moi, j’avance, j’entends des oiseaux et je n’ai plus envie de les noter. Juste profiter, tant pis pour la donnée, avec un rien de culpabilité tout de même. Mais ils me rappellent trop le travail pour faire rêver. Ces pouillots sentent le Conseil Général Quatre Vingt Treize. Ces pigeons n’évoquent que l’Agence régionale des Espaces Verts. Ce Loriot pue le rapport à dix bornes. A telle enseigne que je médis intérieurement de sa virtuosité de chanteur. Alors, il me lance une longe phrase superbement sifflée et je me sens un peu bête.
Je pense. Je pense que la même demi-heure de marche, depuis le bercail lyonnais, m’aurait amené place Bellecour. Je n’aurais alors qu’à vivre ma ville autour de moi. Il n’y a rien à vivre ici. Faisant demi-tour dans le parc à la bucolicité limitée, je remonte lentement vers les quartiers habités de Meaux en m’imaginant sur les quais du Rhône. C’est désagréable de se sentir plus chez soi dans une rue sise à 500 kilomètres de là que dans sa propre maison, qui est dans ce nulle-part. Malgré de louables efforts dont ce parc même est un exemple, Meaux ne sera plus jamais une ville, rien qu’une banlieue. Dans ce fameux centre, il n’y a rien. Deux librairies minuscules, quelques boutiques de fringues, et les inévitables grecs-chinois. Même les pâtisseries sont rares... La cathédrale est grise et vide. Deux rues commerçantes, et c’est tout. C’est à peine mieux que les vraies banlieues, où le centre ne se trahit que par des bâtiments un peu plus vieillots, et un ou deux cafés au coin des rues saturées d’agences bancaires et immobilières. Rien à faire, rien à vivre. Et Paris est à quarante kilomètres, quarante minutes de train de banlieue dont le rythme est d’un toutes les... quarante minutes. Onze euros quarante l’aller-retour...
Alors on vit en quarantaine et ce n’est pas drôle.
« Qu’est-ce que tu imagines trouver à Lyon qu’il n’y ait pas à Meaux ? » a osé me lâcher un collègue peu en verve. Oh, rien... si ce n’est... tout.
Me revoici à hauteur de la porte du parc. Des quinquas ordinaires en short soignent leur jardinet. Un vaste parking se déploie au pied de cubes glauques, une « Maison de quartier » à l’enseigne très pompidolienne suinte sa décrépitude. Je poursuis par une rue de vieux pavillons banals. On rase et l’on construit de beaux immeubles pour de bons contribuables de classe moyenne que l’on espère attirer dans ce piège.
J'ai quitté un petit bout de nature assez correctement refaite, un erstaz de rural, et la banlieue me reprend. Une rue pavillonnaire peut avoir un charme de banalité lorsqu’elle se trouve en Charente ou dans l’Allier. Ici, elle n’est nulle part et sa laideur me saute au visage. Un jardin en friche, les bureaux scellés d’une petite entreprise fermée... La cité administrative. Oh, il y a tout, comme dans une ville de jeu d’enfant, tout est sagement assemblé comme un Lego. Rien ne manque sauf l’âme... Ici l’on dort.
11:30 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, meaux, banlieue, urbanisme
30.07.2007
Un Hex@gone pas très régulier
Après des échanges, des réflexions, je me suis décidé à poster ceci. A parler de mon expérience au sein de l’association de supporters appelée Hex@gones. J’y ai eu un titre de responsable subalterne pendant quelque chose comme trois ans et des. Ça n’a pas été une mince affaire et je me demande toujours ce que cela a vraiment représenté. Je me pseudonommais là-bas Exilé17.
Aussi, voici ce que dit la conscience d’Exilé17... Elle en parle à la troisième personne. Certains vont bondir que j’écrive encore comme cela. Des réserves suivent. C’est ainsi. Je souhaite poser ces pensées-là et le faire ici. il s'agit d'une "version noire". A chacun la sienne.
« Exilé17 aux Hex@ ? Mais c’est lui qui a foutu l’essentiel de la merde vous voulez dire. Toujours à réclamer que ça aille plus vite, qu’on fasse ci, et ça, et ci, et ça, et à se plaindre que c’était la honte sinon, à inventer des réactions invraisemblables des membres, de l’OL, des autres groupes... Si tu l’écoutes fallait démissionner toutes les cinq minutes, mais lui démissionnait et revenait, après être allé pleurer de partout qu’on l’avait chassé ! Alors, oui, on aurait bien voulu le chasser pour de bon, mais il fallait qu’il reste là, collant comme un sparadrap. Avec son espèce d’intransigeance à la mord moi le noeud, il s’engrainait avec tout le monde, il a fait partir je ne sais combien de membres qui auraient pu s’investir mais qui n’avaient aucune envie de se trouver avec cette espèce de psychopathe dans le secteur...
Là où il avait raison par contre, c’est quand il s’accusait... et il arrêtait pas... et oui, en attendant, c’est bel et bien lui qui a paumé deux des bâches du groupe et bousillé une partie du matos... dégoûté pas mal de monde de participer, provoqué l’ambiance de merde sur le forum, et tout ça, toujours en pleurnichant continuellement, à prêcher le faux pour savoir le vrai, ça c’était le plus fort. Dès que quelqu’un lui sortait enfin ses vérités et lui mettait sous le nez sa merde, c’est-à-dire qu’il ne foutait quasiment rien de vraiment utile au groupe, pour tout le bordel qu’il foutait, c’est bon, on en avait une page de geignardises que tout le monde lui en voulait, avec tout son investissement. Investissement mon cul ! Trois CR, des news dont personne n’avait rien à foutre, un drapeau pourrave, v’là l’investissement. Il nous a cassé les couilles pendant un an à cause d’un mag qu’il n’arrivait pas à faire parce qu’il se bougeait pas le cul, mais le truc c’est que personne en voulait de sa merde... Je sais pas s’il a fini par le comprendre...
Et le pire c’est pourquoi il est venu foutre ses mains dans le plat comme ça... ben c’est simple : pour se faire applaudir ! Monsieur voulait passer pour un supporter, nous jetait à la gueule le compte de ses déplacements, des kilomètres que ça faisait et tutti quanti, monsieur se prenait pour un ultra, un fidèle, ce que tu veux, un membre actif ! Qu’on me trouve UN truc dans tout son bordel qu’il n’ait pas fait uniquement dans le but de se mettre en avant, de se pavaner comme un « vrai de vrai », avec tout son cirque « oh lala si j’y arrive pas je suis un moins que rien »... la seule chose qui l’intéressait c’était les messages de soutien et de félicitations. L’OL, à mon avis, en réalité il en a rien à foutre, mais sa vie était tellement vide qu’il s’est jeté là-dedans pour se trouver enfin un truc où se donner l’illusion d’être autre chose qu’un pauvre mec. Ben c’est pas une réussite... Là, il a enfin arrêté sans se plaindre, alléluia, il commence peut-être à comprendre ce qu’il a REELLEMENT été pour ce groupe... »
On pourrait dire que tout ceci est faux, mais ce n’en est pas moins fort exact. Et aussi, qu’il s’agit encore d’une hypocrisie et d’une quête de dénégations de toutes ces horreurs ; nous refusons la louange, non par humilité mais pour être loué doublement. Encore faut-il qu’il y ait matière. Je laisse chacun juger si je suis sincère ou pas. Tout ce que je dirai, c’est qu’il y a bien une petite voix en moi qui me tonitrue le paragraphe ci-avant...
23:20 Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, exilé17, hex@gones, supporters lyonnais, olympique lyonnais, football
Les petites tranches de petite vie
La tranche de vie est un genre littéraire, et cinématographique, passablement éculé. C’est d’ailleurs plus un poncif de l’évocation que de la concrétisation réelle. Quelques films célèbres, caricaturés par Gotlib, en ont dissuadé les réalisateurs. On laisse à une littérature pour enfants bon marché l’inévitable scène de l’alpiniste qui dévisse et revoit « toute sa vie défiler en quelques secondes » avant que, naturellement, un vaillant mousqueton résiste à son poids et, cinq mètres plus bas, sauve la vie de l’infortuné.
Autrement, on ne saurait pas qu’en pareil cas, on revoit toute sa vie en quelques secondes et tout et tout.
Grâce à ces miraculés et à leurs mousquetons, le genre existe, et je puis à mon tour en exploiter la veine, mais dans le désordre chronologique le plus complet. Loin des angoissants ravins alpins, je vais conter quelques-uns de ces épisodes qu’on relate entre la poire et le fromage, ou dans la queue du cinéma, introduits par « j’me rappelle toujours... »
Episode un. Décor : un petit village quelque part sur la route entre La Rochelle et Limoges. J’y étais conduit par un collègue, et avant ce village se trouvait une longue ligne droite. Puis, à l’entrée, encadré par des pilastres vantant le fleurissement municipal, un suicidaire passage pour piétons. Une silhouette se tenait là, dans l’attente d’une fenêtre dans le pourtant fluide trafic, qui lui permît de tenter l’aventure de rejoindre l’autre rive. Aussi, mon collègue ralentit et s’arrêta pour lui céder la voie.
Nous vîmes alors un extraordinaire bonhomme, centenaire à plus de quatre vingt cinq pour cent, portant complet veston sombre et feutre noir, canne à la main, passablement voûté, s’engager sur le passage avec la lenteur majestueuse d’un chef de file des anciens combattants de quatorze un onze novembre, et nous adresser un large sourire ainsi qu’un non moins ample salut du chapeau.
De mémoire de chien de forgeron, c’est bien la seule fois où j’aie vu un salut du chapeau s’adresser dans ma direction (certes, la nôtre, plutôt, en l’occurrence). Et c’était bien, ce geste, qui tenait sans doute un peu de la surprise de voir deux « jeunes de maint’nant », si pressés, prendre le temps de céder le passage à un vieux du village ; mais aussi, et bien plus encore, d’une politesse du siècle passé, venu du salut de l’épée du mousquetaire, ou de l’étiquette de Versailles et que sais-je. Entre le conducteur et le piéton, étaient passés le courant du respect d’antan, celui où l’on se gênait pour l’autre, au nom d’usages perdus, mais par qui la rencontre de deux inconnus laissait une trace. La preuve ; six ans plus tard, alors que mon bon vieux regarde peut-être ce monde de plus haut, je me souviens de son regard, et de son chapeau.
Tranche numéro deux.
C’est un petit village isolé. Tellement isolé qu’il est abandonné. Il s’appelle Aurelle. Pour le trouver, il faut descendre, tout au fond d’un vallon, par un sentier muletier, traverser un ruisseau, et enfin, déboucher entre ses quelques maisons perdues dans le bois. Plusieurs sont en ruine. D’autres patiemment remises en état par une association. On le trouve plus facilement sur Internet que depuis la route la plus proche, car il possède la plus petite église romane encore debout, et Google répond. Un site offre donc une jolie visite virtuelle. Aurelle se trouve dans une vallée qui borde par le sud le plateau d’Aubrac. L’endroit était, dit-on, peuplé par les Ligures. Qui donc avait pu les repousser jusque dans ce repli perdu, à la terre ingrate, où ne vient guère que le châtaignier ? L’église est romane et date pourtant du XIVe, c’est dire que les idées avaient mis quelque temps à circuler. Elle offre un bel appareillage de pierre, un petit autel, des traces de badigeon jaune. Des générations de pauvres paysans ont prié là. Fiers sans doute quelque jeune fût revenu, quelque maçon passé par là pour édifier un sanctuaire, à l’austère beauté rustique, bien à l’image du petit bourg de schiste écrasé sous la lauze.
Puis ils sont allés au four, cuire un pain de seigle mêlé de châtaigne pilée, ont traîné les lourds sabots sur les terrasses désormais perdues dans les hêtres. Autour du village, ils sont les rois, ces arbres au feuillage dense, ils ont noyé la vallée, les champs, les petites rues. Çà et là, un châtaigner, énorme et noueux comme un vieux génie, borne un pré disparu. On vivait ici grâce à lui, par lui. Il demeure seul.
Quelle vie !
Depuis 1948 le hameau est déserté. Il appartient à la commune de Verlac, Verlac où se trouve le cimetière, et une autre église romane. Nous arpentions donc le vieux cimetière quand une tombe nous frappa. Quatre enfants d’une même famille étaient morts en deux ans, entre 1932 et 1934. Nous restâmes quelques instants à conjecturer les causes. Un groupe s’approcha, une septuagénaire nous demanda si nous avions ici quelque ancêtre. Non, nous nous demandions juste ce qui... « Oui. C’étaient mes frères et soeurs. De quoi sont-ils morts ? Du croup. Hé oui, en ces temps-là... »
Elle, avait connu ces temps-là, et l’épidémie qui fauche une fratrie. Elle me parut alors surgir du fond des siècles, si médiévale me paraissait la tragédie. La diphtérie frappe et tue quatre enfants dans une maison, au fond d’une vallée. Non. C’était bien mil neuf cent trente deux...
De quoi parlerons-nous la prochaine fois ?
21:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, souvenir, aurelle, autrefois, histoire
19.07.2007
Le rêve de l'abbaye
Parmi les édifices qui ne me laissent pas indifférent, il y a les abbayes.
Au fond d’un vallon vert, dissimulée au creux d’un cirque boisé, ou bien égarée entre ciel et eau dans les marais, se dessine sur le ciel une forme ajourée, familière aux locaux, à nulle autre pareille. L’austère clocher-peigne, ou bien la tour polygonale, dresse vers le ciel un tracé harmonieux qui vient s’unir au cosmos, avec le bonheur serein, la douceur feutrée d’un crépuscule aux nuages de pourpre et d’or. Le carré de pierre descend déjà dans la nuit. Le soir a terni les pierres, refermé les corolles des fleurs du jardin, appelé les moines à la chapelle. Une cloche tinte.
Un soir, parmi une éternité, une abbaye.
Le carré, dans la symbolique médiévale, est l’image du monde terrestre. Le cercle, parfait, est le Ciel. Aussi la plus humble des petites absides, voûtées en cul de four, devient – regardez bien – la fusion de ces deux formes : l’Eglise, le Christ.
Terre-et-Ciel.
Et l’eau ?
Chaque abbaye a su la manier. L’eau de la source pure, qui chantait la Création au fond du vallon, l’eau de la mer qui montait depuis que Dieu l’avait séparée d’avec la terre au neuvième de tous les versets, les moines l’avaient soumise et rendue féconde : de canaux en lavoirs, de moulins en viviers, elle devenait sève et force du travail de l’abbaye.
Et tous étaient passés par l’eau du baptême.
Et le feu ?
Feu était le coeur des quelques ceux qui s’installaient, en ces ans troublés, au fond d’un bois, pour bâtir à la seule gloire de Dieu, et vivre, par l’eau, l’union de la terre et du ciel. Feu des défricheurs, et des forges, et feu parfois de l’abbaye ruinée – et feu renaissant des reconstructeurs.
Ainsi les quatre éléments étaient, eux aussi, en harmonie dans le carré de pierre.
Ainsi le carré était fait d’eux quatre et un moins pouvait arpenter le cloître et proclamer : « Un carré de cent pas nous suffit pour parcourir l’Univers. »
Ainsi volait leur pensée, du carré terrestre vers la sphère céleste, et ainsi dédiaient-ils au seul ciel ce que l’humanité, en ces âges sombres, engendrait de plus délicat et raffiné. Ainsi réalisaient-ils une harmonie.
Les bébés crient, disent les moines ; les hommes du monde bavardent ; les moines se taisent ; mais leur silence est peu de chose, car les saints chantent. Les moines chantaient pourtant.
L’harmonie est musique, ou bien l’inverse. L’harmonie était en la règle ; dans le travail de la terre ou dans le scriptorium ; dans les Heures ; mais elle était surtout, et elle demeure, dans la pierre.
Le chant des moines, ce fameux grégorien, mais aussi ces mille polyphonies qui faisaient vibrer les vieilles nefs, c’était la voix de la pierre assemblée dans l’harmonie qui montait au ciel.
Les arcs, les travées, les fenêtres se disposent selon la sainte symbolique. Voyez ces baies qui sont trois, ces travées qui sont sept et cinq, soit douze. Père, Fils et Esprit diffusent la lumière aux Douze tribus, aux Douze apôtres, au Peuple de Dieu. L’élévation est conforme au Nombre d’Or. La Divine Proportion, un virgule six cent dix huit et quelque, c’est celle de notre corps et de la nature. Voyez votre main : divisez la largeur de la paume par la longueur du pouce : 1,618. Votre palm – non, pas ce hideux appareil : votre pouce écarté de vos doigts fermés – par votre paume : idem. Et ainsi de suite. A fort peu près. Dessinez des rectangles et demandez lequel paraît au lecteur, le plus harmonieux : il pointera celui dont la longueur sur la largeur égale le nombre d’or. Ce n’est pas de la magie. Cela vient, peut-être, du carbone. Cette proportion est fréquente dans la Nature et nous paraît donc harmonieuse. Les maîtres d’oeuvre le savaient. Aussi les églises romanes, et notamment les abbatiales la respectent-elles. Aussi sommes-nous étreints au coeur lorsque nous y entrons.
L’or se déverse par des fenêtres sans ornements. Les derniers rayons du Soleil frappent une nef austère, aux vastes murs dépouillés. Les bas-côtés dessinent un clair-obscur, tantôt illuminés, tantôt laissés dans l’ombre. Quelque monstre, condamné à une éternelle réclusion dans la pierre d’un chapiteau, nous lance un oeil hagard. Ailleurs, une scène biblique. La forêt de piliers s’agence en un ordre parfait, une charpente à l’équilibre absolu. De la croisée du transept, nous apparaît cet agencement. Les quatre puissants piliers soutiennent la coupole à la croisée de laquelle se tient, nous le savons, la gracieuse tour lanterne, ou le clocher-mur. La nef et les bras s’élancent, puissants, mais pas impressionnants : juste « tels qu’ils faut ». Juste en harmonie avec le choeur qui tend ses baies arrondies à la lumière divine.
Pénombre sereine, crépuscule apaisant, une senteur d’encens, des voix chantant le grégorien. Ici vit une paix, comme ronfle doucement un feu. Plus qu’une paix : une joie, car Dieu est joie. Il n’est pas que méditation intellectuelle, ni repli monotone. Il est allégresse, fête, émerveillement. C’est bien l’émerveillement qui nous emplit, devant le Dieu fait homme, devant le Ressuscité, et devant les oeuvres de ceux qui portent du fruit. Ici, nous sommes au coeur d’un beau fruit de pierre, où ont battu des coeurs, des vies porteuses, elles aussi, de fruit. Des fruits parfois mûrs et pressés depuis des siècles – ou bien qui mûrissent encore.
Quand l’abbaye est ruinée, visiteur, songe à ce rêve, songe à ces vies, à ces mille flammes de foi qui ont brûlé ici d’amour pour Dieu. Que tu croies en lui ou non, tu ne peux les nier, elles. Respecte le rêve. L’abbaye est un rêve de l’homme. Que sera l’homme sans rêve ?
22:46 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : abbaye, philosophie, cuchlainn, nombre d'or, architecture religieuse
15.07.2007
Le scooter rouge du dimanche après-midi
Nous sommes dimanche après-midi. C’est un moment redoutable de la semaine. Prévert avait bien décrit ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi.
Notre voisin, lui, ne crève pas d’ennui. Il s’adonne au plus merveilleux des passe-temps dominicaux : il bricole son deux-roues.
Notre voisin possède un deux-roues. Un beau scooter rouge vif. Enfin, un scooter rouge vif qu’il trouve certainement beau, tout comme le casque, assorti, orné de flammes rutilantes, pour montrer qu’il peut rouler très vite, si le vent le permet, dans la grande descente de Villenoy à Meaux. Le rouge vif est la couleur de la force, de la vitesse, d’une certaine aristocratie du bien de consommation motorisé, et aussi, ne l’oublions pas, du ruban de la Légion d’honneur. La petite balise rouge faussement discrète signale, au revers d’un veston gris, quelqu’un d’important à de nombreux mètres à la ronde. Le véhicule rouge et bruyant, lui, proclame le seigneur de la route, à tous les miteux sous-motorisés qui cahotent leur Clio verte, eux aussi, dans la descente de Villenoy, et s’arrêtent au feu rouge.
A tout seigneur, tout honneur, et quel honneur pour le seigneur au scooter rouge vif ? Celui, tout d’abord, de signaler son arrivée, le pot d’échappement en guise de héraut d’armes. Notre voisin n’y manque jamais. Qu’il enfourche son bucéphale sans plomb ou qu’il rentre en majesté, pantocrator du parking de l’immeuble Carène, les alentours l’apprennent d’une série de notes triomphantes sonnées par l’ardente mécanique. Broêêêt, broêêêt broêêt ! Et encore un petit coup avant de couper définitivement le contact, lentement, posément, dans un geste qu’on devine savouré avec délices : Brrôôôôêêêêt, manants.
C’est fait. Panse mon cheval, Arnoult. Mon casque, Tiberge. Dignement démonté, l’homme gravit les escaliers et pousse la porte vitrée. Fier et soulagé.
A son départ – et l’homme, très occupé, nous gratifie de nombreux départs et arrivées dans la journée – même topo, mêmes éructations vomies par l’odieux cylindre de métal, même envie difficilement réprimée de vider, par-dessus le balcon, un seau d’eau sur l’intempestif cyclomotoriste. Cornegidouille, Monsieuye l’écornifleur à roulettes, nous n’aimons point que l’on nous fasse de tapage, personne ne nous a encore fait de tapage, et ce n’est pas vous qui commencerez ! Hélas, je ne dispose point de pôche, non plus que de machine à décerveler, et donc, gueux que je suis, je subis les fourches caudines pluriquotidiennes infligées par ce nobliau à explosion.
Aujourd’hui, donc, il bricole, amoureusement penché sur les petits cylindres (d’ailleurs, il n’y en a peut-être qu’un), et le parking bruit de douces notes un rien métalliques, qui vont du gling de la clé de 12 lâchée d’un geste auguste de la main ouverte sur le bitume, au glaong des écrous qui tombent, gouttelettes d’acier libérées par l’adroit mouvement de l’outil. De temps en temps, un brêêêonnnn-êêt signale un essai. Puis le concerto pour tige filetée en blang mineur reprend, tandis qu’une Linotte, sur la haie du jardin voisin, pousse la chansonnette. Tout le monde en profite, et se contenterait peut-être de la Linotte. Mais si tout petit prince a des ambassadeurs, tout scooter requiert bricolage : l’aristocrate, cette fois-ci, démontre à la plèbe soumise le prix de ses héroïques chevauchées transmeldoises : de dures heures d’acharnement, de combats épiques, de colletage avec la mécanique rebelle. Alors, seulement, une fois vainqueur du gicleur et des vis platinées, l’on saute en selle, l’on broète-broète, broèèèèt un Te Deum, et l’on part, fièrement casqué, tracer sur la Nationale trois un rayon de pourpre rutilance.
Mais qu’est-ce qu’il me casse les burnes, ce voisin avec son scooter de merde, je vous dis.
14:48 Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, caricature, scooter
13.07.2007
Observons
Je voudrais être comme Ernst Jünger.
Non, pas le Jünger de 1918. Pas le lieutenant de troupes de choc, décoré en septembre de cette même année de l’ordre Pour Le Mérite.
Vous ne connaissez pas le Pour Le Mérite ? Créée par Frédéric II, c’était la plus haute distinction militaire de Prusse. Une croix de Malte d’émail bleu, ceinte de la devise éponyme – en français. Pendant la Première Guerre mondiale, ce fut notamment la médaille des As. Les premiers à la recevoir furent, le même jour, Max Immelmann et Oswald Bölcke. Mais Jünger était lieutenant d’infanterie. Quatorze fois blessé, de tous les assauts et de tous les coups de main, il reçut la prestigieuse décoration fin septembre 1918.
Aussi moi, le poltron, le pusillanime, n’ai-je décidément rien de commun avec ce jeune héros.
Après la guerre, Jünger devint écrivain. Voici celui qui nous intéresse. Jünger écrivit : « La guerre comme expérience intérieure », « Sur les falaises de marbre » ou encore « Les abeilles de verre ». Et bien d’autres. Il observait son siècle comme le naturaliste observe la vie d’un insecte, ou la croissance d’une plante. Il savait l’interpréter. Il ressentait tout, chaque soubresaut de ce siècle de tempêtes – mais avec dix, vingt, trente ans d’avance. Il ne prédisait pas, il éprouvait – et pressentait ainsi en sa chair les extrêmes de chacune des idées qui allait balayer le monde, avant même qu’elle fût sortie de l’ombre.
Je ne serai jamais écrivain. Je me contente d’écrire sur le plus ordinaire des supports que le monde moderne nous offre, et c’est merveilleux. Je n’ai pas de talent et je publie, sans dépenser un sou. Mais j’aimerais adopter, au moins, sa démarche. Observer, et écrire ce que je vois, ce que cela m’inspire, surtout. Quelles idées naissent là, que deviendront-elles ? Quelle sublime ou infâme métaphore naît à la vue de ces fourmilières humaines qui sont l’univers moderne ?
Loin, loin sont les terres incultes, désertes et que l’on disait hostiles – en quoi je vois des bois vierges, des fleuves purs, roulant, tressant et plessant leurs bras entre des îles de frênes et de lianes, la grande plaine d’Europe du Nord froide, humide et peuplée de rien ; loin les continents à découvrir, semés de quelques peuples cavaliers, les montagnes qui n’ont pas de nom, les golfes glacés inconnus, les caps qui pointent un horizon de brume, au-delà de toute science.
Tout est quadrillé et l’homme technico-économique est partout. J’en profite. Il n’y a plus de taches blanches sur les cartes et je ne peux rêver que d’horizons qui sont, à d’autres, familiers. Où se tient sans doute une performante usine. Monde made in China. Oh mais dites, Mongolskii Altai, cela ne fait pas très bien comme naming d’espace de production ! Notez sur vos palm, qu’il y aura une réunion brain-storming sur le sujet, mardi en huit à 14h00.
Jünger aurait sans doute vomi ce monde. Virgil Gheorghiu l’a précédé. Nous sommes bien dans le monde de l’esclave technique.
Il n’est plus parcouru d’idées, mais de tendances. Il ne bruit plus d’aspirations, mais d’objectifs ; de plans de carrière, d’engineering, de business. Il ne découvre plus, il budgète la recherche-développement.
Pour autant, ce monde sans rêves vit et s’agite. Il y a donc encore à voir, même chez les hommes ; observer avec la même attention la Tétragnathe construisant sa toile, ou l’humain qui se débat sur la roue où on le rive, conserve un sens. Tout s’enchevêtre, se carambole ; les idées se périment avant même d’être à la mode ; chacun se donne cent rôles, cent identités, au sein de son espace, son MySpace bardé d’images clignotantes, de galeries, de sons et d’avatars. Mille avatars au même instant, déluge d’incarnations, chute irrémédiable de l’univers linéaire. Mille univers, mille humanités virtuelles marchent d’un même pas – et pourtant il n’y en a tout de même qu’une.
Et loin là-bas dans le Sud, un paysan tanzanien est fier de sa paire de boeufs attelée, et de son téléphone portable grâce auquel il annonce à un prêtre du Nord que les pluies sont arrivées. Mon Yahoo ! ne m’annonce pas l’arrivée des pluies en Tanzanie ; au lieu de cela, s’attarde à la une l’histoire d’un paravent qui protégeait l’intimité de Tony Parker. Pardon ! Son exclusivité.
L’histoire du mariage de Tony Parker et de son paravent aurait été belle si les photos avaient été réservées aux seuls proches. Un mariage religieux, ce n’est pas un show people. Enfin, ça ne devrait pas. Mais non. C’était un contrat avec un magazine. Les photos se vendront. Mais l’important, c’est que les boeufs labourent une terre alourdie par la pluie, là-bas.
Observons.
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11.07.2007
Une odeur bleue
Au pied de l’immeuble, de l’autre côté du parking, il y a un pavillon. Comme il fait frais, on y a rallumé la cheminée. Par la porte-fenêtre ouverte, entre une odeur de feu de bois.
Une odeur bleue.
Une odeur peut être bleue. Comment appelleriez-vous cette odeur qui se déroule en volutes, qui crépite, qui ondoie, qui caresse d’un ruban ardoisé l’air froid et rappelle des veillées dans la pénombre ? Elle est bleue comme le soir.
Il y a aussi l’odeur brun acajou, et brillant, de la pipe qui s’exhale dans un vaste bureau, tapissé de livres trop savants, de bibelots africains poussiéreux. Un bilboquet, deux ou trois petites voitures de collection, une cithare, un tambourin fascinent les enfants, qui, s’ils sont sages, auront le droit d’y toucher un instant. C’est un de ces bureaux où des lunettes à la forme ancienne reposent sur un sous-main de cuir rouge sombre. Où peut-être, le professeur Violet, armé d’un lourd chandelier, a surpris le docteur Lenoir. Et le parfum qui monte du vénérable fourneau devient l’âme de cette salle des trésors des Grands mystérieux. Aussi, se pare-t-il d’un liseré d’or.
J’ai peut-être hérité de mon père cette propension à prendre, aussi, garde aux odeurs et à y associer des images. Ou peut-être est-ce tout simplement banal et en avons-nous juste parlé. A vous de voir, si vous maniez aussi l’herbier des souvenirs sentants et colorés. Il est vrai qu’il était fils d’agriculteur ; aussi les senteurs de foin coupé, de blé moissonné, et d’autres odeurs plus triviales mais tout aussi rurales, étaient-elles son quotidien.
Aussi, disons-le crûment : pour lui, comme pour moi, qui suis tout de même petit-fils, neveu et cousin d’agriculteurs, l’odeur du fumier d’étable à vaches, c’est l’odeur d’une campagne vraie, une campagne de prairies et de haies, de bocage et de ruisseaux ; une campagne si loin de la steppe agro-industrielle, dont le tapis sans fin de maïs-blé-tournesol n’exhale guère qu’une senteur écœurante de pesticide.
Et pourtant, quand le soleil d’un matin d’avril répand sur cette plaine une chaleur timide, qui s’affirme au fil des minutes, et pourchasse mollement la rosée, monte un doux parfum, jaune pâle et âcre, entêtant. Roulant dans les trilles des alouettes, il annonce le grand retour des oiseaux de plaine. Oui, quand l’odeur du colza imprègne la plaine, alors, peut-être, verra-t-on le premier Busard cendré, rasant lentement les hautes tiges, et entendra-t-on le craquement sec poussé par l’outarde. Et tout sera bien.
Bleu le feu de bois, brune la pipe, vert le fumier, jaune le colza ! Etrange palette que voici ! Mais il est fou, vous dites-vous. Allons ! Cherchez mieux...
Il n’y a vraiment rien que cela vous évoque ? Une histoire bien à vous, par exemple. Je vais vous parler d’un brun presque noir, et collant ; c’est la boue, l’argile de la plaine de la Limagne. Je la sentirais entre mille. Sur un terrain de sport de Limagne, je jouais au football, et j’étais gardien de but. Et je m’en sortais bien. J’en revenais, bien sûr, imprégné du collant à la pointe des gants, de cette riche argile qui fait de ce coin de France la terre la plus fertile au monde. Aussi l’odeur m’en imprégnait. Et c’était ainsi, j’étais le nez dans l’herbe et sentant l’argile, mais dans mes gants la secousse, encore, du ballon repoussé avec énergie, à défaut d’autorité. Et j’aime sentir la Limagne.
Vous me demandez quoi ? Un parfum rouge ! Facile. Rendez-vous donc au stade. Hélas, de nos jours il faut un peu de chance. Il y a quelques années, c’était à chaque match. Un but, et dans notre parcage, dans l’étroit clapier, dans la cage où l’on avait relégué les fauves, gardés de cent limiers, dans la tribune visiteurs donc, éclatait notre défi, notre mépris, notre triomphe : dans une senteur de poudre, dix fumigènes s’embrasaient. Les appareils photo crépitaient, et dans les coeurs dansaient nos rêves de rébellion. Les plus sages s’encanaillaient avec bonheur, bien heureux que d’autres aient pris le risque qu’eux-mêmes n’osent plus ; que la surveillance hargneuse et haineuse, la taquetaquetique du gendarme ait été prise en défaut : tenez, voilà un beau craquage ; nous sommes des Ultras, des sauvageons, en cet instant l’Ordre établi vacille, cette flambée de pourpre est belle. C’est la voix de la ferveur qui renverse tous les obstacles. Aussi la fumée âcre et suffocante des torches est-elle une senteur rouge, comme le drapeau d’une révolution.
Brun, bleu, vert, jaune, rouge. Le brun est en trop, et il manque le violet, l’indigo, et l’orange. Je ne connais pas de parfum orange. C’est à vous de chercher un peu.
22:22 Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, parfum, couleurs, poésie, mémoire
03.07.2007
Zut, il pleut. Albert, remets-nous ça !
Sous ce titre façon Le Chat, ne se trouvera qu’un texte sans suite logique, ni thème précis. J’en ai envie, c’est comme ça. Il faudra faire avec. Du reste, qui fera avec ? Les statistiques sont parfois implacables : le nombre de visites de mon site baisse. C’est aussi ce que mon employeur disait de mon travail, peu avant mon arrêt maladie. C’est en baisse. On ne savait pas trop comment et en quoi mais ça baisse. C’était prévisible, je veux dire, le nombre de lectures. Logique que le mince lectorat finisse par se lasser de mon pathos d’écorché vif de comptoir. Normalement, les propos de comptoir, on peut en rigoler.
De quoi qu’on cause au comptoir ? De la pluie et du beau temps, et depuis deux mois, on parle de la première au présent, du second au passé. « C’t’année, l’été, c’était au mois d’avril ! » Ensuite, il est juste d’opiner gravement du chef, d’un air de pitié entendue : « ça, ceux qu’ont pris les ponts du mois d’mai... Et ceux qui sont partis en vacances au 1er juillet, tiens ! » Autrefois, on s’inquiétait des foins, des moissons, ou des vignes. Ça va-t’i nous faire du bon beaujolais c’temps là ? Nous sommes les descendants d’un peuple massivement paysan. Il y a quatre-vingt-dix ans, ceux qui s’élançaient à l’assaut du Chemin des Dames étaient encore quatre-vingt pour cent de paysans. D’ailleurs, cette année-là, le mois d’avril fut dégueulasse. On attaqua sous la neige. A l’inverse, en mai et juin quarante, il fit un temps magnifique, qui permit à la supériorité de la Luftwaffe de donner sa pleine mesure. Le temps, l’est toujours pour les boches. La Commission européenne devrait faire quelque chose. Avec les impôts qu’on paie ! On cause donc de la pluie, au comptoir, et on s’en lamente, non plus pour les foins, mais pour les vacances. Le beaujolais, d'toute façon, il est trafiqué hein ? Mais r'mets m'en un quand même !
Ensuite, il faut chercher des explications. Les satellites des Russes et les fusées qui vont sur Mars et font des trous dans l’atmosphère ont eu leur heure de gloire. Tout ça c’était à cause du Spoutnik. Un coup des Russkoffs quoi. Il y a eu aussi les Ovni. C’était un temps béni, où tout poivrot qui se paumait en rentrant du bistrot pouvait, le surlendemain, avoir son heure de gloire en rapportant son enlèvement par un Ovni. La presse locale rapportait l'épisode, sur le ton grave d'un Churchill promettant du sang et des larmes : ils sont à nos portes. J’ai conservé quelque part une coupure de ce genre. Un individu sorti fort tard d’une noce quelconque, retrouvé à au moins mille cinq cent mètres de là, répétait qu’il avait été enlevé par « des petits bonshommes laids et gros, avec des oreilles pointues. » D’ailleurs, des témoins affirmaient avoir vu, le même soir, « une vive lueur ». Ça n’est pas une preuve, ça ? Maintenant, plus de Rouges, plus d’Ovni, mais on a beaucoup plus fort : le réchauffement climatique. Là, c’est sûr, y’a plus d’saisons, i z’en ont ben parlé c’est l’réchauffement le séhodeû. C’est la faute aux Américains qu’ont pas signé Kyoto, cette fois. Alors bien sûr, il y a des personnalités éminentes pour écrire, la clim à fond pendant que, pour la troisième année consécutive, on pulvérise les records de chaleur, « non monsieur Hulot, le climat ne se réchauffe pas ». Le fait est qu’il n’y a plus de saisons, et d’ailleurs ouvrez la fenêtre : quelle douceur pour un mois de novembre, pas vrai ?
Ce sont donc Kyoto, les usines, les bagnoles et les Américains qui détrancanent le climat. D’ailleurs, un monsieur dont on voit la photo partout et avec qui tout devient possible, a dit qu’il allait s’en occuper sérieusement. Car il est à l’écoute, monsieur le président. Il parle concret. Il parle tout à fait comme au comptoir, d’ailleurs. La suite me paraît plus incertaine. Mais en ces temps d’euphorie pour l’homme providentiel, la seule mise en doute de ses capacités à tout changer en profondeur vous vaut, au mieux, d’être qualifié de « fanatique lobotomisé de la gauche de l’immobilisme ». Passons donc. Monsieur le président fera la pluie et le beau temps.
Au comptoir, on parle donc politique. Mais en ces temps d’unanimité, c’est un peu moins drôle. De toute façon, on parle moins au comptoir, puisqu’il y a moins de comptoirs. En fait, on ne parle plus guère. On communique. C’est beaucoup plus tendance et j’en ai déjà parlé. On communique, on reste connecté, on emmène ses amis avec soi, non pas dans la 4L chargée de tentes et de duvets, lancée dans une problématique ascension du Lautaret, mais dans son téléphone portable qui fait wifi, email et tout et tout. Le camping entre potes et les soirées autour du feu, c’est total out of date, c’est trop la tehon. Envoyer en MMS à tous lesdits potes la photo de soi-même faisant du raft, avec son iphone, ça, ça déchire sa race.
On marche seul dans la rue, mais le portable à l’oreille. Y’a plus personne au comptoir.
Comment ça, mes écrits ne débordent pas d’optimisme ? Que voulez-vous : ça doit être à cause de la pluie. Allez, il est plus de dix heures, c’est pas l’heure pour un petit godet ? Roger, un muscadet.
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