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25.08.2007
Chroniques d'une dépression ordinaire (IV) - En reconquête
Les semaines passent et lentement, va la reconquête.
Une expression rabâchée parle du jardin secret. Il serait plus juste de parler d’une vaste contrée. Comme du haut des falaises de marbre, on y guette le monde ; elle est riche de forêts luxuriantes, de bocages paisibles, de cités bruyantes d’une fiévreuse activité, ou de bourgs assoupis au creux de vertes collines. Les jardins y sont mille, chaque jour soignés – ou délaissés.
Délaissée est la frontière quand l’âme s’est laissée piéger, au cours de quelque pérégrination, dans l’infernal manoir dont j’ai parlé dans un précédent chapitre. Tandis qu’elle erre, les richesses de l’intérieur sont livrées sans défense à la dévastation. Pas aux hordes d’un unique Forestier surgi de terres sauvages. Mais les armées aux bataillons denses du Quotidien, la pression de chaque jour, l’agressivité, la haine, le mépris, l’indifférence, les innombrables chocs subis dans le ballottement perpétuel de la ruche d’acier, aux abeilles non de verre, mais de quelque alliage au contact corrosif… Aussi notre contrée intérieure est elle dévastée, en pâture à ces colonnes infernales qui la parcourent, la labourent aveuglément, s’engouffrent chaque matin plus avant.
Conquérants pillards, ces ennemis nous amputent, jour après jour, de nos brillants jardins, des cités du cœur aux cent clochers. Un front s’établit, s’avance, marche. Derrière ce rideau de barbelés, une part de nous, sans cesse plus large et plus vaste. Capitale investie, régions entières à nous ôtées. Nous ne sommes plus alors que l’ombre de nous-mêmes.
Trivialement, ce sont ces heures sinistres où, le regard vide, l’on n’a « plus envie de rien faire ». Celui qui faisait, vivait, agissait, animait ces aimables contrées de l’âme n’est plus : je est devenu un autre, un fantôme. Ainsi, il y a quatre ans, j’avais tant perdu depuis les années plus heureuses que je me disais virtuellement mort, en septembre 2003. Et n’être plus qu’un piteux fragment de celui que j’avais été. Il m’avait été trop retranché par les hordes de la lassitude, de la peur, de l’anxiété ; trop de moi-même ne savait plus exister. Je ne pratiquais plus mes activités favorites, ou le devoir avait remplacé la flamme. Je ne créais plus. J’avais perdu toute forme de sagesse. Je n’étais décidément plus le même et contemplais les traces de cet autre qui avait été moi, comme d’une colline ces terres perdues.
Il y a trois mois seulement, celles-ci étaient plus étendues que jamais. Que m’avaient-elles laissé ? Juste de quoi appeler à l’aide – et en recevoir. Alliés, amis plutôt, que cette aide qui ne réclamera pas sa part au jour de la paix. La suite de cette impitoyable guerre dans mon cerveau ci-devant dévasté, atteint enfin le chapitre d’une lente Reconquista.
D’où vient la force ? D’un traitement, basiquement. D’amis. De petits riens. Il n’est pas de jour où tout bascule ; au bout de longues semaines, l’on se découvre plus fort, et plus vaste ; et lentement, plus proche de celui qu’on était avant. Un petit plaisir de vivre est de retour, et c’est une ville reprise aux dévastateurs, le front de la maladie qui recule. Les possibles ont cessé de rétrécir ; les voilà qui réaugmentent, se retrouvent, se redécouvrent, neufs, à peine marqués des zébrures noires de l’incendie – mais fiers, sous le soleil.
L’amour de la vie revient, pas à pas. Délivrées, les cités, les forêts de l’âme déversent leurs splendeurs vers l’extérieur – et l’on réexiste.
Lentement, je me redeviens. Pas tout à fait le même et sans savoir si l’horizon dévoile la paix, ou bien la trêve. Me revoilà capable, mieux, désireux d’actions bien oubliées. Pour l’heure, l’occupant s’enfuit, me recède le terrain. Libération.
Que retrouvè-je après son passage ? Pour l’instant, moi seul, tel que j’étais. Comme s’il m’avait ôté sans les brûler mes bourgs et mes jardins secrets. Comme si tout recommençait. Sans doute, un jour, je découvrirai un changement, une cicatrice. Pour l’heure, tout n’est que redécouverte. Se redécouvrir entier, entièrement à soi. Après l’invasion, la dévastation, les pertes, les crues, les feux, la décomposition de l’âme jetée dans la cauchemardesque confusion de la débâcle, reprendre possession de soi.
Se lever ; puis cesser de marcher courbé, plisser les yeux et réapprendre à aimer le soleil.
Tout ceci est bien verbeux. Ce n’en est pas moins la vision la moins inexacte que je puis écrire, ce soir, de cette lente reconquête.
23:20 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, depression, guerison
06.08.2007
Un nouvel album, les aquarelles et les huiles
Il y a quelques années, résidant à Rochefort, Charente Maritime, je pratiquais régulièrement l'aquarelle. Je me prenais pour un artiste et cela me plaisait. De cette époque qui fleure bon le médium de peinture au sein de l'ateliers d'arts plastiques hebdomadaire, il reste quelques dizaines d'épaisses feuilles recouvertes de couleurs, épousant plus ou moins une esquisse au crayon. Aujourd'hui, je pratique fort peu, et je découvre dépité que je suis, là-bas, passé à côté de merveilleux sujets, d'un travail sur ces lumières maritimes, ce paysage flottant entre canaux, fleuve et mer, quand l'immensité des marais scintille en réponse à la marée haute. Sur ces forts de calcaire dispersés au long des boucles de la Charente, ces églises qui regardent la plaine d'un oeil paisible sous les lourds abat-son de bois gris.
C'est ainsi. On ne refera pas le passé. Quelques de ces couleurs ont cependant condescendu à se refléter sur mes feuilles, bleus vaporeux de la Charente ou kaléidoscope cru de l'été lyonnais. Vous pouvez cliquer, en haut à droite, sur "Aquarelles" pour les découvrir. Il y a plusieurs pages et qui sait, le nombre augmentera peut-être si j'en pince de nouveau pour le pinceau. L'aquarelle est l'art de l'instant. Une atmosphère vous plaît, vous la retranscrivez, d'un élan rapide, en peu d'heures.
Et s'il y a un coup de noir en trop, c'est foutu. L'aquarelle est exigeante.
En ce moment je m'essaie à l'huile. En fin d'album, vous pouvez voir les premiers de ces balbutiements. Je ne maîtrise pas encore la technique, je fais, comme on dit à notre époque, "au feeling". Parfois je ne sais même pas, au départ, ce que je poserai sur le fond. Je me lance et je peins ce qui me plaît, les assemblages de couleurs, le concret, l'abstrait ou le semi-abstrait même. Soyez indulgents, je le répète, je ne maîtrise rien. Je barbouille, une couche, deux couches... ça me plaît, c'est tout.
Ah, oui, c'est aussi défendu de copier les photos des autres pour en tirer des peintures, si réinterprétées fussent-elles. Alors si sur l'une vous trouvez que j'ai copié, prévenez-moi pas trop méchamment et je retirerai l'image. Elles ne sont là que pour partager une autre passion, celle de cette technique, pas pour vendre ou faire vendre quoi que ce soit. Normalement les photos et les croquis de départ sont toutes de moi, mais j'ai pu me tromper. Ne m'en veuillez pas trop.
21:55 Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, aquarelle, peinture, galerie, lyon, charente maritime, rochefort
02.08.2007
Grand-mères (I)
Un ami dont le blog se trouve en lien sur votre gauche m’a renvoyé à des pages douloureuses. Celles du départ de mes grand-mères.
Aussi je vais en parler. Ce sont les premiers décès qui m’aient réellement évoqué le Grand passage.
Ma grand-mère paternelle est partie dans la paix, quoique dans la douleur. Elle avait quatre-vingt-treize ans, et venait d’être arrière-arrière-grand-mère. Elle avait ainsi plus de cent descendants. Depuis des années, elle s’était déjà éloignée, car sa mémoire s’était enfuie. Petit à petit, comme une fleur qui se fane. D’abord, la mémoire du passé récent. Il fallait, disait-on, « la brancher sur son passé ». Sinon, les mêmes questions revenaient sans cesse. Quel est ton travail ? Quel âge tu as donc ? Elle ne savait plus qui était venu la voir, ce qu’elle avait fait la veille. Tous les Scrabble et Mots croisés des Veillées des chaumières du monde n’y avaient rien pu. On invoquait Alzheimer. Et ce ne l’était pas. Personne n’a jamais su quelle était cette étrange maladie qui a rongé, page par page, le grimoire de sa vie, en vingt longues années. Si bien qu’aucun médecin n’a jamais pu tenter quoi que ce fût.
Bientôt nous avons découvert que les images sépia de son passé s’étiolaient à leur tour. Elle ne racontait plus que les mêmes histoires cent fois répétées. Ainsi, tous les jeunes rameaux de la vieille souche savent par coeur que, le jour de la mobilisation de 1939, les gendarmes se présentèrent à la ferme familiale, afin de s’assurer que mon grand-père était bien père de plus de cinq enfants et donc exempté ; et qu’ils virent de suite les enfants se montrer de ci, de là, pour voir le spectacle – « et quand ils ont vu toutes ces têtes qui sortaient, ils sont repartis sans rien dire ! » Il était question souvent, aussi, d’une arrivée « au château » où ma grand-mère servait. C’était sans doute celui du lycée agricole de Ressins, une jolie et rustique bâtisse du quinzième perchée sur une butte au coeur de l’aimable bocage du pays de Charlieu. Mais on pouvait imaginer toutes sortes de vies d’un autre siècle, dans l’un de ces manoirs trapus qui coiffent les collines, entre deux haies de chênes et un bois d’épicéas, dans ces terres riches et vallonnées aux confins du Roannais, du Beaujolais et du Clunisois, d’où venaient ses ancêtres depuis cinq cents ans.
Elle était née à Ranchal, sous l’épaule du Saint-Rigaud, qui domine les vignobles de ses mille neuf mètres. Elle était descendue, vers l’ouest, dans le riche bocage du Sornin, à deux pas de Charlieu. Elle avait vécu à Nandax, un infime village noyé dans la verdure. La ferme, puis la vieille cure XVIIIe, louée à mes grands-parents. Puis la maison de retraite quand on eut amputé mon grand-père d’une jambe.
Je reviendrai sans doute sur la vieille cure, « chez grand-père et grand-mère » du temps de mon enfance.
Toutes ces pages que nous n’oubliions pas s’effaçaient en elle et nous ne pouvions rien faire. Nous ne pouvions que redouter le jour où têtes et noms se mélangeraient, où elle ne nous reconnaîtrait plus.
Ce jour vint, lui aussi. Ce fut aussi lent, aussi insidieux que ce termite qui rongeait le grand livre ; ou bien aussi paisiblement inéluctable que le cours des saisons, là-bas dans le bocage. Elle confondit. Oublia les conjoints. Puis identifia les visiteurs comme ses enfants mais sans plus savoir qui était qui. Irène, Lucienne, Marie-Odile... ou bien Charles, Michel, Jean-Paul... tous les treize, ils devaient se fondre comme un brouillard qui tombe dans les rues familières, et les nimbe d’effrayant inconnu.
Ainsi, lentement, nous la perdîmes. Lui rendre visite lui offrait un plaisir qu’elle oubliait dans la minute. Pour nous, c’était une épreuve. Seuls ses enfants y allaient – la présence d’autres personnes, qu’elle ne reconnaissait pas, la perturbait trop. Ainsi, tandis que mon père, patiemment, lui tenait la main, nous restions, ma mère et moi, à contempler depuis le parking le panorama des Chambons de la Loire et du Haut Forez, au pied de la colline de Saint-Nizier sous Charlieu.
Car elle était à Saint-Nizier ; et quand on le dit d’une personne âgée, là-bas, ce n’est pas très bon signe. Cette maison médicalisée a une réputation, bien injuste, de mouroir.
Elle y fut donc pour n’en ressortir que pour toujours. Une fois, j’allai la voir – la reconnus à peine. On me l’avait comme gommée, rognée sur tout son contour, ma grand-mère qui déjà n’avait jamais été bien grande. Bien loin de la petite vieille alerte qui maniait en chef d’orchestre les énormes soupières, les bocaux de fruits, les pots de confiture, dans sa cuisine toute patinée. Déjà à demi effacée.
On n’attendait plus que la fin. Puisqu’elle était déjà presque passée. Comme une délivrance aussi, car, toujours alitée, elle souffrait de terribles escarres.
Mais elle n’était pas tout à fait perdue. Elle restait près de nous grâce à un lien dont nous ne soupçonnions plus la puissance.
Sa foi.
Car elle croyait. Notre famille croit. Elle et grand-père nous ont légué une foi chrétienne qui parle au quotidien d'amour, de bonté, de simplicité. Ses enfants, lorsqu’ils allaient la voir en ces ultimes semaines, lui parlaient de son mari, de ses parents qu’elle allait retrouver, comme d’une évidence. Aussi sûr que Paray-le-Monial, où l’on vénère Sainte Marguerite Marie Alacoque, initiatrice de la dévotion au Sacré-Coeur, se trouve à peu de distance de Charlieu, le paradis qui attendait ma grand-mère se trouvait juste de l’autre côté du sommeil.
Mais nous comprenait-elle encore ? Nous n’en avions aucune idée. Nous ne pensions plus qu’un vrai contact existait encore.
Un jour, elle souffrait plus que d’habitude. Plus que de raison. Tous pensaient que c’était la fin. Mon père a compris qu’elle le devinait aussi. Elle ne pouvait attendre qu’une chose : le sacrement des malades. Un prêtre étant présent dans les murs, il fut appelé.
Après sa venue, les traits de ma grand-mère se sont enfin détendus ; la souffrance dominée, sinon vaincue par l’espérance, elle se laissait glisser dans la paix, la dernière amarre détachée dans l’amour. Nous la croyions déjà loin, elle était au contraire tout près, attendant de nous ce dernier geste dont elle ne perdit rien, avant de prendre le bateau pour la grande traversée.
En fait, cette dérive prit encore quelque temps. Mais tout était dit. Je sais qu’elle est partie comme on s’en va, l’esprit dans la paix d’un dur labeur bien accompli. Confiante, assurée du repos bien mérité qui l’attendait.
J’imagine sa surprise d’apprendre, là-haut, ce que j’ai su moi-même trop tard pour le lui dire : Sainte Marguerite Marie Alacoque, qu’elle vénérait si particulièrement, était tout simplement son arrière-arrière-arrière... grand-tante.
10:23 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, grand-mère, nandax, charlieu, passé, chrétien



