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15.10.2007

L'automne à Lyon

Samedi après-midi, je marchais dans Lyon. Il faisait gris, il faisait frais. Un vrai temps d’automne, un vrai jour d’octobre. Un simple jour d’automne dans Lyon.
La brume masquait les couleurs qui commencent à envahir les pentes. Bientôt la colline de Fourvière sera dorée, comme la Croix-Rousse est rose de ses vieux immeubles. En automne à Lyon, la grisaille est grosse de l’explosion de coloris et de lumières que sera décembre, le mois d’or. Doucement, les marronniers de Bellecour laissent échapper feuilles et fruits sur les terrasses de moins en moins peuplées. Les passants courbent le dos sous le vent lorsqu’ils traversent la grande place, s’inscrivent en longues colonnes en direction de mes repères familiers, rue de la République, rue de Brest, quais de la Saône. Les deux fleuves sont d’un jaune de torrent en colère, lèchent leurs quais, malmènent les piles des ponts. Sur les galets du pont Galliéni, la bergeronnette au ventre soufré est de retour ; je reconnais ses cris liquides et glacés, sa silhouette frétillante, je la vois s’envoler, dessiner une boucle au-dessus du Rhône en crue, puis revenir quelques mètres derrière moi, sur le tronçon de quai qui sera son territoire le temps d’un long hiver. Un coup de pinceau jaune sur le gris.
Le vent balaye les rues et me pousse à travers la ville. Les élégantes rues commerçantes soulignent de lumières les façades, la pierre, l’ardoise, la tuile. Encore quelques semaines et elles se pareront de mille guirlandes et nous entrerons dans le mois d’or. Les vélos sont moins nombreux, les marcheurs plus rares sur les quais, mais la ligne du Rhône s’élance toujours, charpentée par l’élégante ferronnerie des ponts, entre les dômes de l’Hôtel-Dieu et des universités. Elle court vers le nord-est où l’horizon annonce la Dombes aux mille étangs, qui doivent être déjà peuplés de canards migrateurs au long cours.
Je traverse quelques ponts en frissonnant. On commence à rêver de crêpes chaudes, d’entrer dans un restaurant comme pour s’y mettre à l’abri. Bientôt reparaîtront les séculaires marchands de marrons grillés. Alors remonteront les parfums de l’enfance.
De la gare Saint-Paul, des trains vénérables s’inscrivent sur fond de clocher avant de cahoter en soufflant vers les monts du Lyonnais. Je me vois prenant l’un d’eux pour les collines, là-bas où le peintre de l’équinoxe place lentement, sur la vaste toile verte, des touches d’or et de feu de plus en plus nombreuses. Les hêtres, les cerisiers, les chênes font chorus à la pierre dorée des églises.
L’automne à Lyon, c’est le temps des promenades dans les Monts. On suit un chemin dont le profil curviligne traduit l’ancienneté ; serpentant de col en col, souligné de murets de pierre, dallé de granite portant çà et là la trace d’ornières millénaires, c’est bien un de ces vieux chemins où marchaient déjà, peut-être, nos ancêtres les Gaulois. L’humidité perle aux feuilles des châtaigniers, sur la mousse, sur les fines branches des jeunes hêtres. C’est le temps des champignons. L’odeur de bois mouillé signale leur présence, dans les sous-bois que les feuilles d’automne rendent multicolores. Parfois, un bruit de branches brisées – on a effrayé un chevreuil, dont la silhouette fine s’enfuit, là-bas dans les fourrés. L’enfant de la ville se redécouvre campagnard ; il emplit triomphalement un sac de supermarché de sa récolte, se pique sans rechigner aux bogues, interroge son père sur tel champignon suspecté de toxicité. La belle amanite tue-mouches restera sous les sapins, ornant de ses couleurs éclatantes le tapis d’aiguilles. Les châtaignes s’empilent dans le sac où elles font un bruit de galets sous la marée. Ce soir ne sera pas tout à fait comme les autres. On rentre par le chemin que lentement, recouvrent la brume et le silence. A peine si un rouge-gorge fait entendre son chant au ciselé mélancolique. Lui aussi est brun et rouge, au coeur des feuilles roussies. On s’en retourne à Lyon, que la grisaille n’a cessé d’étreindre de toute la journée. C’est l’automne. Demain, il faudra aller à l’école. Mais d’abord, on va vider sur la table le sac contenant les châtaignes et les champignons ; la cuisine s’emplira de l’odeur sucrée des premières, ou du parfum âcre des seconds ; on ressentira la chaleur dorée du soir, et tout sera bien.

08.10.2007

Chronique d’une dépression ordinaire (?) – V - En un combat douteux

L’anxiété et la dépression sont des combats de chaque instant. Ce combattant de la vie est comparable à un marcheur qui devrait progresser, avec une cheville cassée, dans le lit d’un torrent, à contre-courant. Il a de l’eau jusqu’au ventre. Parfois, cela glisse et il vaut mieux ne pas tomber. Pourtant, grande est la tentation de décrocher, de se laisser glisser au fil de l’eau, sans plus réagir.
Tentant mais dangereux.
Aussi l’on se tient debout et même, parfois, on avance.
Les autres ne comprennent pas pourquoi un pas nous coûte tant. Ils ne voient ni le torrent, ni les rochers, ni le courant. Bouge-toi ! Marche ! disent-ils à ce défavorisé.
Alors on marche.
Je marche.
Toute la volonté du monde fait marcher, lentement mais sans ressouder la cheville. Qui se fait sentir.
En ces semaines, et bien que le courant soit quelque peu moins fort, mes jambes sont lourdes. Ce n’est pas qu’une figure de style. La crispation est telle que je ressens de véritables douleurs. Tout mon corps est crispé, sans degré de liberté, sans solutions, sans moyen d’évacuer la tension.
Pourquoi chaque geste, chaque action coûtent-t-ils tant d’énergie, tant d’influx nerveux ? Pourquoi me faut-il combattre pour faire ce qui est naturel à tout un chacun ? Juste pour vivre et mener une existence normale, dans un cadre normal, des circonstances normales. Voilà ce qui devrait être ma vie. Hélas, quelque chose ne tourne pas rond.
On croit pouvoir le balayer. Changer. Bien sûr, je voudrais changer, tout effacer, m’arracher ces clous de la tête et vivre tout simplement. Car je sais fort bien « qu’il n’y a pas de quoi ».
Je ne choisis pas.
Aussi, je mène ce combat sans gloire et sans intérêt. C’est sans grande conviction que je l’assimile, plutôt qu’à la marche au fond d’un torrent, à un grandiose combat contre une infecte araignée géante. Parfois je la frappe et j’échappe un temps à sa prise. Parfois elle me saisit de nouveau, m’empoisonne et je m’affaisse, sonné par un épisode anodin de la vie, je retourne m’allonger dans un demi-sommeil fiévreux. Mais il n’y a rien de grandiose, rien d’héroïque, rien de titanesque ; pas d’araignée, pas d’arène, pas d’épée. Il n’y a que la boue du torrent. Il n’y a qu’une lutte quotidienne et obscure contre sa propre peur. Chaque soir, j’espère m’en dépouiller. Chaque matin, elle renaît au fond de mon ventre, puis m’empoigne tout entier et me glace. Alors je découvre qu’il y a autant d’eau qu’hier dans le torrent. Et je soulève un pied, puis l’autre. Si le courant est fort, je marche sans avancer d’un mètre. Si les rochers le veulent bien, je progresse un peu plus vite. Je crois presque revivre.
Et toujours je dérape.
J’ai dérapé sans trop savoir sur quoi, il y a quelques jours, je suis glacé et j’avance avec peine maintenant. Je suis fatigué. Je suis toujours fatigué ; parfois plus et parfois moins. On m’a parlé de tas de belles solutions miracles. Aucune n’a fonctionné ; aucune corde ne m’a tiré du fond du ruisseau. Je vois devant moi un grand entassement de rochers. Dans l’écume, je vois peut-être mal ; il se peut que ce ne soit rien, ou bien quelque chose. Je verrai sur place. En attendant, je le redoute. Car il faudra l’escalader quoi que ce soit. La peur s’ajoute à la peur et la boue à la boue.
Quelle sensation d’absence d’issue ! Quel miracle viendra me tirer de là ? Quand pourrai-je cesser cette lutte idiote, cette sur-dépense d’énergie quotidienne, cet épuisement supérieur pour aboutir au même résultat que tout le monde ?
Pourquoi, Quand : les deux grandes questions face à la maladie. Ne vous méprenez pas. Je ne vais pas davantage m’enflammer en des comparaisons indécentes avec les maladies que l’on dit vraies, celles qui menacent votre vie même, qui exigent un combat autrement terrible, de même le sentiment d’injustice.
Mais ce sentiment, je le ressens quand même un tout petit peu, vous savez. Cela gâche la vie, cette maladie-là, et de manière plus vexante, parce qu’on croit toujours qu’on pourrait la guérir par la seule force d’une pensée bien appliquée. Par des « efforts ». En se « bougeant le cul ». En arrêtant de « s’écouter ». Mais je voudrais bien, moi. Mais quand je me bouge, je ne fais que courir dans l’eau, la cheville toujours cassée. Elle est toujours là, cette eau.
Elle est froide.