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07.12.2007
Un bout de sauvagerie
Non, je n’ai pas envie de parler des banlieues. Je ne me sens pas tenu de parler d’actualité. Et cela n’aurait pas grand intérêt, car il se dit tant et tant de mots sur le sujet, que tout l’a probablement été.
Je vais parler d’autres territoires où règnent la loi de la jungle, la sauvagerie. D’autres territoires bien éloignés de l’ordre aseptique de nos avenues goudronnées. Pauvres en voies de communications, en services, parfois même en réseau de téléphone portable. Ce ne sont que des lambeaux. Des lambeaux de sauvagerie. Les derniers lambeaux de nature.
Ils sont rares, même parmi les espaces dits naturels, ceux qui ont conservé un aspect véritablement proche d’un état originel, ceux qui n’ont pas été remodelés par une activité humaine, fût-elle ancienne. Il faut aller les débusquer au détour de la carte d’état-major, balisés de pannonceaux à la fleur bleue ou verte. Emprunter un chemin souvent boueux, dallé de quelques planches de bois ; se faufiler jusqu’à une plateforme, un observatoire. Se perdre, juste un peu, avec respect. Ecouter, sentir, regarder.
Marais du Vigueirat. Perdu entre les bras du Rhône finissant, un aperçu de ce qu’a pu être tout entière l’immense Camargue. Un tressage de chenaux, des océans de roselières, d’étranges landes humides – les sansouires – qui rougissent au coeur de l’automne. L’horizon, ce sont les roseaux, au ras du sol. Ici et là, des tamaris. Dans un enchevêtrement que l’on veut croire sans fin, l’eau se déploie, se glisse, se faufile en bassins, en canaux, en étangs, ou bien en une mince lame sur la végétation. Parmi cette mosaïque, des milliers d’oiseaux tournoient, visibles ou invisibles, grands ou minuscules. Ils incarnent ici la vie animale. Ils sont la vie, le grand ballet qui déploie ses fastes sauvages depuis l’aube des temps. Depuis des millénaires, ils vont et viennent, nicheurs et migrateurs, hivernants et errants. Un vol de canards ondoie ; les mésanges des roseaux poussent un cri ténu ; le Râle lance son étrange grognement ; l’Aigle botté cercle dans le ciel bleu. Une ample pulsation rythme leurs mouvements. L’eau circule comme dans les vaisseaux d’un grand corps : cette terre vit. Courbés, cachés, silencieux, nous ouvrons quelques fenêtres sur cette vie. Juste sur une partie. L’essentiel demeure invisible derrière le rideau des roseaux, et nous pouvons imaginer ses richesses cachées. Les Bécassines qui profitent d’une flaque dans la sansouire ; les Sarcelles tapies entre les touradons ; les Spatules qui somnolent dans une queue d’étang, la Lusciniole dissimulée entre les cannes des phragmites. Peut-être, tout à l’heure, se laisseront-ils observer, et quelques pans de plus de l’immense édifice nous seront-ils accessibles, quelque touche de plus sur le tableau du vivant.
Val d’Allier. Une longue et étroite bande de rivière échappée aux aménageurs, à la « mise en valeur », tresse et plesse des branches d’eau, de sable, de galets. D’une butte proche, le cours d’eau se dévoile ici tel qu’il apparaissait aux chasseurs d’il y a vingt mille ans. Descendons-y : nous plongeons dans un autre monde. Le dédale des bras morts, des embâcles, des berges abruptes contraint sans cesse le marcheur à revenir sur ses pas, contourner, traverser, se détourner. Le désoriente. Le voilà dans une immensité. Ici, c’est d’une poigne de fer que la Nature imprime sa marque. Les crues puissantes arrachent les buissons, ravagent une forêt lentement poussée depuis un lointain assec, modèlent une île qui, à son tour, se boisera. Les galets repoussés obstruent un chenal : une lône est née. La flore s’insinue, tente sa chance, croît, disparaît, tantôt l’emporte, tantôt recule devant les eaux. « La dynamique fluviale », « les successions écologiques » : telles sont les règles de cette apparente anarchie. Cet inextricable noeud est aussi structuré en profondeur qu’un organisme unique. Chaque plante, chaque insecte, chaque oiseau s’y ménage une place en une mosaïque vivante et mouvante. Le long d’une grève, les roseaux frémissent. Les bancs de galets prennent des airs de reg et l’oedicnème, oiseau des déserts, y dépose ses oeufs. Dans la berge de sable éventrée par le courant, le Guêpier multicolore creuse un terrier. A deux pas, la sterne au vol papillonnant pêche. Plus loin, les Pics prennent possession des saules déjà vieux, poussés dans une ancienne lône comblée depuis longtemps. Et le Balbuzard dépèce une énorme carpe dans les branches desséchées d’un vieux chêne. Un million de vies tissées en une même trame.
C’est un univers. Un morceau d’univers qui peut encore, quelques heures, nous engloutir et nous faire voyager loin dans le temps... le temps où nos plaines familières, nos fleuves canalisés vivaient ainsi. Où nos ancêtres cheminaient sans fin dans de tels dédales, la sagaie à la main, sans frontière, sans jamais rencontrer le désert de maïs ou le barrage de béton.
Comment ne pas rêver ? Du haut de la colline de Fourvière, je contemple Lyon et je vois les noces de la lente Saône et du torrentiel Rhône. Sous les mêmes nuages, j’imagine la crue de printemps balayant, roulant de ses flots jaunes l’immense marécage bruissant de vie. Les chenaux, les îles et les presqu’îles se redessinant à l’infini, la forêt descendue des collines et tentant sans fin d’assaillir le marais. Je vois les ceintures de roseaux soulignant les berges, des troupeaux de boeufs sauvages errant entre les buissons, le ballet des oiseaux. C’était ainsi. C’était ici.
15:45 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, nature, naturaliste, ornithologie, oiseaux




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Commentaires
Oh ! Merci, cher Chuchlainn !
pour ce moment privilégié d'énivrante évasion et de rêve partagés.
Quelle émotion et quelle nostalgie de "vivre" votre splendide et fascinante évocation de la NATURE en sa PLEINE et VIVE LIBERTE...
J'adore et admire votre connaissance et votre "musicale" description des oiseaux...
Votre écriture sublime la nature...
Ecrit par : Aude | 07.12.2007
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