31.10.2008
Novembre
Il paraît que nous sommes en novembre ou que cela ne saurait tarder. En novembre, il y a deux jours fériés, bien que l’un tombe un samedi, cette année. Pour certains, c’est un de trop. Pour d’autres, deux de trop. Le premier, c’est la fête de Tous les saints. C’est l’occasion de se livrer à un exercice de miction stradivarienne en tentant d’expliquer, comme chaque année, que « la fête des morts », c’est le 2. Votre vieille tante vous coupera que non, eussiez-vous placé le calendrier sous ses lorgnons, de ce ton sec par lequel la soupière en argent dont vous espérez tant hériter fait quelques pas en arrière.
Cette année, la Toussaint, c’est samedi, jour usuellement dévolu aux mariages. Cette année, donc, le samedi d’avant, le 25, s’est vu gratifier d’une double dose. Vérifiez dans les carnets du jour. Ce sont juste tous les couples qui avaient naïvement pointé le premier novembre et se sont vu signifier par leurs vieilles tantes respectives qu’on « s’marie pas l’jour des morts ».
J’en fais partie. Nous avons capitulé. Non qu’il y eût pour de bon une soupière en argent dans le coup. Tout au plus un renard empaillé, une tête de biche en châtaignier et un napoléon, à se tirer à pile ou face. (Le perdant aura le renard.) Me voici donc le fil à la patte et l’anneau au doigt.
Je crois que je me suis fait avoir : j’ai beau le tourner dans tous les sens, il ne me rend pas invisible à l’approche de mes Saquet de Besace à moi, ne gouverne rien du tout et lie encore moins des tas de trucs dans les ténèbres. Même pas la pile de repassage.
Après le premier, dix jours après, c’est fatal, il y a le onze novembre. Et cette année, c’est le 90e anniversaire, dites. A onze heures onze minutes, ça fera quatre-vingt-dix ans tout pile que des tas de barbus en bleu se sont mis à danser, comme ça dans la boue, face à des types en gris-de-campagne passant par des émotions contradictoires. C’est l’occasion pour des municipalités qui jusque-là n’en avaient rien à fiche de Quatorze, de placarder en quatre par trois leur attachement au devoir de mémoire. Le premier des Français, qui aurait très facilement tenu dans un Renault FT, pérorera ses banalités avec la conviction du poissonnier qui ne va pas se laisser reprocher par son collègue de vendre des sardines pas fraîches, non mais sans blague. L’un de ses sous-fifres estimera que c’est à la majorité présidentielle qualifiée de décider au Parlement ce que la République doit enseigner ès devoir de mémoire, car il y a tant d’enjeux politiques, vous comprenez. Quitte à ce que ce soit récupéré, autant que ce soit par nous.
Là-haut à Mourmelon, l’argile qui pèse sur Jean-Baptiste Cajat, Amédée Cognet et leur million quatre cent mille collègues sera toujours aussi lourde, aussi gluante. Il pleuvra.
Les supermarchés seront ouverts. Pour éviter que les Français s’ennuient. Qu’ils pensent, peut-être, à leur Amédée et leur Jean-Baptiste à eux. Celui dont on a la photo, en pied, tout fier du nouveau casque Adriant, devant le rideau peint d’une bucolique d’un photographe de la Meuse. Toute jaune, presque effacée, la photo. Au point qu’on oubliera de dire au petit, à Enzo ou à Lou-anne, que c’est « le frère du grand-père de maman ».
Il pleuvra, le vent balaiera tout, et on refermera l’album jusqu’au prochain millésime rond. C’est si loin, mil neuf cent dix-huit.
19:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, novembre, première guerre mondiale, 1918




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