08.03.2009

Mars

Poursuivons la course du temps ; nous sommes désormais en mars. A l’instant où j’écris ces lignes, je m’interroge une fois de plus sur le sens de tout ceci. Pas de commentaires, pas de lectures sans doute. Et peu de mises à jour, et pour dire quoi ? Des ressentis. C’est un peu le propre du blog. « Ma vie telle que je la ressens, pensant que cela intéresse du monde ». Haha. Mais seulement ce que je peux dire de plus anodin. J’ai vécu, depuis l’ouverture de ce site, des événements capitaux dans ma vie et vous n’en connaîtrez aucun. Enfin pas ici. Vous ne le voulez pas. Nous resterons dans le vague.

Si vous êtes encore en train de lire, c’est que suivre la course de ma pensée chaotique vous plaît. Emmenons-la, si vous voulez bien, sous le ciel de mars. « Tout est glacé, qui vient en mars ». Mars, c’est le mois des dernières escapades au ski, sur une neige usée, des vacances terminées ; les semaines noires, qui n’en finissent plus. « Les fêtes » sont oubliées depuis bien longtemps, et l’été est loin, si loin. C’est le temps de la Soudure. C’est entre janvier et avril que le joug pèse plus lourdement. Pour le naturaliste, qui, l’oeil derrière ses optiques multitraitées, scrute sans fin, c’est le mois des bouleversements.

C’est encore l’hiver. L’hiver qui s’étire, se dilue, se noie, sale et glacial comme une neige qui fond dans les rues mornes et laborieuses. Les forêts sont d’abord hideuses. Les arbres infiniment dénudés tendent au vent chargé de pluie des bras pathétiques ; les vieux troncs, les souches moussues, les monceaux de feuilles mortes dégouttent d’eau noire et froide, uniformément ternes, cadavéreuses. Rien qu’un regard sur ces bois en haillons vous congèle la nuque. C’est sans espoir qu’on scrute le ciel, le matin : ce jour encore, il n’apportera qu’un gris sans fin, qui déversera ses filets de froidure, la fera dégouliner jusqu’au fond des cœurs.

Autour des étangs, la boue règne et impose sa poigne visqueuse avec la vigueur d’un golem. De nombreux oiseaux s’y ébattent : c’est l’hiver. Gris, les grèbes, les oies, les vanneaux. Des chapelets de canards s’égrènent sur les eaux ternes, qui clapotent au pied de roseaux secs, qui frissonnent sous la bise. C’est encore le temps de chercher dans ces théories d’anatidés hivernants, l’oiseau rare qui traduit la venue, loin au nord, d’une dernière offensive du général Hiver. Un rouge sans éclat sur fond de glaise ou d’écorce : Grives mauvis et Pinsons du nord. Le Rougegorge est encore seul, dans sa haie dépenaillée, à moduler sa chanson mélancolique.

Il suffit de quelques jours, et la branche du jeune charme, soudain, se ponctue de petites astérisques d’un vert tendre, si tendre, presque jaune, un vert qui sent le soleil, boit le soleil, se gonfle de soleil. Il suffit qu’un matin, l’horizon gris se déchiquette et qu’au-delà des Monts encore tachetés de blanc, paraissent des lambeaux d’un bleu un peu plus pur. Alors, dans la forêt glacée, résonne l’étrange martèlement d’un Pic. Il paraît, papillon bigarré, décidé, entre deux troncs, et recommence. En voici un autre, plus gros, tout noir, et sa calotte rouge éclate dans un rayon de soleil, si le Pic noir s’y met, alors cela veut dire que le pire est derrière nous.

Demain, une anémone, une renoncule allumera sa lampe dans le sous-bois encore vide. D’autres verts tendres surgiront sur les bruns morts, comme des sources.

Voici que l’étang est le théâtre d’une agitation nouvelle : grèbes et canards s’étirent le cou, tournent et girouettent, emplissent l’air de leurs appels étranges. Voici qu’au lieu de l’hivernant rare que l’on était venu chercher, on remarque – mais oui ! la première hirondelle. Plus de Pinsons du nord : mais son cousin d’ici a retrouvé sa partition et la réapprend, laborieusement, dans le pommier encore nu. Le Rougequeue reparaît sur son toit.

La ville, la ruche des désespérés gronde toujours. Elle n’a vu ni le rougequeue, ni le pinson, ni la parade des grèbes. Ni les premiers Milans noirs autour de l’île sur le fleuve. Elle ne verra sans doute pas les Grues remonter la vallée à grand renfort de cris trompétueux. Elle n’a même pas encore vu que les premiers bourgeons étaient déjà ouverts.

Elle découvrira dans un mois que l’air est rempli de chants, les arbres déjà couverts de jeunes feuilles, que les jours sont décidément plus longs et qu’une fois de plus, le printemps a trouvé le chemin du retour. Elle se dira quelques instants que c’est tout de même mieux ainsi, même si, bien sûr, tout cela ne se plie pas du tout aux lois de l’économie de marché.

Pour l’instant, moi, qui voudrais que l’économie de marché se plie aux règles du vol des hirondelles et de l’ouverture des bourgeons, je pose ma main sur un tronc, je pose ma main sur la nature et je perçois ses frémissements, sous l’écorce terne et froide. Cela tremble, cela sent la terre mouillée, un peu de tiédeur et le miracle qui s’accomplit encore une fois.