30.04.2009

Le pèle-cul

Au cours de mes déplacements automobiles, soit comme conducteur soit comme passager, il m’arrive fréquemment de pousser ce soupir qui me vaut généralement le regard perplexe de l’assistance : « Et ben ! je sens qu’on est encore tombés sur un pèle-cul, là. »

Très vite, cependant, ledit pèlecul joignant les gestes à ma parole, l’auditoire finit par décrypter : le Pèle-cul, c’est tout simplement l’emmerdeur motorisé. Ni plus, ni moins. Et je vous propose aujourd’hui d’en explorer la diversité.

Car, comme l’eût proclamé Scytotomille, savetier de la geste ubique, de même qu’il existe différentes sortes d’écrase-merdres, il existe des pèle-cul pour la pluralité des goûts.

Le Pèle-cul type : Pelcus pelcus

Le pèle-cul par excellence, c’est, bien entendu, celui qui vous empêche d’avancer. Celui qui traîne sa charrette à vingt kilomètres-heure de moins que la vitesse limite autorisée, alors que devant lui, l’air est pur, la route est large. Il arrive que la prudence de cet escargot soit motivée par la déliquescence de son véhicule ; mais c’est somme toute assez rare, les conducteurs d’épave aimant plutôt à s’enivrer du ronflement de leur 205 décatie en prenant les crapotements de l’air à travers les trous de rouille pour la pétarade d’un pot racingue. Plus fréquemment, c’est une berline de taille moyenne fort proprette que vous verrez à soixante-dix en rase campagne, freinant à chaque intersection d’avec une sente forestière ou autre priorité aux hannetons, et naturellement, les roues gauche sur la bande pointillée, histoire de décourager toute velléité de dépassement. Enfin ! l’animal s’engage sur une bretelle et rentre sur une quatre-voies : il continue d’y clampiner à septante, mais vous, enfin, pouvez le doubler. Apparaît, tapi derrière les deux mains juchées au sommet du volant, le visage paniqué d’un(e) plus-que-quinquagénaire, occupé à joindre un point à un autre sans rayer sa précieuse acquisition à quatre roues.

Mais j’ai peut-être parlé trop vite : il a bien pu se jeter sur la voie du milieu qu’il occupera contre vents et marées, toujours à son allure de Claude Puel au décrassage.

Le Pèle-cul de montagne : Pelcus pelcus montanus

Cette variante (subspecies donc) du précédent fréquente les hauts, les monts et collines en tous genres, voire la plus haute montagne en été. Fondamentalement, son comportement ne diffère pas du type susdécrit : piano, piano, pianississimo. Je n’ai rien d’un pilote de rallye, mais tout de même, vingt kilomètres-heure tout au long de la montée des esses de Taluyers et trente dans la descente des Echarmeaux, il y a quelque abus. Charitablement, à grands renforts de coups de frein, le pèle-cul vous avertit que sa vitesse va encore baisser. Mais cette fois, fini de rire : dans les lacets, pas question de doubler. Rêvez-vous d’une voie pour véhicules lents ? Vous plaisantez : qu’irait donc y faire le pèle-cul ? Convaincu de rouler très comme il faut, il restera sur sa voie, vous condamnant à y fulminer jusqu’à sentir l’air frais du col. Il est temps, alors, de faire une pause, changer l’eau des poissons rouges, admirer le paysage, vider une chope à l’auberge du Perroquet, rassurez-vous : vous aurez tout loisir de rattraper Pelcus p. montanus dans la descente, très occupé à consommer ses dernières miettes de freins – prenant un peu trop au pied de la lettre l’adage d’auto-école : descendre à la même vitesse qu’on est monté – pendant que vous rongez le vôtre en regrettant de n’avoir pas deux mitrailleuses lourdes de capot, synchronisées pour tirer à travers le ventilateur. Les modèles particulièrement tenaces réussissent même à vous bloquer dans la montée le matin d’une journée en montagne, et se retrouver devant vous à la descente, le soir au retour (obs. pers. 1993).

La Camionnette d’Artisan : Pelcus laborator

Nous entrons là dans une dimension plus contrariante du pèle-cul : la dangerosité. Le conducteur de la camionnette d’artisan en effet, se considère au-dessus de la plèbe motorisée qui l’entoure et erre de ci, de là : il travaille, lui. C’est-à-dire qu’à ses yeux, il est le seul. Sauf peut-être son chef, et son client. Il travaille et il sait où il va. Enfin, parfois. Dans une première phase, Pelcus laborator fonce : de tous les mètres cubes et les chevaux de son Turbo Daily Iveco, il vrombit, zigzague, cisaille les lignes blanches, double à droite, à gauche, klaxonne (même quand le feu est rouge), bref, foule aux pieds les droits imprescriptibles du code de la route, le tout, on le devine, sous les imprécations paniquées du GPS ventousé à grand renfort de salive au pare-brise fendu.

Et là, c’est le drame. En fait le client, il voulait son truc comment ? Bah on va lui téléphoner, pardi. D’une main. Reste bien assez de l’autre pour louvoyer ; mais voilà, fatalement, la trajectoire qui vacille, vrille et oscille, les mouvements, d’hargneux, qui se font sinnlos ; à tout instant, le pesant bolide peut surgir tout contre votre rétroviseur ou vos parechocs, dont la présence lui échappe irrémédiablement. Quand soudain, coup de patin brusque : il n’a pas entendu ce que disait le client. Ou bien il a cherché le numéro du suivant. Ou bien il a dû répéter au patron la question. Bref. Une main toujours vissée au cornet sans fil, l’autre occupée à jeter au loin le volant dans une rotation aléatoire, les deux pieds ont pris peur et ont bondi sur la pédale de frein, des fois qu’elle eût voulu suivre le gouvernail de la Sémillante. L’ennui de Pelcus laborator, c’est qu’il est grégaire, et s’observe parfois par colonnes entières, à sept heures du matin sur les boulevards périphériques. D’hélicoptère, cela doit ressembler à un élevage de Bombyx soudain heurté du pied.

La Sangsue de pare-choc : Pelcus hirudo

Le non-respect de la distance de sécurité est, il est vrai, un poncif de la muflerie automobile ; mais il ne s’agit généralement que de vous pousser, vous acculer soit à l’excès de vitesse, soit à l’effacement précipité pour laisser la place à quelque autoproclamé aristocrate du bitume. Brôaô, il disparaît, lui et son troupeau de chevaux, comme il était surgi : avec la classe d’une Kanter 75 cl rotée au beau milieu de la méditation de Thaïs. La Sangsue de pare-choc est d’une autre trempe. C’est simple, il vous poursuit. Surgi on ne sait d’où à quelque carrefour de village, il accompagne toutes vos évolutions les plus improbables, aussi fidèle qu’un ailier de la Royal Air Force et aussi bienvenu qu’un hippopotame sur un green. Car, bien entendu, c’est toujours lorsque, déboussolé par l’infernal enchevêtrement des chemins vicinaux, pistes d’exploitation et autres voiries d’intérêt local à la carossabilité aussi aléatoire que la cartographie, vous cherchez quelque endroit où jeter l’ancre et faire le point, que vous vous retrouvez serré de près par ce Rubafix rural à roulettes. Quelle poisse ! pour le coup, félicitez-vous que les voitures particulières ne tirent pas à travers l’hélice, car sous des dehors de mère Denis en 104 verte, c’est le Baron rouge, c’est Georges Guynemer qui s’est planté dans vos six heures et refuse de décrocher, en dépit de toutes vos manoeuvres évasives. Evitez toutefois l’immelman : vous êtes en voiture, que diable. Mais vous comprendrez vite que vous pourrez vous jeter dans le carrefour à angle droit le plus serré, le chemin d’exploitation le moins fréquenté, le parcours le plus improbable dans l’espoir que vos trajectoires cessent enfin de coïncider, ce sera peine perdue : « elle » vous y poursuivra contre toutes les probabilités.

A noter l’existence, sur les routes à chaussées séparées, d’une variante particulièrement insupportable : Pelcus h. septahorus, qui se tient non pas dans vos six, mais dans vos sept heures : sur la file à votre gauche, mais calée à votre vitesse et juste derrière vous, mélange de crainte de vous dépasser (et si y’avait un radar ?) et de refus de vous laisser prendre le large.

En refermant ce tour d’horizon sans doute non exhaustif, souvenons-nous que c’est toujours l’autre qui conduit mal ; les gens sont des pèle-cul, des dangers publics, des chauffards, les gens disent la même chose de nous ! et bien en plus, les gens sont médisants !

C’est dit, et c’est une bonne morale pour accompagner l’unique bière qu’on prendra en terrasse, histoire de rester à zéro gramme cinq en rentrant dans l’arène : on est toujours le pèle-cul d’quelqu’un !

26.04.2009

La pluie

Deux notes en un seul jour ! Que m'arrive-t-il ? Je n'en sais rien, mais j'écris...

 

Un simple dimanche de pluie. Nous restions sur quelques magnifiques journées ; vendredi c’était presque l’été dans le sud des Monts du Lyonnais. Les versants exposés au soleil se gonflaient de chaleur, sous un ciel éclatant, et c’était toute la polychromie de notre beau département qui se déployait. Verts scintillants et profonds portés par le réseau des troncs et des branches aux teintes soudain devenues chaudes ; une touche de jaune d’or à chaque genêt ; semis de pourpre des silènes, des pulmonaires, ocre des chemins, constellations de maisons claires ou rosées, sous ce bleu profond, à peine adouci d’un voile de brume ; et, mais oui, le concert des grillons.

Hier des masses de plomb ont roulé au-dessus des Hauts du Beaujolais ; sombres au-dessus des pins sombres, des fermes aux murs de ce porphyre rouge couvert de mousse tendre, des villages qui sont ici perchés sur un piton au coeur des crêtes noires. Quelques gouttes, et l’alouette interrompt ses cabrioles, le bruant se tait, seule la Fauvette protégée par l’épais sous-bois lance au début de l’averse ses notes fraîches comme un matin de mars.

Et cet après-midi, nous sommes en ville, et il pleut. La rue est grise, le trottoir est gris, suintant d’une eau crasseuse, et l’on n’entend que le fracas des voitures qui errent sans but dans un bruit d’éclaboussures.

Mais non ! Dans le jardin d’en face, ce jardin en sursis, un merle s’est mis à chanter, insoucieux de la pluie, insoucieux du trafic, insoucieux de toute la laideur du terne Villeurbanne, insoucieux de l’ennui des hommes cloîtrés avant que de reprendre le collier, il lance, il projette sur le ciel ses gouttes à lui, gouttes flûtées, plus brillantes, plus légères, plus belles que la pluie sur la ville.

Un camion passe et lance on ne sait pourquoi un sifflement de vapeur qui déchire les oreilles. Un deux-roues porte l’estocade de son raffut prétentieux et inutile. La brève éclaircie s’est refermée, le merle s’est tu.

Des formes encapuchonnées passent d’un pas agacé. La pluie bat les feuilles dont le vert demeure beau. Elle bat les tuiles dont le brillant attire. Un jardin est beau, même sous la pluie. Mais puisqu’il n’y a rien à faire, puisque tout est inutile, fors le chant du merle, pourquoi tant de voitures dans cette rue morte ? Pourquoi jamais trois petites secondes de répit ?

La pluie forge une cage où la rêverie est recluse, tourne en rond, sans fin. Le bruit la martèle, la torture. Elle ne peut aller plus loin que de l’autre côté de la rue, où le merle s’est remis à chanter. La poésie ne brise plus le couvercle des nuages, le poids de l’ennui, le verrou de l’habitude. Et rien n’a été fait.

Le soir tombe, silencieux et glacé, comme la pluie, qui n’a pas cessé.

Sentiment d'inutile

Notre époque est toute pleine de fort jolis discours sur le travail, l’énergie, le dynamisme, la motivation, les projets. « La valeur travail », « s’investir », etc etc, je ne compile pas ces poncifs dont le moindre discours des roquets qui nous gouvernent, ou rêvent de le faire, dégouline à dix par ligne. Tout cela est bel et bon.
La ruche bourdonne. Des milliards de Terriens jouent au parfait petit dynamique et jusque dans leurs loisirs, sont tout débordants d’énergie ; une énergie bien visible, publicitaire.
Qu’en sort-il ? C’est une autre histoire.
Que d’agitation ! Que de tours de Babel qui ne sont même plus tournées vers le ciel, mais vers elles-mêmes. Nos hauts temples ne sont plus destinés à s’élancer vers le haut, mais à être vus d’en bas ; à projeter vers le sol de lourds sacs d’écus, bien scellés, sur la foule. Le building de notre époque ne devrait pas être linéaire, mais en arceau, un arceau mobile dont une extrémité viendrait sans cesse frapper le sol, frapper les rues, frapper tout ce qui est plus bas avec la frénésie aveugle d’une pelleteuse folle.
Je regarde ces buildings ; je regarde ma table, mon ordinateur. Il est tout plein de mes buildings à moi, et je suis très plein d’eux. Ce blog en est. Certains dissipent leur énergie dans l’instantané, dans des orgies de chaleur et de lumière dont, le lendemain, il ne reste rien, parfois, pas même le souvenir. D’autres la mettent au service de l’accumulation perpétuelle de biens ; leur building est bien en arceau ; oui, encore plus pesamment recourbé vers le bas. Il tombe à genoux, s’écrase en panse obèse et satisfaite ; c’est, nous dit-on, la réussite, si cet arceau est en un point cerclé d’une Rolex.
D’autres encore, et ce sont parfois les mêmes, car l’un n’exclut pas l’autre, rêvent de quelque magnum opus. Ils se voient utiles ; ils se voient bâtir, lancer une flèche vers l’infini, comme autrefois, vers le ciel. Ils se voient bâtisseurs de cathédrales. Dans le secret d’un petit bureau, d’un atelier dissimulé, de quelques carnets, s’ébauchent des nefs, des choeurs, se colorent des vitraux. C’est le Journal, ce sont les Mémoires, c’est la nouvelle que l’on commence à écrire. C’est le blog que l’on crée, qu’on veut très philosophique. C’est le pinceau qu’on fait courir ; un rayon de soleil porte une inspiration, une forme de gris de Payne dépose sur quelque forme un élégant modelé, un coup de poignet énergique trace dans un ciel d’orage une déchirure azurée, et l’on se voit ne faire qu’un avec la couleur, comme Paul Klee.
L’on se voit en contact avec les plus grands de ces bâtisseurs, sur le seuil des temples vrais où des déambulatoires mènent à des Vérités, où des flux cosmiques radient par des baies aux formes symboliques.
Il suffit alors d’un rien. Tout à coup, le regard se porte sur l’agenda, qui porte sur ses pages mornes l’étroit carcan des habitudes. On se rappelle qu’on est dimanche après-midi, qu’il pleut, que demain il faut aller travailler pour ne rien construire du tout, jouer à « s’investir » et déverser sa vitalité dans un puits glauque et puant, faire semblant de croire qu’on construit ainsi un monde plus beau, plus propre, plus prospère. Les nuages se referment, la vision s’évanouit comme fumée ; flux cosmiques, art, vérité, tout cela semble, tout à coup, verbiage creux et ridicule ! Horrible chute de l’exaltation ! L’ange retombe d’une grande hauteur et pique invariablement dans l’ordure la plus ignoble : et il se prend de nouveau pour un porc grotesque.
Sur ses ailes pèse l’implacable sentiment de l’inutile.
Souvent, celui-ci empêche même toute ébauche d’envol. Un peu de fatigue, un vague mal de tête, alors, de ce temps libre concédé entre deux journées d’agitation, on ne fera rien. Pas une pierre à la cathédrale aujourd’hui, et le chantier reste aux fondations, boueuses, où n’errent que des passants encapuchonnés, frigorifiés et las. Peut-être que c’est là l’unique vérité ? L’inutilité absolue. Aussi bien du temps passé au chantier de la cathédrale, que des longues journées ordinaires où l’on cure des égouts.
Aussi vient la tentation de se laisser glisser ; poser sur un ciel lumineux, une montagne bleue le regard de celui qui sait qu’il n’a plus rien à faire ici-bas : lui seul vole, de toute sa légèreté ; mais lorsqu’il est parvenu aux hauteurs qui nous défient, il ne peut plus parler, et nous ne pouvons plus l’entendre.

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