18.10.2009

Maudite hypervigilance

Il y a longtemps que je n’avais plus blogué sur mon cortex malade et ses ruminations d’ours en cage. Est-ce utile ? après tout, ce n’est pas forcément inutile non plus.

Connaissez-vous l’anxiété ? sans doute, si vous suivez ce blog depuis 2007. C’était sa toile de fond. L’anxiété est en moi, tapie, et elle se cherche une proie. Elle choisit un sujet favori, et me le désigne : « Ici, se trouve une menace ! Inquiète-t-en, ne relâche pas un instant ta surveillance, ne l’oublie jamais ! la catastrophe peut surgir, là, et te plonger dans un enfer. » Et je ne sais pas lui désobéir.

Elle se trouve les sujets les plus délirants. Le courrier, qui pourrait apporter quelque recommandé sinistre. La santé d’un animal de compagnie. Ou tout autre sujet du même acabit. La seule originalité est qu’il n’y en a, habituellement, qu’un à la fois : mais il emplit l’espace comme un liquide glacial montant dans une colonne de verre remplie de pierres. L’hypervigilance inquiète pénètre tout, rétive à toute raison. Je peux bien me répéter à l’infini qu’il n’y a pas de problème, rien à craindre, ou rien de sérieux. Que ma peur est irrationnelle. Rien à faire : elle s’éloigne quelques minutes, puis revient à la charge. Dès que le signal rassurant s’est éteint, la revoilà.

Elle interdit de se libérer. Elle interdit de penser à autre chose, et penser autrement ne l’effraie pas. Surtout, elle interdit toute anticipation positive. Aujourd’hui, maintenant, ça va, mais demain ? mais dans une heure ?

Alors, chaque soir, chaque matin, je sais qu’elle va revenir. Je ne peux la fuir : elle est en moi.

Elle me fait surtout honte. Je pourrais si aisément me dire que tout va bien ; que les problèmes les plus graves sont réglés, ou sous contrôle. Mais non. Un autre, bénin, stupide, occupe tout l’espace.

C’est un tyran qui est là, en moi. Un bout de moi en tyrannise un autre. Il s’est juré de ne pas le laisser en repos, de lui retirer tout droit au lâcher prise. Il exige de lui, j’exige de moi de tout contrôler, tout surveiller, sans cesse. Laisser couler serait le crime immédiatement puni, qui inspire une terreur superstitieuse. Comme carotte, ce mauvais maître accorde de brefs répits : un signal rassurant, montrant que « pour une fois, ça s’est bien passé », offre une telle bouffée de soulagement, un si brusque accès de paix intérieure – qu’on en vient à le rechercher. On tourne en rond, on perd le sommeil en attendant ce moment, qui prouvera qu’ouf ! pour quelque temps, on a échappé au pire anticipé d’une manière aussi tenace que floue…

Une demi-heure plus tard, la peur a repris ses droits et domine…

On se briserait pour s’extraire ce poignard, on s’arracherait la peau pour en adopter une à laquelle n’est pas collée cette horreur qui gâche les meilleurs moments de la vie. Et se trouve toujours un nouvel avatar.

15.08.2009

Vacances, tableau de 1984

Il y a de cela des années, je passais mes vacances en famille à la montagne. Nous partions dans les Alpes pour un mois. C’était courant à l’époque. Pour nous, c’était tout le mois d’août, car l’usine qui employait mon père fermait à ce moment-là. Ce n’était pas rare non plus, en ce milieu des années 80. Trois heures et demie de route nous menaient dans un Ailleurs au bout des lacets interminables du Lautaret, dans la voiture écrasée de soleil, alourdie d’une quantité de bagages qui, la veille, emplissait le couloir. Chaque année, c’était un miracle renouvelé que le chargement tînt dans la R14, puis la R9 – en s’aidant d’une galerie tout de même.

Après un mois d’ennui à la maison, la nuit du grand départ je ne dormais généralement pas beaucoup, surexcité par les mille rituels qu’impose une si longue absence. Tôt le matin, on descendait, « à la fraîche » fixer les barres sur le toit et charger, savamment, méticuleusement. Puis on partait. On prenait l’autoroute des Alpes, et c’était presque la seule fois de l’année, aussi, encore aujourd’hui, me parle-t-elle des vacances, de toute la force de l’évasion vers l’ailleurs très-lointain de l’enfance, quand je devine au-delà de son tracé les montagnes bleues dans la brume. Si vous arpentez parfois l’Est lyonnais, vous connaissez cette lumière du plein été. Il fait à peine frais ; un cyan poussiéreux emplit l’espace et annonce la chaleur qu’il faut fuir, fuir vers les cimes là-bas, les vallées ombragées, les torrents. C’est un temps à partir. Alors on part. On se plaît à voir le décor s’accidenter, s’élever, on prend soin de noter le passage aux diverses balises, surtout quand le trajet dépasse deux heures et devient long quand on a huit ans. Grenoble, Bourg d’Oisans, l’interminable montée, les premiers sommets des Ecrins. La longue descente vers Briançon – on se croit arrivé et on ne l’est pas encore. Soudain, les montagnes s’écartent, dévoilent la citadelle ; Briançon, ce sera « la ville » pendant un mois, aussi, on reconnaît toutes ces montagnes, on les regarde « se mettre en place », entendez par là qu’on retrouve les angles sous lesquels on avait, l’an dernier, et on aura, un mois durant, l’habitude de les voir. Et c’est comme un visage connu, une montagne, sa forme a presque une expression, tant elle est familière, aussi attend-on avidement de la voir « bien placée ». On allait s’installer et jouer à vivre là. Pour un mois, mes parents m’inscrivaient même à la bibliothèque municipale.

Il ne reste plus qu’à attraper la vallée de Névache, ou de la Clarée, que les villages s’égrènent – la Vachette, le Rosier, Val des Prés. On retrouvait une maison grise, où l’on allait, un mois, vivre dans un appartement à l’ameublement spartiate. Lits de fer, tables de camping, placards de métal, pas de télévision, ni de lave-linge. Nos modernes gîtes au plus modeste épi rougiraient devant ce confort rustique, mais au moins, le prix était accessible. En contrebas, un pré descendait jusqu’au torrent où l’on pouvait jouer. La petite scierie d’en face nous approvisionnait sans fin en morceaux d’écorce que quelques coups de canif transformaient en bateaux. Le torrent roulait des eaux fraîches et limpides, qu’un peu d’écume liserait d’argent. On pouvait marcher dans son lit sur les grosses pierres moussues, jusqu’à ce que l’eau envahisse les bottes. Il fallait avancer loin avant qu’il fût dangereux de poursuivre, de tenter, par exemple, la traversée. Les jours d’orage cependant, la Clarée rappelait qui elle était, gonflait, et devenait uniformément d’un ocre boueux opaque, comme une coulée de boue. Ces jours-là, défense de s’approcher, moins par sûreté que par respect. Déçu, on attendait le lendemain qui rendait immanquablement le torrent purifié – comme si rien ne s’était passé.

Déçu, car un jour de pluie, c’était un jour sans marche, ni devoirs de vacances ! Le rythme était ainsi : un jour marche à la journée, un jour repos, courses à Briançon, où l’on espérait toujours quelque joujou – et surtout, les célèbres, les terrifiants cahiers Passeport. Mais s’il pleuvait le jour de balade ? et bien, on ne se levait pas à l’aube, on ne montait pas, on n’enfilait pas les lourdes chaussures de marche et la journée était libre. Libre d’inventer jeux et jouets avec les moyens du bord, faute d’avoir pu trop en emporter. Je n’ai sans doute pas su profiter assez, comprendre ma chance d’avoir arpenté tant d’alpages, escaladé ces cols, longé ces lacs et vu tant de fois le panorama bien connu sur la chaine des Ecrins. De compter les marmottes par dizaines et de ne même plus m’étonner d’un chamois. Mais bon. Pour moi qui n’étais pas très sportif, le mont Thabor, ses 3178 mètres, ses mille deux cent mètres de dénivelé, à huit ans à peine sonnés, ce n’était tout de même pas une sinécure. Je pourrais parler aussi de ce chemin poursuivi « allez, plus qu’un lacet » qui nous mena d’un col à un pic à plus de 2800 mètres, ou bien du pique-nique où l’on découvrit, au pied du glacier, à « deux mille sept » bien sonnés, qu’on avait oublié les cuillères. Mais je crois qu’on m’en voudrait.

Mais tout a une fin en ce monde, et si j’ai ouvert ce fichier, c’est parce que nous sommes presque le Quinze août. Qui est, qui était déjà alors le début de la fin de l’été. Pour nous qui n’étions là que depuis dix ou quinze jours et encore là pour au moins autant, il fallait bien constater que quelque chose s'en allait. Les touristes se pressaient soudain moins nombreux dans la Grande Gargouille de la Ville haute ; les animations, les événements à leur intention se raréfiaient implacablement. Le risque de voir la balade compromise par la pluie grandissait, on se retrouvait parfois trois jours réduit à l’inaction, regardant sur le pas de la porte les crêtes familières jouer à cache-cache dans les nuages gris, découpant soudain une arête, une ligne d’arbres – et redisparaissant. Parfois même, nous avions trouvé le fond de la Vallée soudain blanchi par une neige nocturne en altitude. Il ne restait qu’à attendre autour du radio-cassette gris, qui diffusait sans fin Jean-Michel Jarre ou Tchaïkowsky enregistré sur Radio Fourvière au long de l’année. Au cours d’une sortie, on découvrait dans une prairie les premières colchiques, et quelques feuilles jaunies en lisière. Les mélèzes semblaient se racornir et les alpages se dessécher. Oui, du ballet des hommes comme du menuet feutré de la nature, on évitait difficilement la sensation que quelque chose était passé, s'était refermé.

Un été de plus. La fête est finie. Le quotidien reprend le pas ; l’agitation détendue de la saison touristique ici, et là, plus haut, l’explosion de la vie sous le soleil ardent, pendant les brèves semaines de chaleur. Les rideaux gris descendent lourdement, humides et froids. L’inconvénient de ces vacances d’un mois en août, c’est que le retour coïncidait presque avec la rentrée des classes. Bien peu de temps pour ménager une transition, on se trouvait précipité des sommets grandioses à la grisaille de la cour de récré, où les souvenirs n’intéressaient personne puisqu’à l’époque, les gens normaux allaient à la plage.

La route du retour s’était, de toute façon, chargée de donner la leçon. Au terme d’une quatrième semaine désormais dominée par le mauvais temps et les préparatifs du retour – au point que nous y renonçâmes au bout de quelques années – on chargeait, avec moins de soin et sans fièvre ni entrain. La route était plus morne que jamais. Initié à lire les altitudes dans la végétation – les feuillus, les résineux, les alpages, les glaciers – je suivais, déprimé, le retour à Lyon, le retour à la plaine, le retour au quotidien dans la baisse des altitudes des montagnes qui dominaient la route : pas de meilleure illustration de l’implacable Déclin, de la fête verticale de l’été vers le terne flux horizontal de l’automne. La route serpente au fond de vallées étroites comme des coups de couteau, semées de hideux bourgs industriels agonisants, les mélèzes font place aux hêtres, et la carte dit la baisse, la descente, le retour vers le plat de l’habituel. Tout à coup, comme une provocation, un peu avant de déboucher tout à fait dans la plaine du Bas Dauphiné, une pancarte informe que l’autoroute franchit un « col » à trois cent et quelques mètres : ultime déchéance.

Puis, la plaine : jamais je n’ai échappé alors à une écrasante sensation de ciel vide. Après un mois au pied de hautes cimes, voici tout à coup l’horizon au ras du sol, sous le ciel dont le bleu a lui aussi jauni, jauni comme les chaumes desséchés, et terni aussi. Un bleu immense qui crie que cette fois c’en est fini. On n’est pas Alpin, on est de retour à Lyon.

Nous voici de retour. Vite, on décharge, avec une espèce de fièvre à clore, à apurer les comptes et tirer les traits. On se fabrique une fausse exaltation du nouveau départ de la nouvelle année, mais on sait bien que demain sera banal, comme ne le sont certes pas les jours qui se déroulent au pied de la Meije. Le dimanche suivant, on joue encore à faire comme si ce n’était pas fini. On part en balade, aussi. On met les chaussures et on enfile les sacs à dos, les mêmes. On monte, et on admire un paysage. Il n’y a pas de glaciers, pas de lac, pas de marmottes, pas de torrent, peu de dénivelé. On a écrasé, déjà, des monceaux de feuilles mortes et joué à cache-cache avec l’averse. On a remarqué les ornières creusées dans la pierre du très vieux chemin et les premières bogues de châtaignes. L’humus noir sent le champignon. On fait semblant d’être aussi heureux qu’il y a une semaine. Mais on sait que les mois gris commencent.

D’ailleurs, pour mardi, il faut préparer le cartable en cuir, je rentre en CM1.

30.07.2009

Une note dépourvue de sens

Hier, j’ai eu une révélation. Pas discrète, d’ailleurs, elle proclamait au coin d’une rue, en douze pieds par neuf, que désormais le sucre était rond.

Je ne sais pas si vous prenez la mesure de la révolution.

J’ignore si on a invoqué, avant de commettre l’irréparable, les mânes de l’illustre inventeur du sucre, ce grand homme dont tant de rues perpétuent la mémoire, j’ai nommé le docteur Roux. Quoi ? vous n’avez jamais entendu parler du sucre Roux ? Il est presque aussi célèbre que l’eau Pinel. Oui, tous les Lyonnais le savent, pourquoi un boulevard Pinel ? mais voyons, parce qu’il a inventé une eau qui coupe la soif, et qui fut donc nommée l’eau Pinel.

Maintenant, étudions les conséquences du phénomène. La première, c’est que l’usage du sucre comme domino cascade sera sérieusement compromis. Jamais on ne fera tenir au garde à vous tous ces petits cylindres plats, et ne comptons pas provoquer, d’une chiquenaude, leur bascule synchronisée. Ça partira dans tous les sens et le grand feu d’artifice, tel qu’on en voyait autrefois dans une réclame, restera à l’état d’hypothèse.

Une conséquence plus immédiate sera l’épineux problème de l’emballage. Représentez-vous la chose : que d’angles morts, que de place perdue désormais dans les boîtes ornées de perruches ; fini, le bel ordonnancement des impeccables dominos, encastrés à la perfection d’un cimetière militaire de l’Artois. On achètera des rouleaux de sucres, que l’on rompra sur les coins de table, et bien entendu, ils cherront, et rouleront (c’est le principe) sous les tables, les buffets, sous les acclamations des blattes et souriceaux qui goûteront enfin au plus petit des grands plaisirs. Et dans les camions ! combien en faudra-t-il de plus pour acheminer une même quantité de saccharose sur nos tables. L’affaire n’est pas du tout écologique et je proteste avec énergie.

Je vais, de ce pas, créer un groupe Facebook « Contre le scandaleux gaspillage que constitue le sucre rond ».

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(J’ai un collègue blogueur qui intercale toujours ces petites lignes entre ses paragraphes. C’est très classe. Ça donne une telle gravité pince-sans-rire au saut de ligne qui suit la chute du calembour. Tiens, j’en profite pour me demander comment il peut exister une chute sans gravité. Isaac Newton acquiesce avec vigueur.)

 

Cet après-midi, j’ai parcouru les rues de ma ville et j’ai dû, en bon mari, accompagner mon épouse dans plusieurs boutiques de fringues, et une de godasses. Ce genre de tournée est l’occasion de bénéficier d’une programmation musicale qui me laisse toujours pantois. Est-ce une radio, ou d’inlassables compilations qui peuvent diffuser en boucle, sans prendre le temps de respirer, ces morceaux qui commencent par un rythme de percussions aussi original que le halètement d’un tracteur à l’arrêt, avant que ne se répande sur cette trame, comme une fuite d’huile, la voix d’un quarteron de succubes anorexiques de supermarché qu’on imagine onduler, lascives, fières d’incarner les mille tentations d’une Californie décadente pour préados ? C’est ainsi : il existe une production assez abondante de ces dégoulinures subversives comme la bannière d’un poker en ligne pour inonder non-stop l’ensemble de ces magasins, avec une efficacité commerciale douteuse. Bon, honnêtement, je n’imagine pas trop Schubert interprété par Rostropovitch, en lumière tamisée, chez Pimkie. Reste que...

 

Ensuite, je suis allé faire le grincheux dans une librairie. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais depuis ce qui s’apparente à une éternité, on ne peut y entrer sans que vous saute à la poire le regard de bisangoins d’une gamine avec deux tresses et un col blanc, au centre d’une mise en page en rouge et noir. « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes », ça s’appelle. On me dit que c’est bien, qu’on en a vendu des millions, avec les deux autres tomes. C’est possible. Mais aucun autre succès planétaire n’a ainsi tenu la tête de gondole de l’ensemble du parc de libraires, sans aucune exception recensée, depuis plus de deux ans. Je n’aime pas ce genre de pilonnage : je ne le lirai pas, et je bafferais cette gniarde si je ne craignais d’entraîner la chute d’un building de bouquins rouge et noir, et de me trouver enseveli sous ses semblables. Au risque, même, de donner à l’auteur le sujet de son prochain polar.