31.07.2007

Meaux, la grande banlieue

Lorsque j’ai emménagé à Meaux, il y a de cela trois ans – déjà ! – je racontais partout, et je croyais, que ce n’était pas la banlieue parisienne. Il y avait là un centre historique centré sur une cathédrale, des remparts anciens, un site naturel dessiné par la Marne, et le tissu urbain n’était pas en continuité avec Paris. C’est vrai. Autour de Meaux, s’étendent des champs, et quelques bois. D’ailleurs, Meaux avait ses propres banlieues, en l’espèce les quartiers chauds de Beauval et la Pierre Collinet. Meaux, ville à part entière, en Champagne historique.

C’était presque vrai, c’est-à-dire que c’était tout à fait faux.

Telles sont les pensées qui ont rythmé une brève marche au parc dit du Pâtis, s’étendant le long de la Marne au sud de ladite ville-de-banlieue.

Un parc agréable ma foi. Je l’aborde par un petit parking et longe des jardins familiaux. Je préférais « ouvriers ». Cela fleurait bon le Front populaire et un peu moins l’urbanisme politiquement correct. Observant un monsieur de couleur qui soigne une belle haie de roses trémières, je songe à quelque politicard se félicitant de cette mixité socio-ethnique. Pour la mixité sociale, à Meaux, c’est un peu raté, il manque un peu les étages du haut.

Je dépasse les jardins et aborde une vaste prairie piquée d’arbrisseaux ; une vraie, haute, fleurie et un peu sèche, pas un gazon à la Guy Roux, non. Perspectives : saules et peupliers qui bordent les étangs, bois des pentes de la vallée de la Marne. Campagnard. Le doug-doug d’une péniche, et le bateau se dessine, trahissant la rivière jusque-là dissimulée par les rideaux d’arbres. Quelques oiseaux accrochent mon oreille d’ornithologue : Tourterelle des bois, Loriot. Sur l’un des bassins, artistement dessiné en zigzag, un rocher accueille une Sterne pierregarin. J’observe la silhouette élancée, le fin capuchon noir, le bec de corail. L’oiseau pose. Une photo soigneusement cadrée donnerait à la scène un air de printemps arctique. Je profite de l’instant. Le chemin se poursuit, le long d’un champ pas encore déchaumé qui accueille quelques dizaines de Fringilles. Il est bordé de haies, denses, parfois épineuses, et encore de fleurs, et de buissons. De bons contribuables y voient un parc que les moyens manquent pour entretenir, qui ne sera fini que lorsque tout cela, qui fait bien sale, sera ôté, remplacé par d’immenses pelouses, et des tables de ciment. Pas un n’imaginerait que la démarche de ne rien tondre pût être volontaire. Le Français a encore à apprendre ès nature.

Je marche. J’ai dix kilos à perdre. Je marche vite et je pense. Je suis, donc, enfin, je suis surtout en nage, sous le petit sac à dos qui contient jumelles et salvatrice bouteille d’eau. Un gamin aussi potelé que moi trottine, trébuche, sous les encouragements de son directeur sportif de père : « Allez, tu vas les perdre tes kilos en trop ! » Moi, j’avance, j’entends des oiseaux et je n’ai plus envie de les noter. Juste profiter, tant pis pour la donnée, avec un rien de culpabilité tout de même. Mais ils me rappellent trop le travail pour faire rêver. Ces pouillots sentent le Conseil Général Quatre Vingt Treize. Ces pigeons n’évoquent que l’Agence régionale des Espaces Verts. Ce Loriot pue le rapport à dix bornes. A telle enseigne que je médis intérieurement de sa virtuosité de chanteur. Alors, il me lance une longe phrase superbement sifflée et je me sens un peu bête.

Je pense. Je pense que la même demi-heure de marche, depuis le bercail lyonnais, m’aurait amené place Bellecour. Je n’aurais alors qu’à vivre ma ville autour de moi. Il n’y a rien à vivre ici. Faisant demi-tour dans le parc à la bucolicité limitée, je remonte lentement vers les quartiers habités de Meaux en m’imaginant sur les quais du Rhône. C’est désagréable de se sentir plus chez soi dans une rue sise à 500 kilomètres de là que dans sa propre maison, qui est dans ce nulle-part. Malgré de louables efforts dont ce parc même est un exemple, Meaux ne sera plus jamais une ville, rien qu’une banlieue. Dans ce fameux centre, il n’y a rien. Deux librairies minuscules, quelques boutiques de fringues, et les inévitables grecs-chinois. Même les pâtisseries sont rares... La cathédrale est grise et vide. Deux rues commerçantes, et c’est tout. C’est à peine mieux que les vraies banlieues, où le centre ne se trahit que par des bâtiments un peu plus vieillots, et un ou deux cafés au coin des rues saturées d’agences bancaires et immobilières. Rien à faire, rien à vivre. Et Paris est à quarante kilomètres, quarante minutes de train de banlieue dont le rythme est d’un toutes les... quarante minutes. Onze euros quarante l’aller-retour...

Alors on vit en quarantaine et ce n’est pas drôle.

« Qu’est-ce que tu imagines trouver à Lyon qu’il n’y ait pas à Meaux ? » a osé me lâcher un collègue peu en verve. Oh, rien... si ce n’est... tout.

Me revoici à hauteur de la porte du parc. Des quinquas ordinaires en short soignent leur jardinet. Un vaste parking se déploie au pied de cubes glauques, une « Maison de quartier » à l’enseigne très pompidolienne suinte sa décrépitude. Je poursuis par une rue de vieux pavillons banals. On rase et l’on construit de beaux immeubles pour de bons contribuables de classe moyenne que l’on espère attirer dans ce piège.

J'ai quitté un petit bout de nature assez correctement refaite, un erstaz de rural, et la banlieue me reprend. Une rue pavillonnaire peut avoir un charme de banalité lorsqu’elle se trouve en Charente ou dans l’Allier. Ici, elle n’est nulle part et sa laideur me saute au visage. Un jardin en friche, les bureaux scellés d’une petite entreprise fermée... La cité administrative. Oh, il y a tout, comme dans une ville de jeu d’enfant, tout est sagement assemblé comme un Lego. Rien ne manque sauf l’âme... Ici l’on dort.

 

30.07.2007

Un Hex@gone pas très régulier

Après des échanges, des réflexions, je me suis décidé à poster ceci. A parler de mon expérience au sein de l’association de supporters appelée Hex@gones. J’y ai eu un titre de responsable subalterne pendant quelque chose comme trois ans et des. Ça n’a pas été une mince affaire et je me demande toujours ce que cela a vraiment représenté. Je me pseudonommais là-bas Exilé17.

Aussi, voici ce que dit la conscience d’Exilé17... Elle en parle à la troisième personne. Certains vont bondir que j’écrive encore comme cela. Des réserves suivent. C’est ainsi. Je souhaite poser ces pensées-là et le faire ici. il s'agit d'une "version noire". A chacun la sienne.

« Exilé17 aux Hex@ ? Mais c’est lui qui a foutu l’essentiel de la merde vous voulez dire. Toujours à réclamer que ça aille plus vite, qu’on fasse ci, et ça, et ci, et ça, et à se plaindre que c’était la honte sinon, à inventer des réactions invraisemblables des membres, de l’OL, des autres groupes... Si tu l’écoutes fallait démissionner toutes les cinq minutes, mais lui démissionnait et revenait, après être allé pleurer de partout qu’on l’avait chassé ! Alors, oui, on aurait bien voulu le chasser pour de bon, mais il fallait qu’il reste là, collant comme un sparadrap. Avec son espèce d’intransigeance à la mord moi le noeud, il s’engrainait avec tout le monde, il a fait partir je ne sais combien de membres qui auraient pu s’investir mais qui n’avaient aucune envie de se trouver avec cette espèce de psychopathe dans le secteur...

Là où il avait raison par contre, c’est quand il s’accusait... et il arrêtait pas... et oui, en attendant, c’est bel et bien lui qui a paumé deux des bâches du groupe et bousillé une partie du matos... dégoûté pas mal de monde de participer, provoqué l’ambiance de merde sur le forum, et tout ça, toujours en pleurnichant continuellement, à prêcher le faux pour savoir le vrai, ça c’était le plus fort. Dès que quelqu’un lui sortait enfin ses vérités et lui mettait sous le nez sa merde, c’est-à-dire qu’il ne foutait quasiment rien de vraiment utile au groupe, pour tout le bordel qu’il foutait, c’est bon, on en avait une page de geignardises que tout le monde lui en voulait, avec tout son investissement. Investissement mon cul ! Trois CR, des news dont personne n’avait rien à foutre, un drapeau pourrave, v’là l’investissement. Il nous a cassé les couilles pendant un an à cause d’un mag qu’il n’arrivait pas à faire parce qu’il se bougeait pas le cul, mais le truc c’est que personne en voulait de sa merde... Je sais pas s’il a fini par le comprendre...

Et le pire c’est pourquoi il est venu foutre ses mains dans le plat comme ça... ben c’est simple : pour se faire applaudir ! Monsieur voulait passer pour un supporter, nous jetait à la gueule le compte de ses déplacements, des kilomètres que ça faisait et tutti quanti, monsieur se prenait pour un ultra, un fidèle, ce que tu veux, un membre actif ! Qu’on me trouve UN truc dans tout son bordel qu’il n’ait pas fait uniquement dans le but de se mettre en avant, de se pavaner comme un « vrai de vrai », avec tout son cirque « oh lala si j’y arrive pas je suis un moins que rien »... la seule chose qui l’intéressait c’était les messages de soutien et de félicitations. L’OL, à mon avis, en réalité il en a rien à foutre, mais sa vie était tellement vide qu’il s’est jeté là-dedans pour se trouver enfin un truc où se donner l’illusion d’être autre chose qu’un pauvre mec. Ben c’est pas une réussite... Là, il a enfin arrêté sans se plaindre, alléluia, il commence peut-être à comprendre ce qu’il a REELLEMENT été pour ce groupe... »

 

On pourrait dire que tout ceci est faux, mais ce n’en est pas moins fort exact. Et aussi, qu’il s’agit encore d’une hypocrisie et d’une quête de dénégations de toutes ces horreurs ; nous refusons la louange, non par humilité mais pour être loué doublement. Encore faut-il qu’il y ait matière. Je laisse chacun juger si je suis sincère ou pas. Tout ce que je dirai, c’est qu’il y a bien une petite voix en moi qui me tonitrue le paragraphe ci-avant...

Les petites tranches de petite vie

La tranche de vie est un genre littéraire, et cinématographique, passablement éculé. C’est d’ailleurs plus un poncif de l’évocation que de la concrétisation réelle. Quelques films célèbres, caricaturés par Gotlib, en ont dissuadé les réalisateurs. On laisse à une littérature pour enfants bon marché l’inévitable scène de l’alpiniste qui dévisse et revoit « toute sa vie défiler en quelques secondes » avant que, naturellement, un vaillant mousqueton résiste à son poids et, cinq mètres plus bas, sauve la vie de l’infortuné.

Autrement, on ne saurait pas qu’en pareil cas, on revoit toute sa vie en quelques secondes et tout et tout.

Grâce à ces miraculés et à leurs mousquetons, le genre existe, et je puis à mon tour en exploiter la veine, mais dans le désordre chronologique le plus complet. Loin des angoissants ravins alpins, je vais conter quelques-uns de ces épisodes qu’on relate entre la poire et le fromage, ou dans la queue du cinéma, introduits par « j’me rappelle toujours... »

 Episode un. Décor : un petit village quelque part sur la route entre La Rochelle et Limoges. J’y étais conduit par un collègue, et avant ce village se trouvait une longue ligne droite. Puis, à l’entrée, encadré par des pilastres vantant le fleurissement municipal, un suicidaire passage pour piétons. Une silhouette se tenait là, dans l’attente d’une fenêtre dans le pourtant fluide trafic, qui lui permît de tenter l’aventure de rejoindre l’autre rive. Aussi, mon collègue ralentit et s’arrêta pour lui céder la voie.

Nous vîmes alors un extraordinaire bonhomme, centenaire à plus de quatre vingt cinq pour cent, portant complet veston sombre et feutre noir, canne à la main, passablement voûté, s’engager sur le passage avec la lenteur majestueuse d’un chef de file des anciens combattants de quatorze un onze novembre, et nous adresser un large sourire ainsi qu’un non moins ample salut du chapeau.

De mémoire de chien de forgeron, c’est bien la seule fois où j’aie vu un salut du chapeau s’adresser dans ma direction (certes, la nôtre, plutôt, en l’occurrence). Et c’était bien, ce geste, qui tenait sans doute un peu de la surprise de voir deux « jeunes de maint’nant », si pressés, prendre le temps de céder le passage à un vieux du village ; mais aussi, et bien plus encore, d’une politesse du siècle passé, venu du salut de l’épée du mousquetaire, ou de l’étiquette de Versailles et que sais-je. Entre le conducteur et le piéton, étaient passés le courant du respect d’antan, celui où l’on se gênait pour l’autre, au nom d’usages perdus, mais par qui la rencontre de deux inconnus laissait une trace. La preuve ; six ans plus tard, alors que mon bon vieux regarde peut-être ce monde de plus haut, je me souviens de son regard, et de son chapeau.

Tranche numéro deux.

C’est un petit village isolé. Tellement isolé qu’il est abandonné. Il s’appelle Aurelle. Pour le trouver, il faut descendre, tout au fond d’un vallon, par un sentier muletier, traverser un ruisseau, et enfin, déboucher entre ses quelques maisons perdues dans le bois. Plusieurs sont en ruine. D’autres patiemment remises en état par une association. On le trouve plus facilement sur Internet que depuis la route la plus proche, car il possède la plus petite église romane encore debout, et Google répond. Un site offre donc une jolie visite virtuelle. Aurelle se trouve dans une vallée qui borde par le sud le plateau d’Aubrac. L’endroit était, dit-on, peuplé par les Ligures. Qui donc avait pu les repousser jusque dans ce repli perdu, à la terre ingrate, où ne vient guère que le châtaignier ? L’église est romane et date pourtant du XIVe, c’est dire que les idées avaient mis quelque temps à circuler. Elle offre un bel appareillage de pierre, un petit autel, des traces de badigeon jaune. Des générations de pauvres paysans ont prié là. Fiers sans doute quelque jeune fût revenu, quelque maçon passé par là pour édifier un sanctuaire, à l’austère beauté rustique, bien à l’image du petit bourg de schiste écrasé sous la lauze.

Puis ils sont allés au four, cuire un pain de seigle mêlé de châtaigne pilée, ont traîné les lourds sabots sur les terrasses désormais perdues dans les hêtres. Autour du village, ils sont les rois, ces arbres au feuillage dense, ils ont noyé la vallée, les champs, les petites rues. Çà et là, un châtaigner, énorme et noueux comme un vieux génie, borne un pré disparu. On vivait ici grâce à lui, par lui. Il demeure seul.

Quelle vie !

Depuis 1948 le hameau est déserté. Il appartient à la commune de Verlac, Verlac où se trouve le cimetière, et une autre église romane. Nous arpentions donc le vieux cimetière quand une tombe nous frappa. Quatre enfants d’une même famille étaient morts en deux ans, entre 1932 et 1934. Nous restâmes quelques instants à conjecturer les causes. Un groupe s’approcha, une septuagénaire nous demanda si nous avions ici quelque ancêtre. Non, nous nous demandions juste ce qui... « Oui. C’étaient mes frères et soeurs. De quoi sont-ils morts ? Du croup. Hé oui, en ces temps-là... »

Elle, avait connu ces temps-là, et l’épidémie qui fauche une fratrie. Elle me parut alors surgir du fond des siècles, si médiévale me paraissait la tragédie. La diphtérie frappe et tue quatre enfants dans une maison, au fond d’une vallée. Non. C’était bien mil neuf cent trente deux...

De quoi parlerons-nous la prochaine fois ?