30.07.2007

Les petites tranches de petite vie

La tranche de vie est un genre littéraire, et cinématographique, passablement éculé. C’est d’ailleurs plus un poncif de l’évocation que de la concrétisation réelle. Quelques films célèbres, caricaturés par Gotlib, en ont dissuadé les réalisateurs. On laisse à une littérature pour enfants bon marché l’inévitable scène de l’alpiniste qui dévisse et revoit « toute sa vie défiler en quelques secondes » avant que, naturellement, un vaillant mousqueton résiste à son poids et, cinq mètres plus bas, sauve la vie de l’infortuné.

Autrement, on ne saurait pas qu’en pareil cas, on revoit toute sa vie en quelques secondes et tout et tout.

Grâce à ces miraculés et à leurs mousquetons, le genre existe, et je puis à mon tour en exploiter la veine, mais dans le désordre chronologique le plus complet. Loin des angoissants ravins alpins, je vais conter quelques-uns de ces épisodes qu’on relate entre la poire et le fromage, ou dans la queue du cinéma, introduits par « j’me rappelle toujours... »

 Episode un. Décor : un petit village quelque part sur la route entre La Rochelle et Limoges. J’y étais conduit par un collègue, et avant ce village se trouvait une longue ligne droite. Puis, à l’entrée, encadré par des pilastres vantant le fleurissement municipal, un suicidaire passage pour piétons. Une silhouette se tenait là, dans l’attente d’une fenêtre dans le pourtant fluide trafic, qui lui permît de tenter l’aventure de rejoindre l’autre rive. Aussi, mon collègue ralentit et s’arrêta pour lui céder la voie.

Nous vîmes alors un extraordinaire bonhomme, centenaire à plus de quatre vingt cinq pour cent, portant complet veston sombre et feutre noir, canne à la main, passablement voûté, s’engager sur le passage avec la lenteur majestueuse d’un chef de file des anciens combattants de quatorze un onze novembre, et nous adresser un large sourire ainsi qu’un non moins ample salut du chapeau.

De mémoire de chien de forgeron, c’est bien la seule fois où j’aie vu un salut du chapeau s’adresser dans ma direction (certes, la nôtre, plutôt, en l’occurrence). Et c’était bien, ce geste, qui tenait sans doute un peu de la surprise de voir deux « jeunes de maint’nant », si pressés, prendre le temps de céder le passage à un vieux du village ; mais aussi, et bien plus encore, d’une politesse du siècle passé, venu du salut de l’épée du mousquetaire, ou de l’étiquette de Versailles et que sais-je. Entre le conducteur et le piéton, étaient passés le courant du respect d’antan, celui où l’on se gênait pour l’autre, au nom d’usages perdus, mais par qui la rencontre de deux inconnus laissait une trace. La preuve ; six ans plus tard, alors que mon bon vieux regarde peut-être ce monde de plus haut, je me souviens de son regard, et de son chapeau.

Tranche numéro deux.

C’est un petit village isolé. Tellement isolé qu’il est abandonné. Il s’appelle Aurelle. Pour le trouver, il faut descendre, tout au fond d’un vallon, par un sentier muletier, traverser un ruisseau, et enfin, déboucher entre ses quelques maisons perdues dans le bois. Plusieurs sont en ruine. D’autres patiemment remises en état par une association. On le trouve plus facilement sur Internet que depuis la route la plus proche, car il possède la plus petite église romane encore debout, et Google répond. Un site offre donc une jolie visite virtuelle. Aurelle se trouve dans une vallée qui borde par le sud le plateau d’Aubrac. L’endroit était, dit-on, peuplé par les Ligures. Qui donc avait pu les repousser jusque dans ce repli perdu, à la terre ingrate, où ne vient guère que le châtaignier ? L’église est romane et date pourtant du XIVe, c’est dire que les idées avaient mis quelque temps à circuler. Elle offre un bel appareillage de pierre, un petit autel, des traces de badigeon jaune. Des générations de pauvres paysans ont prié là. Fiers sans doute quelque jeune fût revenu, quelque maçon passé par là pour édifier un sanctuaire, à l’austère beauté rustique, bien à l’image du petit bourg de schiste écrasé sous la lauze.

Puis ils sont allés au four, cuire un pain de seigle mêlé de châtaigne pilée, ont traîné les lourds sabots sur les terrasses désormais perdues dans les hêtres. Autour du village, ils sont les rois, ces arbres au feuillage dense, ils ont noyé la vallée, les champs, les petites rues. Çà et là, un châtaigner, énorme et noueux comme un vieux génie, borne un pré disparu. On vivait ici grâce à lui, par lui. Il demeure seul.

Quelle vie !

Depuis 1948 le hameau est déserté. Il appartient à la commune de Verlac, Verlac où se trouve le cimetière, et une autre église romane. Nous arpentions donc le vieux cimetière quand une tombe nous frappa. Quatre enfants d’une même famille étaient morts en deux ans, entre 1932 et 1934. Nous restâmes quelques instants à conjecturer les causes. Un groupe s’approcha, une septuagénaire nous demanda si nous avions ici quelque ancêtre. Non, nous nous demandions juste ce qui... « Oui. C’étaient mes frères et soeurs. De quoi sont-ils morts ? Du croup. Hé oui, en ces temps-là... »

Elle, avait connu ces temps-là, et l’épidémie qui fauche une fratrie. Elle me parut alors surgir du fond des siècles, si médiévale me paraissait la tragédie. La diphtérie frappe et tue quatre enfants dans une maison, au fond d’une vallée. Non. C’était bien mil neuf cent trente deux...

De quoi parlerons-nous la prochaine fois ?

19.07.2007

Le rêve de l'abbaye

Parmi les édifices qui ne me laissent pas indifférent, il y a les abbayes.
Au fond d’un vallon vert, dissimulée au creux d’un cirque boisé, ou bien égarée entre ciel et eau dans les marais, se dessine sur le ciel une forme ajourée, familière aux locaux, à nulle autre pareille. L’austère clocher-peigne, ou bien la tour polygonale, dresse vers le ciel un tracé harmonieux qui vient s’unir au cosmos, avec le bonheur serein, la douceur feutrée d’un crépuscule aux nuages de pourpre et d’or. Le carré de pierre descend déjà dans la nuit. Le soir a terni les pierres, refermé les corolles des fleurs du jardin, appelé les moines à la chapelle. Une cloche tinte.
Un soir, parmi une éternité, une abbaye.
Le carré, dans la symbolique médiévale, est l’image du monde terrestre. Le cercle, parfait, est le Ciel. Aussi la plus humble des petites absides, voûtées en cul de four, devient – regardez bien – la fusion de ces deux formes : l’Eglise, le Christ.
Terre-et-Ciel.
Et l’eau ?
Chaque abbaye a su la manier. L’eau de la source pure, qui chantait la Création au fond du vallon, l’eau de la mer qui montait depuis que Dieu l’avait séparée d’avec la terre au neuvième de tous les versets, les moines l’avaient soumise et rendue féconde : de canaux en lavoirs, de moulins en viviers, elle devenait sève et force du travail de l’abbaye.
Et tous étaient passés par l’eau du baptême.
Et le feu ?
Feu était le coeur des quelques ceux qui s’installaient, en ces ans troublés, au fond d’un bois, pour bâtir à la seule gloire de Dieu, et vivre, par l’eau, l’union de la terre et du ciel. Feu des défricheurs, et des forges, et feu parfois de l’abbaye ruinée – et feu renaissant des reconstructeurs.
Ainsi les quatre éléments étaient, eux aussi, en harmonie dans le carré de pierre.
Ainsi le carré était fait d’eux quatre et un moins pouvait arpenter le cloître et proclamer : « Un carré de cent pas nous suffit pour parcourir l’Univers. »
Ainsi volait leur pensée, du carré terrestre vers la sphère céleste, et ainsi dédiaient-ils au seul ciel ce que l’humanité, en ces âges sombres, engendrait de plus délicat et raffiné. Ainsi réalisaient-ils une harmonie.
Les bébés crient, disent les moines ; les hommes du monde bavardent ; les moines se taisent ; mais leur silence est peu de chose, car les saints chantent. Les moines chantaient pourtant.
L’harmonie est musique, ou bien l’inverse. L’harmonie était en la règle ; dans le travail de la terre ou dans le scriptorium ; dans les Heures ; mais elle était surtout, et elle demeure, dans la pierre.
Le chant des moines, ce fameux grégorien, mais aussi ces mille polyphonies qui faisaient vibrer les vieilles nefs, c’était la voix de la pierre assemblée dans l’harmonie qui montait au ciel.
Les arcs, les travées, les fenêtres se disposent selon la sainte symbolique. Voyez ces baies qui sont trois, ces travées qui sont sept et cinq, soit douze. Père, Fils et Esprit diffusent la lumière aux Douze tribus, aux Douze apôtres, au Peuple de Dieu. L’élévation est conforme au Nombre d’Or. La Divine Proportion, un virgule six cent dix huit et quelque, c’est celle de notre corps et de la nature. Voyez votre main : divisez la largeur de la paume par la longueur du pouce : 1,618. Votre palm – non, pas ce hideux appareil : votre pouce écarté de vos doigts fermés – par votre paume : idem. Et ainsi de suite. A fort peu près. Dessinez des rectangles et demandez lequel paraît au lecteur, le plus harmonieux : il pointera celui dont la longueur sur la largeur égale le nombre d’or. Ce n’est pas de la magie. Cela vient, peut-être, du carbone. Cette proportion est fréquente dans la Nature et nous paraît donc harmonieuse. Les maîtres d’oeuvre le savaient. Aussi les églises romanes, et notamment les abbatiales la respectent-elles. Aussi sommes-nous étreints au coeur lorsque nous y entrons.
L’or se déverse par des fenêtres sans ornements. Les derniers rayons du Soleil frappent une nef austère, aux vastes murs dépouillés. Les bas-côtés dessinent un clair-obscur, tantôt illuminés, tantôt laissés dans l’ombre. Quelque monstre, condamné à une éternelle réclusion dans la pierre d’un chapiteau, nous lance un oeil hagard. Ailleurs, une scène biblique. La forêt de piliers s’agence en un ordre parfait, une charpente à l’équilibre absolu. De la croisée du transept, nous apparaît cet agencement. Les quatre puissants piliers soutiennent la coupole à la croisée de laquelle se tient, nous le savons, la gracieuse tour lanterne, ou le clocher-mur. La nef et les bras s’élancent, puissants, mais pas impressionnants : juste « tels qu’ils faut ». Juste en harmonie avec le choeur qui tend ses baies arrondies à la lumière divine.
Pénombre sereine, crépuscule apaisant, une senteur d’encens, des voix chantant le grégorien. Ici vit une paix, comme ronfle doucement un feu. Plus qu’une paix : une joie, car Dieu est joie. Il n’est pas que méditation intellectuelle, ni repli monotone. Il est allégresse, fête, émerveillement. C’est bien l’émerveillement qui nous emplit, devant le Dieu fait homme, devant le Ressuscité, et devant les oeuvres de ceux qui portent du fruit. Ici, nous sommes au coeur d’un beau fruit de pierre, où ont battu des coeurs, des vies porteuses, elles aussi, de fruit. Des fruits parfois mûrs et pressés depuis des siècles – ou bien qui mûrissent encore.
Quand l’abbaye est ruinée, visiteur, songe à ce rêve, songe à ces vies, à ces mille flammes de foi qui ont brûlé ici d’amour pour Dieu. Que tu croies en lui ou non, tu ne peux les nier, elles. Respecte le rêve. L’abbaye est un rêve de l’homme. Que sera l’homme sans rêve ?

15.07.2007

Le scooter rouge du dimanche après-midi

Nous sommes dimanche après-midi. C’est un moment redoutable de la semaine. Prévert avait bien décrit ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi.

Notre voisin, lui, ne crève pas d’ennui. Il s’adonne au plus merveilleux des passe-temps dominicaux : il bricole son deux-roues.

Notre voisin possède un deux-roues. Un beau scooter rouge vif. Enfin, un scooter rouge vif qu’il trouve certainement beau, tout comme le casque, assorti, orné de flammes rutilantes, pour montrer qu’il peut rouler très vite, si le vent le permet, dans la grande descente de Villenoy à Meaux. Le rouge vif est la couleur de la force, de la vitesse, d’une certaine aristocratie du bien de consommation motorisé, et aussi, ne l’oublions pas, du ruban de la Légion d’honneur. La petite balise rouge faussement discrète signale, au revers d’un veston gris, quelqu’un d’important à de nombreux mètres à la ronde. Le véhicule rouge et bruyant, lui, proclame le seigneur de la route, à tous les miteux sous-motorisés qui cahotent leur Clio verte, eux aussi, dans la descente de Villenoy, et s’arrêtent au feu rouge.

A tout seigneur, tout honneur, et quel honneur pour le seigneur au scooter rouge vif ? Celui, tout d’abord, de signaler son arrivée, le pot d’échappement en guise de héraut d’armes. Notre voisin n’y manque jamais. Qu’il enfourche son bucéphale sans plomb ou qu’il rentre en majesté, pantocrator du parking de l’immeuble Carène, les alentours l’apprennent d’une série de notes triomphantes sonnées par l’ardente mécanique.  Broêêêt, broêêêt broêêt ! Et encore un petit coup avant de couper définitivement le contact, lentement, posément, dans un geste qu’on devine savouré avec délices : Brrôôôôêêêêt, manants.

C’est fait. Panse mon cheval, Arnoult. Mon casque, Tiberge. Dignement démonté, l’homme gravit les escaliers et pousse la porte vitrée. Fier et soulagé.

A son départ – et l’homme, très occupé, nous gratifie de nombreux départs et arrivées dans la journée – même topo, mêmes éructations vomies par l’odieux cylindre de métal, même envie difficilement réprimée de vider, par-dessus le balcon, un seau d’eau sur l’intempestif cyclomotoriste. Cornegidouille, Monsieuye l’écornifleur à roulettes, nous n’aimons point que l’on nous fasse de tapage, personne ne nous a encore fait de tapage, et ce n’est pas vous qui commencerez ! Hélas, je ne dispose point de pôche, non plus que de machine à décerveler, et donc, gueux que je suis, je subis les fourches caudines pluriquotidiennes infligées par ce nobliau à explosion.

Aujourd’hui, donc, il bricole, amoureusement penché sur les petits cylindres (d’ailleurs, il n’y en a peut-être qu’un), et le parking bruit de douces notes un rien métalliques, qui vont du gling de la clé de 12 lâchée d’un geste auguste de la main ouverte sur le bitume, au glaong des écrous qui tombent, gouttelettes d’acier libérées par l’adroit mouvement de l’outil. De temps en temps, un brêêêonnnn-êêt signale un essai. Puis le concerto pour tige filetée en blang mineur reprend, tandis qu’une Linotte, sur la haie du jardin voisin, pousse la chansonnette. Tout le monde en profite, et se contenterait peut-être de la Linotte. Mais si tout petit prince a des ambassadeurs, tout scooter requiert bricolage : l’aristocrate, cette fois-ci, démontre à la plèbe soumise le prix de ses héroïques chevauchées transmeldoises : de dures heures d’acharnement, de combats épiques, de colletage avec la mécanique rebelle. Alors, seulement, une fois vainqueur du gicleur et des vis platinées, l’on saute en selle, l’on broète-broète, broèèèèt un Te Deum, et l’on part, fièrement casqué, tracer sur la Nationale trois un rayon de pourpre rutilance.

Mais qu’est-ce qu’il me casse les burnes, ce voisin avec son scooter de merde, je vous dis.