29.12.2008

Noël

Il paraît que la grande difficulté dans la tenue d’un blog, c’est de le faire vivre. Me voilà en plein dedans. Il y a si longtemps que je n’ai plus mis à jour celui-ci que mon déjà maigre lectorat a dû m’abandonner, me croyant assommé sous un carton d’archives ou noyé dans un quelconque marais. Même pas ; c’était juste l’inspiration qui manquait, voyez-vous. Ça n’a pas changé, mais avant que le compteur d’années ne fasse la bascule, il fallait bien dépoussiérer un peu.

Noël est passé, donc ; Noël, c’est le point culminant de l’année, celui qu’on attend tous, à partir environ du 26 décembre matin. Là, entre nous, vous ne vous êtes pas dit : et maintenant, 364 jours à attendre avant le prochain ?

Moi si. La nuit de Noël, c’est celle où l’on voudrait redevenir enfant, trouver à nouveau magiques les décorations étincelantes, le sapin rutilant, les cadeaux emballés en d’énormes paquets, qu’on guettait depuis des semaines, conjecturant à leur taille et forme leur contenu. Le repas, aussi, même s’il fallait bien se tenir au milieu des grandes personnes, ce qui était bien difficile, sous le regard narquois de ces cadeaux, déjà ouverts et si tentants, ou bien, encore intacts et vous narguant derrière leur emballage cruellement opaque. Mais il y avait du saumon fumé, et de la bûche au chocolat. Moi qui vous parle, j’ai connu l’époque où le saumon fumé était un plat de jours de fête, qu’on ne trouvait jamais dans les sandwichs club vendus à bord des TGV orange et blanc. Je ne suis plus tout jeune. Les archives, accusatrices, sont formelles : j’aurais même connu l’ASSE championne de France.

 

Aujourd’hui, le saumon fumé est banal et insipide ; Ecosse ou Norvège, c’est le même granulé qui les colore en un rose qui, d’année en année, a viré vers le rouge Haribo que nous connaissons aujourd’hui. La dinde s’élève par paquets de huit mille. Quant aux cadeaux, pour les grands enfants que nous sommes, ils ont minci de lustre en lustre jusqu’à se réduire à la taille d’une carte plastique portant un montant de quelques dizaines d’euros. Quant à ceux qui auraient des amis assez out of date pour leur offrir de vrais cadeaux, notre boîte mail s’emplit dès le 20 décembre de messages nous enjoignant de les revendre. Qu’ils pussent avoir fait plaisir ne semble plus du tout envisageable, ou alors du dernier ringard. Les potos c’est bien, les roros c’est vachement mieux. La poésie y perd, mais je crois que sur Ebay, on s’en fout.

 

Avant ça, il y a eu la messe. On y fait de louables efforts pour pérenniser un certain folklore en préservant des chants très anciens, en guise de décorum autour d’un message qui, lui, ne se démode pas, et qui chafouine toujours autant la conscience au moment d’attaquer la douzaine d’huîtres. Seulement, excusez-moi, mais la magie de Noël, quand « Les anges dans nos campagnes » sont entonnés par une mademoiselle Aulongbec à la voix de cornemuse crevée, elle en prend un coup. C’est la même qui a repris Il est né le divin enfant. C’était l’hallali.

 

Bien sûr, le bon croyant se concentrera sur l’essentiel. Mais le grand gosse qu’il est resté au fond de lui, rentre par des rues vides – car tout le monde est en vacances – avec le sentiment d’avoir raté un truc, et la certitude qu’il faudra un an pour retenter sa chance. Noël, c’est aussi la conscience aiguë du temps qui passe : la fête si longtemps attendue qui tourne en pétard mouillé, c’était là, il y a quelques heures, et non, on ne retournera pas en arrière faire des retouches,  il faudra, désormais, affronter seuls l’année qui vient, les jours banals et fades, quand les guirlandes seront ôtées, les lumières éteintes, les verres vidés et les amis repartis.

Il y aura toujours l’enfant dans l’étable ; il criera parce qu’il aura froid et peur, si seul. Nous aussi, on sera tout seuls face à l’hiver. Ce sera le deux janvier. Fini de rire.

Allez, encore un peu de champagne, encore un peu d’amitié, encore un peu de lumière. S’il vous plaît, ne la revendez pas sur Ebay.

31.10.2008

Novembre

Il paraît que nous sommes en novembre ou que cela ne saurait tarder. En novembre, il y a deux jours fériés, bien que l’un tombe un samedi, cette année. Pour certains, c’est un de trop. Pour d’autres, deux de trop. Le premier, c’est la fête de Tous les saints. C’est l’occasion de se livrer à un exercice de miction stradivarienne en tentant d’expliquer, comme chaque année, que « la fête des morts », c’est le 2. Votre vieille tante vous coupera que non, eussiez-vous placé le calendrier sous ses lorgnons, de ce ton sec par lequel la soupière en argent dont vous espérez tant hériter fait quelques pas en arrière.

Cette année, la Toussaint, c’est samedi, jour usuellement dévolu aux mariages. Cette année, donc, le samedi d’avant, le 25, s’est vu gratifier d’une double dose. Vérifiez dans les carnets du jour. Ce sont juste tous les couples qui avaient naïvement pointé le premier novembre et se sont vu signifier par leurs vieilles tantes respectives qu’on « s’marie pas l’jour des morts ».

J’en fais partie. Nous avons capitulé. Non qu’il y eût pour de bon une soupière en argent dans le coup. Tout au plus un renard empaillé, une tête de biche en châtaignier et un napoléon, à se tirer à pile ou face. (Le perdant aura le renard.) Me voici donc le fil à la patte et l’anneau au doigt.

 

Je crois que je me suis fait avoir : j’ai beau le tourner dans tous les sens, il ne me rend pas invisible à l’approche de mes Saquet de Besace à moi, ne gouverne rien du tout et lie encore moins des tas de trucs dans les ténèbres. Même pas la pile de repassage.

 

Après le premier, dix jours après, c’est fatal, il y a le onze novembre. Et cette année, c’est le 90e anniversaire, dites. A onze heures onze minutes, ça fera quatre-vingt-dix ans tout pile que des tas de barbus en bleu se sont mis à danser, comme ça dans la boue, face à des types en gris-de-campagne passant par des émotions contradictoires. C’est l’occasion pour des municipalités qui jusque-là n’en avaient rien à fiche de Quatorze, de placarder en quatre par trois leur attachement au devoir de mémoire. Le premier des Français, qui aurait très facilement tenu dans un Renault FT, pérorera ses banalités avec la conviction du poissonnier qui ne va pas se laisser reprocher par son collègue de vendre des sardines pas fraîches, non mais sans blague. L’un de ses sous-fifres estimera que c’est à la majorité présidentielle qualifiée de décider au Parlement ce que la République doit enseigner ès devoir de mémoire, car il y a tant d’enjeux politiques, vous comprenez. Quitte à ce que ce soit récupéré, autant que ce soit par nous.

 

Là-haut à Mourmelon, l’argile qui pèse sur Jean-Baptiste Cajat, Amédée Cognet et leur million quatre cent mille collègues sera toujours aussi lourde, aussi gluante. Il pleuvra.

Les supermarchés seront ouverts. Pour éviter que les Français s’ennuient. Qu’ils pensent, peut-être, à leur Amédée et leur Jean-Baptiste à eux. Celui dont on a la photo, en pied, tout fier du nouveau casque Adriant, devant le rideau peint d’une bucolique d’un photographe de la Meuse. Toute jaune, presque effacée, la photo. Au point qu’on oubliera de dire au petit, à Enzo ou à Lou-anne, que c’est « le frère du grand-père de maman ».

 

Il pleuvra, le vent balaiera tout, et on refermera l’album jusqu’au prochain millésime rond. C’est si loin, mil neuf cent dix-huit.

02.10.2008

La nuit est venue

La nuit est venue. Autrefois, la nuit n’était pour moi que la fenêtre sur les étoiles. Le télescope, dans un coin du salon, ne demandait qu’un instant pour accueillir au fond de lui une lumière argentée venue du fond d’un ciel d’encre. C’étaient des heures de paix. Des lumières jaunes caressaient des rues désertes et il flottait dans la mémoire des visions de villages endormis, entourés de prés baignés de lune, où parfois la note d’un hibou se posait, sur la portée du silence. Le ciel ruisselait d’infimes saphirs, offerts et au-delà de toute souillure. C’était ainsi.

Il y avait aussi les nuits dans les marais, où un semis d’autres étoiles sur l’horizon, répondait aux étoiles de là-haut. La voix ample et profonde de la mer berçait la scène, quelques courbes dessinaient les ponts, une masse noire balisait une île, un feu tourbillonnant pour un phare. Les canaux scintillent. La rumeur de cent mille oiseaux chuchote, et soudain, tout près, l’appel glacial et flûté d’un pluvier.

Puis la nuit se mua en univers plus inquiétant. Hors de contrôle et grosse de sourdes menaces. Ne sors pas, tu te perdrais. Tu sombrerais dans l’abandon et la mort. Liens brisés d’avec le monde, disparu – on courrait, comme tu courrais, fou d’inquiétude et de douleur. Comme l’on crie dans un cauchemar, on crie et aucun son ne sort.
Encens, un doigt de rhum, paradis artificiel. Portes ouvertes à deux battants de rêves maladifs. Tout tourbillonne. Solitaire et sans sommeil, on laisse la pensée errer comme une chauve-souris enfermée. Elle évolue d’un vol bizarre, ondulant et déconcertant, esquive, s’écarte, revient et finit par se heurter aux murs d’une prison sans fenêtre. Qu’ai-je fait ? Que vivrai-je demain ? Ai-je envie de voir demain ? Que cette nuit n’en finisse plus... que jamais ne vienne l’aube grise. Ainsi à tout prendre, en reste-t-on là. Comme un ruisseau qui se divise en cent bras qui se réunissent plus loin, méandrent et se resubdivisent à l’infini, des raisonnements naissent, croissent, s’enchevêtrent. On explore cette forêt dégouttante d’angoisses avec la même fascination et la même crainte, qu’un pionnier perdu dans quelque Amazonie. Le monde n’est plus ; il est lointain, assourdi, déformé. Il se dissout en fumées – qui demain, refroidies, grises, dégoûteront. Je marche là par des greniers de mémoire où, sous la poussière, surgit une vieille photographie, un parfum de bois ancien. Mais que l’escalier craque et la peur me glace. Cet univers n’est pas à l’abri. Et je puis m’y perdre.
Que d’heures ai-je passées ainsi, à traquer la vérité et la connaissance par ce dédale aux couleurs sombres. Combien étions-nous ainsi, que parfois, un espace virtuel réunit – navires égarés, peinant contre de vastes tempêtes sur un même océan. Chacun, nous apportons notre bougie, notre verre de rhum, une musique sinistre, et quelques larmes.
Chacun et tous, explorions d'étranges et terribles contrées, les ultimes refuges de l'inconnu, la noirceur de nos âmes, des greniers de mémoire, des égouts de terreurs.
Des liens se nouent, des mots d'aide et d'amour en écho aux cris de désespoir, au rythme des Lacrymae Caravaggio.
Et si quelque artiste de génie pouvait, en une de ces nuits, tracer tous les tableaux qui dansent dans nos esprits en pleurs, il en naîtrait une fresque inconnue, nonpareille, profonde comme un ciel étoilé, et démoniaque, et sourde, et claire obscure, et rouge, et bleue sur le noir.
Puis l’aube viendra. Elle ne sera pas la lumière qui dissipe les terreurs et chasse les spectres. Elle ne sera que gris rappel des chaînes du quotidien, du labeur, et du devoir économique qui doctement, étouffe les cent mille rêves qui se sont élancés, criant d’espoir ou de douleur, vers une étoile.