19.03.2008

Le Petit prince et la mitrailleuse

Je m’excuse par avance auprès de Jean-Christophe, dont vous trouverez ci-contre à gauche le lien vers le blog, de plagier son dernier sujet. Il s’agit de Saint-Exupéry. Vous vous souvenez, il avait disparu en mission à l’été 1944, au cours d’un vol de reconnaissance dans son P38 Lightning non armé. On avait fini par retrouver et authentifier des morceaux ramenés par des filets de pêche. Pour le reste, on supputait.

On le soupçonnait même de s’être écrasé volontairement. C’eût été beau. La légende. Il y avait un argument solide : c’était sa dernière mission de guerre. Ensuite, on allait trouver un prétexte pour le consigner au sol et le préserver. Il ne l’aurait pas accepté.

Et bien non. Tout simplement, un pilote allemand l’a repéré en contrebas, s’est glissé dans sa queue, certainement dans le soleil. Beware of the Hun in the sun. Il a tiré. C’était fini. Il est vivant, cet Allemand. Il s’appelle Horst Rippert. Il a su peu de temps après ce qu’il avait fait. On l’apprend aujourd’hui parce que le livre va sortir en librairie.

La légende aura sa revanche, parce qu’Horst Rippert était un lecteur de Saint-Exupéry. On dit même que c’est lui qui aurait donné à l’as de la Luftwaffe l’amour de l’aviation.

On ne supputera donc plus.

Saint-Exupéry est mort en mission de guerre.

Mission de quoi ?

Il nous a aussi laissé un livre sur ces missions, qui s’appelle Pilote de guerre.

Pilote de quoi ?

On ne l’imagine pas à la guerre, Saint-Exupéry. L’homme qui faisait parler les roses et apprivoiser les renards par les petits princes, et qui dessinait des moutons – même mal, même en des caisses – on ne le voit pas du tout larguer un tapis de bombes, cribler de balles un bimoteur à croix gammée, ni même disputer la maîtrise du ciel à des Messerchmitt hargneux, tournoyant de nuage en nuage avec l’oeil de lynx de celui qui sait qu’au prochain tour, au prochain virage, de ses canons tendus comme des poings il projettera sur l’autre une gerbe de fer et d’explosif.

Il faisait néanmoins la guerre.

Les froides données techniques nous informent qu’il accomplissait, pendant la bataille de France, des missions de reconnaissance en altitude sur Bloch 174 A3.

D’un point de vue très pragmatique, cela signifie un tout petit peu plus de chances de survie que ses collègues du bombardement, ou même de la chasse. Sans parler des Potez 63 qui traînaient au ras du sol leurs fragiles cabines vitrées, offertes aux coups de tout ce que l’Allemagne avait doté d’artillerie à poudre. C’est-à-dire pas mal de monde.

La reconnaissance, c’est la toute première mission de guerre que s’était vu confier l’aviation. Le Bloch 174, c’était l’un des avions les plus modernes du moment. Un bimoteur fin, racé, rapide. Aussi pouvait-on l’envoyer très haut au-dessus du front. Sa vitesse, presque celle des chasseurs, combinée à l’altitude, devait le préserver. Point de combat : une flèche, un point brillant, devant une traîne de givre dans le ciel de ce si beau printemps de 1940. Et voilà le poète au-dessus de la mêlée, pour accomplir la tâche de l’aviation par excellence : voler, pour tout voir de plus haut.

Ça, c’est la théorie.

En pratique, de drôles d’enfants d’honneur jouaient souvent à rattraper la traîne. Le Français solitaire n’avait alors plus que les cinq pétoires de bord, contre une palanquée de canons de 20. Plus bas, la flak s’en mêlait. Le poète ? il devait veiller au grain, surveiller ce ciel devenu un piège mortel, ramener son équipage. Et même tirer. Du moins, des mitrailleuses fixes lui en donnaient-elles la possibilité.

La pratique, aussi, c’étaient les pertes. Les rangs qui se clairsemaient et les missions de plus en plus souvent mortelles.

C’était ainsi. Le poète faisait la guerre. Il nous a même expliqué pourquoi. Il voyait s’engloutir la France, et bien plus : la civilisation. Chaque équipage, chaque ami qui ne revenait pas, c’était le monde qui s’enténébrait un peu plus. Chaque tour de chenille d’un Panzer écrasait un Petit Prince, un renard, ou une rose. Ils venaient d’un pays où il n’y avait pour les moutons que des barbelés, et des couteaux.

Que faire ?

Il savait que le combat de la France était sans issue. Il le croyait même bien plus perdu d’avance qu’il ne l’était en réalité.

Il eût pu se préserver. Garder bien cachée au fond de soi sa petite flammèche et attendre des jours meilleurs. Se carapater prudemment sur l’astéroïde B612.

Il appelait cela être mis à l’abri comme un pot de confiture sur une étagère.

Alors, il a voulu barbouiller ses ailes d’une cocarde, quitter la plume pour la gâchette d’une mitrailleuse, se glisser au milieu des Messerschmitt, et tout gauche dans ces oripeaux, mal à l’aise et rêveur dans son appareil encadré par la Flak, être le soldat qui accomplit sa mission, le capitaine qui ramène son monde sain et sauf de par-delà le feu.

Ça lui ressemble si peu, mais il l’a fait.

Parce qu’il savait qu’écrire le Petit Prince ne suffisait pas. Que tout pouvait encore disparaître.

Finalement, sa mort a été plus proche de la légende. Cette fois, il volait seul, en mer, dans un avion sans armes. On peut l’imaginer foudroyé en un instant, tombant un peu comme le Petit prince dans le sable. Ça dû faire plus de bruit, à cause de la mer, mais personne n’était là pour l’entendre. Alors, on peut regarder les étoiles et se demander s’il n’est pas dans l’une d’elles.

06.03.2008

Comment le printemps s'annonce

Il n’y a plus de saisons ma bonne dame. Je ne sais pas si vous, vous avez ressenti ce qu’on peut appeler un hiver, mais ici, partagés entre Nîmes et quelques retours sur Lyon, nous n’avons pas éprouvé grand-chose d’autre que quelques gelées matinales. Vous y avez perdu quelques pages enflammées sur les beautés de Lyon sous la neige. Aujourd’hui, avec deux semaines et plus sur le calendrier céleste, le printemps s’avance. Il est donc temps d’apprendre ou de réapprendre à le regarder.

Au cours de mes dernières promenades, je me suis donc attaché à voir comment le printemps s’annonçait. Ce n’est pas réellement discret. Par une belle journée froide, le Pic vert lance son rire de tronc en tronc et dans les haies, dans les jardins, on découvre que certains buissons sont en fleur, qui blancs, qui jaunes, aubépine ou forsythia. Quelque main invisible est venue semer à leur pied la renaissance et dans la nuit, sans doute, elle a éclos, galopé des racines aux bourgeons sommitaux et fait jaillir ce bouquet de couleur, d’un seul élan.

Et les voilà, première avant-garde.

C’est encore l’hiver. La légende veut que les forsythias fleuris, à Lyon, voient toujours la neige. Elle survit aux démentis infligés chaque année par le satané réchauffement climatique. Aussi, peut-on désormais les saluer comme les premiers éclaireurs du printemps.

Il faut ensuite guetter. Se baisser pour découvrir au ras de l’herbe fatiguée et roussie, les toutes premières fleurs. Il y a naturellement les célébrités : la Pâquerette, et la Primevère (oui, le coucou : au fait, savez-vous qu’il y en a deux ?) Dans la forêt encore nue, la Petite Pervenche, aux pétales en ailes de moulin à vent, l’Anémone sylvie, aux corolles d’un blanc pur toujours tourné vers le soleil, tissent leurs denses tapis sur les feuilles mortes. Aux arbres, les bourgeons, patiemment assoupis dans l’attente de jours meilleurs, se gonflent, s’ouvrent. Chaque jour, une nouvelle venue en sous-bois, un peu plus de vert tendre sur les branches. Bientôt, les feuilles toutes plissotées du Charme donneront le ton. Et puis les érables. Les hêtres. Et bien plus tard, bons derniers, les grands chênes achèveront de recouvrir la voûte de verdure et c’est déjà la douce pénombre de l’été forestier qui les baignera tous.

Nous n’en sommes pas encore là. Il y a encore tant à voir et à entendre. Ecoutons ! C’est l’heure de guetter les premiers chants, à la cime des arbres ou bien en haut du toit. La tourterelle a repris sa lancinante ritournelle. Dans le parc, le Serin, le Verdier et le Chardonneret se lancent leurs trilles et cliquetis métalliques. Le merle, dès l’aube, lance sur la campagne endormie ou la ville bruissante ses longues phrases flûtées... Un tip-tiap venu d’une rangée d’arbres : le premier Pouillot véloce. Une petite boule noire, sur l’antenne de télévision, égrène une ritournelle sèche, tandis qu’une silhouette gris souris papillonne alentour : les Rougequeues retrouvent le carré de toits qui est leur domaine.

Et les mésanges n’en finissent plus de faire résonner leurs sifflets à deux tons et leurs trilles argentés, sur les branches qui lentement se couvrent d’un vert tendre encore ténu, encore chiffonné...

Dans la forêt, les Pics n’en finissent pas de voleter, de s’appeler et de marteler sur les branches en un étrange tambour.

Chaque jour, un pas de plus, une pièce de plus au puzzle du vivant, du printemps gorgé de sang et de sève, comme un torrent libéré dans sa force par la fonte des neiges et qui dévale, grondeur et joyeux, les pentes sur les pierres moussues.

Bientôt, les migrateurs reviendront, un à un. Les fauvettes, les pouillots, les hirondelles bien sûr. Jusqu’au sommet des collines, explosera un camaïeu de vert, des verts toujours plus sombres, plus profonds, plus brillants aussi. Et dans le ciel du printemps repu, un long cri strident, un petit arc noir qui traverse le ciel – le premier Martinet est de retour.

Ce sera alors l’été.

Prenons le temps de savourer cette lente marche vers l’apothéose du vivant. Du plus grand arbre à la plus humble fleur, apprenons à n’en rater aucune étape : à voir, écouter, sentir.

07.02.2008

Saintes horreurs

Disons-le tout net : la ville que nous avons présentement l’heur d’habiter n’est pas la plus fournie en églises historiques. La plus proche de nous est un gigantesque édifice néogothique de la taille d’un porte-avions, et qui d’ailleurs joue ce rôle chaque soir pour plusieurs dizaines ou centaines de choucas. Elle balise l’horizon de deux flèches à l’esthétique incertaine. Quant à l’intérieur, il concentre à peu près toutes les pièces de la piété populaire fin dix-neuvième, des fausses draperies gravées dans le marbre à l’énorme crucifix suspendu, oui messieurs-dames, suspendu sous la croisée du transept, où le Christ arbore un visage aussi expressif que le personnage d’une « neige » ramenée de Lourdes et déposée sur la télé. Aussi affublè-je cet édifice du surnom de Sainte Horreur.

Pieux que je suis, j’y ai assisté hier à une messe. Les taquins pouvaient d’entrée y noter que le mercredi des cendres ouvrait la montée vers Pâques.

Pardon. Il est grand, le mystère de la Foi.

A cette heure peu compatible avec le travail salarié à temps plein, l’assemblée sentait un peu la maison de retraite, mais c’était à redouter. Çà et là, quelques égarés abaissaient d’un centième la moyenne d’âge, à l’instar de cette héroïque mère de famille gérant avec difficulté le défi posé par la présence de ses six mouflets, en diagonale de neuf ans à trois mois, avides d’exploiter au mieux les vastes espaces de la nef latérale. Tagadap tagadap.

A l’heure du chant d’entrée, ce fut le drame. Le micro de la demoiselle Aulongbec chargée de l’animation ne fonctionnait pas, ou peu, et c’est par bribes incertaines que nous parvenait une voix à la justesse de même. Puis vint l’orgue. Energique, il couvrit soudain le chant d’une mélodie puissante, mais totalement dépourvue de rapport avec lui. Ne singe pas Bach qui veut.

Pour nos pauvres oreilles, ce fut la première station du chemin de croix. La passion selon singeant, en somme. Pardon seigneur. Je confesse à Dieu tout puissant, je reconnais devant mes frères que je m’étais juré de la caser. Il y a préméditation, en plus.

Tout ne fut certes pas à jeter. Quoique les lectures fussent peu audibles, l’évêque nous offrit comme viatique une homélie d’une grande sagesse, en ce jour d’entrée en carême. Je n’étais certes pas là comme caricaturiste. Enfin pas seulement. L’occasion a seulement fait le larron. Et j’ai toujours lu qu’une église était, pour un larron, terre d’asile et de protection.

Ma chère et tendre commenta que l’évêque avait une voix portant mieux que le père Métral – l’un de ses auxiliaires. Il me fallut bien ajouter qu’il voyait, sans doute, aussi plus loin que le père Métrope.

L’imposition des cendres vint nous rappeler que nous étions poussière. C’est toujours la seule explication rationnelle que j’aie jamais vue à la réapparition spontanée de cette dernière sur les meubles et le clavier d’ordinateur. Nous y retournons petit à petit. On s’use, avec le temps. Dans mon cas, je ne sais de quel côté se fait l’usure, mais je souhaiterais qu’elle s’oriente un peu vers mon tour de taille.

On me murmure dans l’oreillette que le carême est un temps propice à allier le saint au sain, et à rogner sur le bedon pour implorer pardon. Que le Seigneur soit la force de mon bras, au moment de refermer le sachet de papillotes. Des papillotes en Carême. On en a excommunié pour moins que ça.

Je pourrais parler des derniers chants de cette inégale célébration, mais cela relèverait du friendly fire sur l’hélicoptère de la Croix Rouge.

Visez bien le centre de la Croix, c’est un peu ce qu’on nous serine à l’église, notez bien. Mais pas dit comme ça.

Vous pensez qu’avec tout ça, je n’entame pas la sainte période du Carême dans les meilleures dispositions ? Allons, allons. Le rire est le propre de l’homme. Sans aucun doute, le Fils de l’homme a donc ri. Il connaissait un tas de petits tours propres à sidérer l’assistance. Où est le plaisir de gambader au beau milieu du lac de Tibériade, si on ne peut plus pouffer devant la mine ahurie de ses disciples et leur lancer que pour des pêcheurs, ils ont des yeux de merlan frit ?

Les évangélistes étaient des gens sérieux. Si le Christ a fait des calembours, ils ne les ont pas retenus, les tristes sires. Même dans les apocryphes : pas trace. Peut-être un jour, un manuscrit de la Mer morte fera-t-il tomber ce tabou.

Faisons-en donc pour lui. Et surtout, partageons.