06.03.2008

Comment le printemps s'annonce

Il n’y a plus de saisons ma bonne dame. Je ne sais pas si vous, vous avez ressenti ce qu’on peut appeler un hiver, mais ici, partagés entre Nîmes et quelques retours sur Lyon, nous n’avons pas éprouvé grand-chose d’autre que quelques gelées matinales. Vous y avez perdu quelques pages enflammées sur les beautés de Lyon sous la neige. Aujourd’hui, avec deux semaines et plus sur le calendrier céleste, le printemps s’avance. Il est donc temps d’apprendre ou de réapprendre à le regarder.

Au cours de mes dernières promenades, je me suis donc attaché à voir comment le printemps s’annonçait. Ce n’est pas réellement discret. Par une belle journée froide, le Pic vert lance son rire de tronc en tronc et dans les haies, dans les jardins, on découvre que certains buissons sont en fleur, qui blancs, qui jaunes, aubépine ou forsythia. Quelque main invisible est venue semer à leur pied la renaissance et dans la nuit, sans doute, elle a éclos, galopé des racines aux bourgeons sommitaux et fait jaillir ce bouquet de couleur, d’un seul élan.

Et les voilà, première avant-garde.

C’est encore l’hiver. La légende veut que les forsythias fleuris, à Lyon, voient toujours la neige. Elle survit aux démentis infligés chaque année par le satané réchauffement climatique. Aussi, peut-on désormais les saluer comme les premiers éclaireurs du printemps.

Il faut ensuite guetter. Se baisser pour découvrir au ras de l’herbe fatiguée et roussie, les toutes premières fleurs. Il y a naturellement les célébrités : la Pâquerette, et la Primevère (oui, le coucou : au fait, savez-vous qu’il y en a deux ?) Dans la forêt encore nue, la Petite Pervenche, aux pétales en ailes de moulin à vent, l’Anémone sylvie, aux corolles d’un blanc pur toujours tourné vers le soleil, tissent leurs denses tapis sur les feuilles mortes. Aux arbres, les bourgeons, patiemment assoupis dans l’attente de jours meilleurs, se gonflent, s’ouvrent. Chaque jour, une nouvelle venue en sous-bois, un peu plus de vert tendre sur les branches. Bientôt, les feuilles toutes plissotées du Charme donneront le ton. Et puis les érables. Les hêtres. Et bien plus tard, bons derniers, les grands chênes achèveront de recouvrir la voûte de verdure et c’est déjà la douce pénombre de l’été forestier qui les baignera tous.

Nous n’en sommes pas encore là. Il y a encore tant à voir et à entendre. Ecoutons ! C’est l’heure de guetter les premiers chants, à la cime des arbres ou bien en haut du toit. La tourterelle a repris sa lancinante ritournelle. Dans le parc, le Serin, le Verdier et le Chardonneret se lancent leurs trilles et cliquetis métalliques. Le merle, dès l’aube, lance sur la campagne endormie ou la ville bruissante ses longues phrases flûtées... Un tip-tiap venu d’une rangée d’arbres : le premier Pouillot véloce. Une petite boule noire, sur l’antenne de télévision, égrène une ritournelle sèche, tandis qu’une silhouette gris souris papillonne alentour : les Rougequeues retrouvent le carré de toits qui est leur domaine.

Et les mésanges n’en finissent plus de faire résonner leurs sifflets à deux tons et leurs trilles argentés, sur les branches qui lentement se couvrent d’un vert tendre encore ténu, encore chiffonné...

Dans la forêt, les Pics n’en finissent pas de voleter, de s’appeler et de marteler sur les branches en un étrange tambour.

Chaque jour, un pas de plus, une pièce de plus au puzzle du vivant, du printemps gorgé de sang et de sève, comme un torrent libéré dans sa force par la fonte des neiges et qui dévale, grondeur et joyeux, les pentes sur les pierres moussues.

Bientôt, les migrateurs reviendront, un à un. Les fauvettes, les pouillots, les hirondelles bien sûr. Jusqu’au sommet des collines, explosera un camaïeu de vert, des verts toujours plus sombres, plus profonds, plus brillants aussi. Et dans le ciel du printemps repu, un long cri strident, un petit arc noir qui traverse le ciel – le premier Martinet est de retour.

Ce sera alors l’été.

Prenons le temps de savourer cette lente marche vers l’apothéose du vivant. Du plus grand arbre à la plus humble fleur, apprenons à n’en rater aucune étape : à voir, écouter, sentir.

07.02.2008

Saintes horreurs

Disons-le tout net : la ville que nous avons présentement l’heur d’habiter n’est pas la plus fournie en églises historiques. La plus proche de nous est un gigantesque édifice néogothique de la taille d’un porte-avions, et qui d’ailleurs joue ce rôle chaque soir pour plusieurs dizaines ou centaines de choucas. Elle balise l’horizon de deux flèches à l’esthétique incertaine. Quant à l’intérieur, il concentre à peu près toutes les pièces de la piété populaire fin dix-neuvième, des fausses draperies gravées dans le marbre à l’énorme crucifix suspendu, oui messieurs-dames, suspendu sous la croisée du transept, où le Christ arbore un visage aussi expressif que le personnage d’une « neige » ramenée de Lourdes et déposée sur la télé. Aussi affublè-je cet édifice du surnom de Sainte Horreur.

Pieux que je suis, j’y ai assisté hier à une messe. Les taquins pouvaient d’entrée y noter que le mercredi des cendres ouvrait la montée vers Pâques.

Pardon. Il est grand, le mystère de la Foi.

A cette heure peu compatible avec le travail salarié à temps plein, l’assemblée sentait un peu la maison de retraite, mais c’était à redouter. Çà et là, quelques égarés abaissaient d’un centième la moyenne d’âge, à l’instar de cette héroïque mère de famille gérant avec difficulté le défi posé par la présence de ses six mouflets, en diagonale de neuf ans à trois mois, avides d’exploiter au mieux les vastes espaces de la nef latérale. Tagadap tagadap.

A l’heure du chant d’entrée, ce fut le drame. Le micro de la demoiselle Aulongbec chargée de l’animation ne fonctionnait pas, ou peu, et c’est par bribes incertaines que nous parvenait une voix à la justesse de même. Puis vint l’orgue. Energique, il couvrit soudain le chant d’une mélodie puissante, mais totalement dépourvue de rapport avec lui. Ne singe pas Bach qui veut.

Pour nos pauvres oreilles, ce fut la première station du chemin de croix. La passion selon singeant, en somme. Pardon seigneur. Je confesse à Dieu tout puissant, je reconnais devant mes frères que je m’étais juré de la caser. Il y a préméditation, en plus.

Tout ne fut certes pas à jeter. Quoique les lectures fussent peu audibles, l’évêque nous offrit comme viatique une homélie d’une grande sagesse, en ce jour d’entrée en carême. Je n’étais certes pas là comme caricaturiste. Enfin pas seulement. L’occasion a seulement fait le larron. Et j’ai toujours lu qu’une église était, pour un larron, terre d’asile et de protection.

Ma chère et tendre commenta que l’évêque avait une voix portant mieux que le père Métral – l’un de ses auxiliaires. Il me fallut bien ajouter qu’il voyait, sans doute, aussi plus loin que le père Métrope.

L’imposition des cendres vint nous rappeler que nous étions poussière. C’est toujours la seule explication rationnelle que j’aie jamais vue à la réapparition spontanée de cette dernière sur les meubles et le clavier d’ordinateur. Nous y retournons petit à petit. On s’use, avec le temps. Dans mon cas, je ne sais de quel côté se fait l’usure, mais je souhaiterais qu’elle s’oriente un peu vers mon tour de taille.

On me murmure dans l’oreillette que le carême est un temps propice à allier le saint au sain, et à rogner sur le bedon pour implorer pardon. Que le Seigneur soit la force de mon bras, au moment de refermer le sachet de papillotes. Des papillotes en Carême. On en a excommunié pour moins que ça.

Je pourrais parler des derniers chants de cette inégale célébration, mais cela relèverait du friendly fire sur l’hélicoptère de la Croix Rouge.

Visez bien le centre de la Croix, c’est un peu ce qu’on nous serine à l’église, notez bien. Mais pas dit comme ça.

Vous pensez qu’avec tout ça, je n’entame pas la sainte période du Carême dans les meilleures dispositions ? Allons, allons. Le rire est le propre de l’homme. Sans aucun doute, le Fils de l’homme a donc ri. Il connaissait un tas de petits tours propres à sidérer l’assistance. Où est le plaisir de gambader au beau milieu du lac de Tibériade, si on ne peut plus pouffer devant la mine ahurie de ses disciples et leur lancer que pour des pêcheurs, ils ont des yeux de merlan frit ?

Les évangélistes étaient des gens sérieux. Si le Christ a fait des calembours, ils ne les ont pas retenus, les tristes sires. Même dans les apocryphes : pas trace. Peut-être un jour, un manuscrit de la Mer morte fera-t-il tomber ce tabou.

Faisons-en donc pour lui. Et surtout, partageons.

14.01.2008

La fête est finie

Voici déjà la mi-janvier. Les fêtes de fin d’année sont déjà bien loin, séparées de nous par deux semaines de grisaille et de pluie. Nous avons tous repris le collier. Ainsi en va-t-il chaque année. Le 2 janvier est le pire jour de l’année.

Alors, certes, il est de bon ton, à l’approche de Noël, de s’offusquer de cette grande foire à la consommation, des Pères Noël au sourire niais, des rennes stupides traînant des luges chargées de packs Orange et d’écrans plats ; des orgies de foie gras, des couleurs criardes, des sourires plastifiés sur l’affiche au-dessus d’un mendiant.

Ce sont même plus souvent des non-croyants qui se scandalisent de la grande perversion de Noël, où l’on célèbre, il faut de plus en plus souvent le rappeler, la venue de Dieu comme un enfant d’une famille pauvre de Palestine. Peut-être les autres parviennent-ils à se dire que, même s’il y aura la douzaine d’huîtres et le sapin, ils n’oublieront pas l’essentiel.

Je suis allé à la messe me rappeler de l’essentiel, et j’ai mangé du foie gras.

Et j’ai cherché une fois encore à revivre Noël avec les yeux de l’enfance en plus de ceux du chrétien. A m’émerveiller des ors et des guirlandes, des feux et des lumières, des villes illuminées, des vitrines, à espérer simplement quelques heures de joie.

J’ai plaint ceux pour qui les fêtes ne sont que des réunions de famille en forme de corvée rituelle et j’ai tenté de retenir chaque minute du « Gloria » de la messe dite de minuit. J’ai voulu faire mienne l’explosion de joie des anges annonçant « la bonne nouvelle pour tout le peuple », en me moquant éperdument que la vraie Nativité ait probablement eu lieu en avril. Du reste, l’Eglise n’a jamais prétendu que le 25 décembre en était le jour anniversaire.

Non : en plaquant l’une de ses deux plus grandes fêtes sur les Saturnales, elle a touché à l’essentiel. Il fallait une fête et une débauche de joie dans les jours les plus noirs, un viatique avant que d’affronter l’hiver.

Noël, jour de l’An passés. Finis les repas, finis les sourires, finie la joie. Dès le 2, on a vite arraché les décorations, démonté les sapins, dépendu les guirlandes. Vite, les supermarchés se sont envahis du Blanc : le linge de maison, symbole de labeur et de monocorde, balaie les mille couleurs de décembre. Vite, les soldes, vite, la reprise du travail, vite la rentrée pour tous. Tirez le rideau. La joie ne saurait exister en-dehors des étroites limites légales. La production (de quoi ? certes pas de bonheur) doit reprendre.

Aussi vite est venue la pluie.

On a balayé les couleurs et vite soufflé les petites bougies de bonheur allumées dans les yeux des enfants, et de ceux qui cherchent à l’être encore un peu.

Nous voilà seuls maintenant, face à l’implacable hiver.

Nous voilà dans la nuit et le froid, courbant le dos. Plus rien à espérer, une année de plus.

Si dopées à la réclame, si consuméristes, si convenues qu’aient été les fêtes, n’était-il pas triste de les bouder avec hauteur ? Ne valait-il pas mieux savourer jusqu’à la dernière goutte cette toute petite bouffée de lumière... d’attente de joie, et de joie ?