02.10.2008
La nuit est venue
La nuit est venue. Autrefois, la nuit n’était pour moi que la fenêtre sur les étoiles. Le télescope, dans un coin du salon, ne demandait qu’un instant pour accueillir au fond de lui une lumière argentée venue du fond d’un ciel d’encre. C’étaient des heures de paix. Des lumières jaunes caressaient des rues désertes et il flottait dans la mémoire des visions de villages endormis, entourés de prés baignés de lune, où parfois la note d’un hibou se posait, sur la portée du silence. Le ciel ruisselait d’infimes saphirs, offerts et au-delà de toute souillure. C’était ainsi.
Il y avait aussi les nuits dans les marais, où un semis d’autres étoiles sur l’horizon, répondait aux étoiles de là-haut. La voix ample et profonde de la mer berçait la scène, quelques courbes dessinaient les ponts, une masse noire balisait une île, un feu tourbillonnant pour un phare. Les canaux scintillent. La rumeur de cent mille oiseaux chuchote, et soudain, tout près, l’appel glacial et flûté d’un pluvier.
Puis la nuit se mua en univers plus inquiétant. Hors de contrôle et grosse de sourdes menaces. Ne sors pas, tu te perdrais. Tu sombrerais dans l’abandon et la mort. Liens brisés d’avec le monde, disparu – on courrait, comme tu courrais, fou d’inquiétude et de douleur. Comme l’on crie dans un cauchemar, on crie et aucun son ne sort.
Encens, un doigt de rhum, paradis artificiel. Portes ouvertes à deux battants de rêves maladifs. Tout tourbillonne. Solitaire et sans sommeil, on laisse la pensée errer comme une chauve-souris enfermée. Elle évolue d’un vol bizarre, ondulant et déconcertant, esquive, s’écarte, revient et finit par se heurter aux murs d’une prison sans fenêtre. Qu’ai-je fait ? Que vivrai-je demain ? Ai-je envie de voir demain ? Que cette nuit n’en finisse plus... que jamais ne vienne l’aube grise. Ainsi à tout prendre, en reste-t-on là. Comme un ruisseau qui se divise en cent bras qui se réunissent plus loin, méandrent et se resubdivisent à l’infini, des raisonnements naissent, croissent, s’enchevêtrent. On explore cette forêt dégouttante d’angoisses avec la même fascination et la même crainte, qu’un pionnier perdu dans quelque Amazonie. Le monde n’est plus ; il est lointain, assourdi, déformé. Il se dissout en fumées – qui demain, refroidies, grises, dégoûteront. Je marche là par des greniers de mémoire où, sous la poussière, surgit une vieille photographie, un parfum de bois ancien. Mais que l’escalier craque et la peur me glace. Cet univers n’est pas à l’abri. Et je puis m’y perdre.
Que d’heures ai-je passées ainsi, à traquer la vérité et la connaissance par ce dédale aux couleurs sombres. Combien étions-nous ainsi, que parfois, un espace virtuel réunit – navires égarés, peinant contre de vastes tempêtes sur un même océan. Chacun, nous apportons notre bougie, notre verre de rhum, une musique sinistre, et quelques larmes.
Chacun et tous, explorions d'étranges et terribles contrées, les ultimes refuges de l'inconnu, la noirceur de nos âmes, des greniers de mémoire, des égouts de terreurs.
Des liens se nouent, des mots d'aide et d'amour en écho aux cris de désespoir, au rythme des Lacrymae Caravaggio.
Et si quelque artiste de génie pouvait, en une de ces nuits, tracer tous les tableaux qui dansent dans nos esprits en pleurs, il en naîtrait une fresque inconnue, nonpareille, profonde comme un ciel étoilé, et démoniaque, et sourde, et claire obscure, et rouge, et bleue sur le noir.
Puis l’aube viendra. Elle ne sera pas la lumière qui dissipe les terreurs et chasse les spectres. Elle ne sera que gris rappel des chaînes du quotidien, du labeur, et du devoir économique qui doctement, étouffe les cent mille rêves qui se sont élancés, criant d’espoir ou de douleur, vers une étoile.
22:52 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, écriture, dépression, nuit, psychologie, peur, angoisse
13.07.2007
Observons
Je voudrais être comme Ernst Jünger.
Non, pas le Jünger de 1918. Pas le lieutenant de troupes de choc, décoré en septembre de cette même année de l’ordre Pour Le Mérite.
Vous ne connaissez pas le Pour Le Mérite ? Créée par Frédéric II, c’était la plus haute distinction militaire de Prusse. Une croix de Malte d’émail bleu, ceinte de la devise éponyme – en français. Pendant la Première Guerre mondiale, ce fut notamment la médaille des As. Les premiers à la recevoir furent, le même jour, Max Immelmann et Oswald Bölcke. Mais Jünger était lieutenant d’infanterie. Quatorze fois blessé, de tous les assauts et de tous les coups de main, il reçut la prestigieuse décoration fin septembre 1918.
Aussi moi, le poltron, le pusillanime, n’ai-je décidément rien de commun avec ce jeune héros.
Après la guerre, Jünger devint écrivain. Voici celui qui nous intéresse. Jünger écrivit : « La guerre comme expérience intérieure », « Sur les falaises de marbre » ou encore « Les abeilles de verre ». Et bien d’autres. Il observait son siècle comme le naturaliste observe la vie d’un insecte, ou la croissance d’une plante. Il savait l’interpréter. Il ressentait tout, chaque soubresaut de ce siècle de tempêtes – mais avec dix, vingt, trente ans d’avance. Il ne prédisait pas, il éprouvait – et pressentait ainsi en sa chair les extrêmes de chacune des idées qui allait balayer le monde, avant même qu’elle fût sortie de l’ombre.
Je ne serai jamais écrivain. Je me contente d’écrire sur le plus ordinaire des supports que le monde moderne nous offre, et c’est merveilleux. Je n’ai pas de talent et je publie, sans dépenser un sou. Mais j’aimerais adopter, au moins, sa démarche. Observer, et écrire ce que je vois, ce que cela m’inspire, surtout. Quelles idées naissent là, que deviendront-elles ? Quelle sublime ou infâme métaphore naît à la vue de ces fourmilières humaines qui sont l’univers moderne ?
Loin, loin sont les terres incultes, désertes et que l’on disait hostiles – en quoi je vois des bois vierges, des fleuves purs, roulant, tressant et plessant leurs bras entre des îles de frênes et de lianes, la grande plaine d’Europe du Nord froide, humide et peuplée de rien ; loin les continents à découvrir, semés de quelques peuples cavaliers, les montagnes qui n’ont pas de nom, les golfes glacés inconnus, les caps qui pointent un horizon de brume, au-delà de toute science.
Tout est quadrillé et l’homme technico-économique est partout. J’en profite. Il n’y a plus de taches blanches sur les cartes et je ne peux rêver que d’horizons qui sont, à d’autres, familiers. Où se tient sans doute une performante usine. Monde made in China. Oh mais dites, Mongolskii Altai, cela ne fait pas très bien comme naming d’espace de production ! Notez sur vos palm, qu’il y aura une réunion brain-storming sur le sujet, mardi en huit à 14h00.
Jünger aurait sans doute vomi ce monde. Virgil Gheorghiu l’a précédé. Nous sommes bien dans le monde de l’esclave technique.
Il n’est plus parcouru d’idées, mais de tendances. Il ne bruit plus d’aspirations, mais d’objectifs ; de plans de carrière, d’engineering, de business. Il ne découvre plus, il budgète la recherche-développement.
Pour autant, ce monde sans rêves vit et s’agite. Il y a donc encore à voir, même chez les hommes ; observer avec la même attention la Tétragnathe construisant sa toile, ou l’humain qui se débat sur la roue où on le rive, conserve un sens. Tout s’enchevêtre, se carambole ; les idées se périment avant même d’être à la mode ; chacun se donne cent rôles, cent identités, au sein de son espace, son MySpace bardé d’images clignotantes, de galeries, de sons et d’avatars. Mille avatars au même instant, déluge d’incarnations, chute irrémédiable de l’univers linéaire. Mille univers, mille humanités virtuelles marchent d’un même pas – et pourtant il n’y en a tout de même qu’une.
Et loin là-bas dans le Sud, un paysan tanzanien est fier de sa paire de boeufs attelée, et de son téléphone portable grâce auquel il annonce à un prêtre du Nord que les pluies sont arrivées. Mon Yahoo ! ne m’annonce pas l’arrivée des pluies en Tanzanie ; au lieu de cela, s’attarde à la une l’histoire d’un paravent qui protégeait l’intimité de Tony Parker. Pardon ! Son exclusivité.
L’histoire du mariage de Tony Parker et de son paravent aurait été belle si les photos avaient été réservées aux seuls proches. Un mariage religieux, ce n’est pas un show people. Enfin, ça ne devrait pas. Mais non. C’était un contrat avec un magazine. Les photos se vendront. Mais l’important, c’est que les boeufs labourent une terre alourdie par la pluie, là-bas.
Observons.
12:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, blog, écriture, ernst junger, pour le merite, actualité, réflexion
05.05.2007
La cruche pleine d'écrits qui n'existent pas
Après quelques tableaux socio-géographiques, la note ci-dessous va s'intéresser cette fois-ci à son propre auteur. Voici une première plongée dans les arcanes de la Cruche fendue, celle qui laisse s'écouler tout le liquide de ces mots que vous trouverez, à votre gré, saumâtres ou doux, rafraîchissants ou insipides. Comme il vous plaira. Vous savez comment la cruche fuit. Mais comment qu'elle se remplit, au fait ?
Vais-je la faire lyrique ou pas ? Sur le plateau d'une émission de tauque-chaud, ou de tivi-rihalithie, je dirais d'un ton pénétré en me rejetant en arrière : "mon inspirâtion, c'est le quautidien, c'est le fruit de mes mille rencontres de chaque jour avec l'extraordinaire dans l'ordinaire, le fantastique dans le réel, l'étraônge dans le banâl". Pour dire qu'en gros, comme d'autres poètes modernes de plateau de prime-time, je suis infoutu d'aller chercher l'inspiration sur une falaise ou dans quelque délicate tour d'ivoire, alors je me contente de griffonner sur mon décor de chaque jour. Puisque je ne sais pas m'en libérer. Ce n'est pas honorable et c'est encore plus rebattu, désormais, que d'aller peindre le soleil sur la mer à Etretat.
Mais c'est plus fort que moi, et en plus c'est vrai. C'en est même névrotique. Dès que je marche seul, si quelque angoisse ne détourne pas à son seul profit les canaux de mes synapses, je me vois écrivant tout ce qui se déroule. Ces lignes naissent, s'inscrivent un instant dans le fond de mes yeux, je les vois comme je vois celles que je tape en cet instant précis. Elles racontent, dans le même style abrupt et saccadé, avec les mêmes chaînes interminables de propositions - jusqu'à en perdre le sujet - comment je marche sur le trottoir, descends dans le métro et croise le regard d'une personne que je trouve louche. Comment je trébuche sur une marche, comment le soleil m'accable par une vitre. Tout cela au passé simple, comme si j'écrivais, "en temps réel" mes mémoires. Parfois j'ai imaginé des dispositifs pour saisir et garder une trace de tout cela. C'est impossible. Et puis ça donnerait quoi ? Des "tranches de vie". Ha ça oui. Toujours la même. On y lirait la névrose du regard que je porte sur le monde. Il suffirait pour cela de rechercher les vocables positifs dans ces descriptions d'une vie banale. De découvrir qu'on a bien assez des doigts d'une main, par exemple, pour ceux qui s'appliquent aux inconnus que je croise de la sorte. Il n'y serait question que de regards hargneux, de démarche arrogante, de se frayer un chemin avec agressivité. Sous le prisme déformant de mon regard du moment, tous me sont a priori hostiles. Je me vois dans un décor souvent répugnant, et presque toujours peuplé de véritables monstres, tous prêts à me sauter à la gorge. A me faire subir quelque violence car je me sais totalement sans défense, face à l'agression gratuite. Aussi la crois-je possible, puisque je la devine couronnée de succès. Pourquoi s'en priveraient-"ils" ?
Qu'est-ce qui fait changer tout ça ? Pour qu'enfin, quelque terme plus élogieux s'ajoute à ces lignes effacées sitôt pensées et écrites dans ma tête, il faut... Il faut que la personne pose un acte qui dénote une qualité. Qu'elle démontre, vis-à-vis de moi ou d'un autre alentour, qu'elle sait interagir sans agresser. Il suffit d'un échange de quelques mots courtois. D'une place cédée dans le métro, ou d'une poussette qu'on aide à porter. Ou d'un signe que non, cet être-là n'est pas un grand méchant loup dans la bergerie. Je me souviens d'un jeune aux allures de p'tite racaille qui céda sa place à une septuagénaire, et d'un grand Black au look rappeur au-delà de la caricature, lisant froidement dans le bus un épais et ardu roman d'un auteur russe. Stupides stéréotypes ! La leçon était bonne et me plaisait. Pourquoi diable un basketteur bardé de casquette, mp3 et pantalon boussonné serait hostile à Dostoievski ? Ne traînè-je pas moi-même la mâchoire, la tignasse et la tenue négligée d'une espèce de brute mal dégrossie, et des volumes de Kafka, Kershaw ou Pascal dans un sac à dos usé jusqu'à la corde ?
Névrose ! Qu'importe la réalité; elle génère sans fin ces lignes qui m'emplissent jusqu'à l'écoeurement, ces récits de rien jamais écrits, où j'erre dans un monde de cauchemar, où les oasis de paix prennent, chaque jour davantage, des airs de forteresses assiégées.
22:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, écriture, dépression, estime de soi
01.05.2007
Pourquoi le blog de la cruche fendue...
Pourquoi le blog de la cruche fendue ? Qui est donc la cruche ?
Et bien, tout est parti du blog d'un co-forumiste, qui se pseudonomme Sana et qui tient un superbe blog, "le blog de l'ornithorynque" qui est incomparablement plus riche et mieux écrit que ne sera jamais celui-ci. En guise de commentaire, j'avais écrit que moi-même, je n'arriverais même plus à raconter comment mon cerveau se vidait comme une cruche fendue.
Et puis, il y a cette histoire, issue de quelque "sagesse indienne" et donc très à la mode, qui tourne sur le Net et dans de petits livres de spiritualité-bien être bon marché, qui raconte l'histoire d'un porteur d'eau qui, chaque jour, faisait sa tournée avec une cruche bien étanche, et une fendue qui laissait perdre le liquide en route. Après des mois et des années de tournée, il découvre que tout au long de son chemin, du côté où il porte la cruche fendue, bien entendu, ont crû et se sont multipliées toutes sortes d'herbes et de fleurounettes. Et c'est beau, on se pénètre de la morale et on tourne la page.
On dit aussi : heureux les fêlés, car ils laissent passer la lumière.
Cela fait donc trois raisons pour que le blog de Cuchlainn, un trentenaire affligé de dépression nerveuse, depuis et pour une durée indéterminée, soit le blog de la cruche fendue. La dépression et tous ces troubles mentaux donnent, dit-on, une hypersensibilité qui parfois peut servir à quelque chose. Soyez indulgents si je n'arrive pas à en donner la preuve ici.
Je vais commencer par publier quelques textes écrits depuis longtemps, pour donner une brève illusion de vie.
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