13.07.2007

Observons

Je voudrais être comme Ernst Jünger.

Non, pas le Jünger de 1918. Pas le lieutenant de troupes de choc, décoré en septembre de cette même année de l’ordre Pour Le Mérite.

Vous ne connaissez pas le Pour Le Mérite ? Créée par Frédéric II, c’était la plus haute distinction militaire de Prusse. Une croix de Malte d’émail bleu, ceinte de la devise éponyme – en français. Pendant la Première Guerre mondiale, ce fut notamment la médaille des As. Les premiers à la recevoir furent, le même jour, Max Immelmann et Oswald Bölcke. Mais Jünger était lieutenant d’infanterie. Quatorze fois blessé, de tous les assauts et de tous les coups de main, il reçut la prestigieuse décoration fin septembre 1918.

Aussi moi, le poltron, le pusillanime, n’ai-je décidément rien de commun avec ce jeune héros.

Après la guerre, Jünger devint écrivain. Voici celui qui nous intéresse. Jünger écrivit : « La guerre comme expérience intérieure », « Sur les falaises de marbre » ou encore « Les abeilles de verre ». Et bien d’autres. Il observait son siècle comme le naturaliste observe la vie d’un insecte, ou la croissance d’une plante. Il savait l’interpréter. Il ressentait tout, chaque soubresaut de ce siècle de tempêtes – mais avec dix, vingt, trente ans d’avance. Il ne prédisait pas, il éprouvait – et pressentait ainsi en sa chair les extrêmes de chacune des idées qui allait balayer le monde, avant même qu’elle fût sortie de l’ombre.

Je ne serai jamais écrivain. Je me contente d’écrire sur le plus ordinaire des supports que le monde moderne nous offre, et c’est merveilleux. Je n’ai pas de talent et je publie, sans dépenser un sou. Mais j’aimerais adopter, au moins, sa démarche. Observer, et écrire ce que je vois, ce que cela m’inspire, surtout. Quelles idées naissent là, que deviendront-elles ? Quelle sublime ou infâme métaphore naît à la vue de ces fourmilières humaines qui sont l’univers moderne ?

Loin, loin sont les terres incultes, désertes et que l’on disait hostiles – en quoi je vois des bois vierges, des fleuves purs, roulant, tressant et plessant leurs bras entre des îles de frênes et de lianes, la grande plaine d’Europe du Nord froide, humide et peuplée de rien ; loin les continents à découvrir, semés de quelques peuples cavaliers, les montagnes qui n’ont pas de nom, les golfes glacés inconnus, les caps qui pointent un horizon de brume, au-delà de toute science.

Tout est quadrillé et l’homme technico-économique est partout. J’en profite. Il n’y a plus de taches blanches sur les cartes et je ne peux rêver que d’horizons qui sont, à d’autres, familiers. Où se tient sans doute une performante usine. Monde made in China. Oh mais dites, Mongolskii Altai, cela ne fait pas très bien comme naming d’espace de production ! Notez sur vos palm, qu’il y aura une réunion brain-storming sur le sujet, mardi en huit à 14h00.

Jünger aurait sans doute vomi ce monde. Virgil Gheorghiu l’a précédé. Nous sommes bien dans le monde de l’esclave technique.

Il n’est plus parcouru d’idées, mais de tendances. Il ne bruit plus d’aspirations, mais d’objectifs ; de plans de carrière, d’engineering, de business. Il ne découvre plus, il budgète la recherche-développement.

Pour autant, ce monde sans rêves vit et s’agite. Il y a donc encore à voir, même chez les hommes ; observer avec la même attention la Tétragnathe construisant sa toile, ou l’humain qui se débat sur la roue où on le rive, conserve un sens. Tout s’enchevêtre, se carambole ; les idées se périment avant même d’être à la mode ; chacun se donne cent rôles, cent identités, au sein de son espace, son MySpace bardé d’images clignotantes, de galeries, de sons et d’avatars. Mille avatars au même instant, déluge d’incarnations, chute irrémédiable de l’univers linéaire. Mille univers, mille humanités virtuelles marchent d’un même pas – et pourtant il n’y en a tout de même qu’une.

Et loin là-bas dans le Sud, un paysan tanzanien est fier de sa paire de boeufs attelée, et de son téléphone portable grâce auquel il annonce à un prêtre du Nord que les pluies sont arrivées. Mon Yahoo ! ne m’annonce pas l’arrivée des pluies en Tanzanie ; au lieu de cela, s’attarde à la une l’histoire d’un paravent qui protégeait l’intimité de Tony Parker. Pardon ! Son exclusivité.

L’histoire du mariage de Tony Parker et de son paravent aurait été belle si les photos avaient été réservées aux seuls proches. Un mariage religieux, ce n’est pas un show people. Enfin, ça ne devrait pas. Mais non. C’était un contrat avec un magazine. Les photos se vendront. Mais l’important, c’est que les boeufs labourent une terre alourdie par la pluie, là-bas.

Observons.

07.05.2007

Nous sommes tous des potentiels

Il est un adjectif très à la mode en ce moment, c'est "potentiel". Un adjectif et pas un nom. Aucun candidat à la présidentielle n'a parlé du potentiel de la France, de ses jeunes, de ce que vous voulez. Non, le potentiel d'un jeune, c'est une formule désormais réservée au verbiage creux des entraîneurs de football. "Il a un énorme potentiel", c'est la nouvelle formule pour dire : c'est une quiche qui ne sait rien faire, mais je n'ai pas mieux en rayon en ce moment. Non ! Je ne parle pas de ça. Je parle de cette nouvelle mode qui distingue, désormais, le monde réel, et le monde potentiel. Qui visiblement n'est pas du tout le même. Chaque être, chaque chose, n'est plus seulement elle-même : elle est "Quelque chose d'autre" potentiel(le).

Potentiel : ce qui n'est pas mais qui pourrait bien être. Et ne l'oublions pas : en vertu du principe de précaution (honni soit qui l'inventa), il faut tabler sur le fait que le potentiel va se réaliser, surtout s'il est dangereux. Enfin, il faut faire comme si, des fois que. Parce qu'on ne peut pas prendre le risque. Potentiel : c'est l'attribut que l'on visse, désormais, à tous les coins de phrase, à tous les concepts, à toutes les descriptions. On y attache plus d'importance qu'au réel. Les décisions ne se font plus que les choses telles qu'elles sont, mais sur ce qu'elles peuvent potentiellement devenir. Et naturellement, c'est effrayant.

Parfois, à force d'enfiler les formules toutes faites comme perles sur un collier, on aboutit à des sentences stylistiquement irréprochables, et parfaitement absurdes. J'ai rencontré dernièrement un exemple magistral de ces produits étonnants du Xyloglottotron en folie. (Le Xyloglottotron est, vous l'avez deviné, une machine à produire à un rythme très-accéléré de la langue de bois. Tapi sous quelque Thulé technocratique, il répand sa production sur la planète, et j'en reparlerai sans doute un jour.) L'on nous demandait la liste des espèces d'oiseaux patrimoniales à l'échelon d'un certain territoire géographique, présentes ou potentiellement présentes sur ledit territoire. Le hic, c'est que pour déterminer si une espèce est patrimoniale à l'échelle d'un territoire, il faut connaître la taille de la population et sa dynamique : savoir si elle est rare et/ou menacée. Logique, non ? Je vous laisse donc imaginer comment on va pouvoir désigner comme patrimoniale une espèce potentiellement présente... c'est-à-dire que tout est inconnu d'elle dans la région, y compris sa présence même !
Ce n'est pas grave... la phrase se tient. C'est la demande. On a eu un peu de mal à expliquer pourquoi on ne pouvait pas y répondre.
Je me souviens d'un autre cas plus anodin : un botaniste, lors d'une sortie, m'assura froidement que sur ce terrain-là, l'orchidée qu'on appelle Homme-pendu était potentiel. Rien d'absurde, mais c'est quand même rigolo.

C'est nettement moins rigolo, l'usage que l'on fait plus souvent du terme potentiel. Il y a les logiciels potentiellement indésirables et les fenêtres potentiellement intempestives, qu'un système d'exploitation bien intentionné bloque sans recours sur votre ordinateur, pour vous laisser écumant de rage, postillonnant sur votre écran votre dépit de ne pouvoir afficher votre itinéraire par les transports en commun. D'entre les violations de notre capacité de jugement au nom de la lutte a priori contre les menaces non identifiées mais potentielles, c'est l'une des plus courantes et des plus significatives.
Car partout, ce malheureux adjectif est embauché dans le même but : justifier l'application par quelque dispositif de jugement aveugle d'une obstruction a priori à tout ce qui peut présenter un point commun avec une menace.

Ainsi, au stade, un trousseau de clés est-il désormais un projectile potentiel. Et son porteur, par conséquent, une personne potentiellement dangereuse. Comme le sont toutes les associations de supporters. C'est un ministre qui l'a dit. Des mesures ont été annoncées pour les dissoudre et interdire d'accès aux enceintes les adhérents des associations potentiellement dangereuses. Qui évalue le potentiel ? Personne. Un supporter est potentiellement agressif. Une association est donc potentiellement dangereuse. Un membre d'association potentiellement dangereuse est réellement dangereux - la boucle est bouclée. Se prendre le bec avec une personne de couleur dénote un comportement potentiellement raciste. Un exemple récent le prouve. Des sanctions exemplaires ont été réclamées et une sanction sévère prise contre un racisme potentiel. Dont on n'a pas pu établir l'existence mais qu'on a choisi de punir à demi quand même. Parce que ce qui comptait, c'était l'image d'un comportement potentiellement à connotation raciste. On ne peut d'ailleurs plus non plus demander une tête de nègre dans une pâtisserie : user de ce terme à propos d'une meringue enrobée de chocolat est potentiellement xénophobe.

Nous avons aussi les troubles psychologiques potentiellement liés aux comportements violents. "On va prendre le risque de laisser dans la nature une personne qui peut potentiellement devenir un assassin ou un violeur ?" Asséné sur une chaîne de grande audience, on ne prend pas de risque à parier sur la réponse. Non, bien sûr ! Voici donc une démocratie qui réfléchit à enfermer préventivement les personnes potentiellement atteintes d'un trouble potentiellement lié à un comportement violent. ça risque de faire du monde. Mais peu importe. Le tout est que l'on n'attend plus que tel ou tel se soit réellement découvert comme une menace. Ne prenons pas le risque. Cherchons la corrélation avec les vraies menaces. On en tire des critères potentiellement liés à la menace.
On trie.
Qui "on" ? Un juge aveugle qui appliquera avec une régularité d'ordinateur les directives sur les personnes potentiellement dangereuses, ou inaptes. Etudier le potentiel, cela s'appelle un "outil d'aide à la décision". Encore faudrait-il qu'il y eût décision.

Ah, vous savez ? Il est question d'inscrire au fichier ADN du banditisme les hospitalisés en hôpital psychiatrique, et les personnes faisant l'objet d'un traitement pour dépression. Car ce sont des personnes faibles et fragiles, donc potentiellement capables de perte de contrôle et donc, potentiellement, d'actes violents.

Ce blog est un endroit potentiellement dangereux. Vous y lisez des lignes potentiellement de nature à troubler la quiétude des citoyens. Penser est potentiellement dangereux : on peut avoir des idées violentes. Peut-on en prendre le risque ?

Je pense, donc je suis potentiellement... quoi donc ?