16.11.2009
Un soir
C'est un de ces soirs où, sans que l'on sache trop pourquoi, il semble faire plus sombre et plus froid. On n'a pourtant pas mal digéré, ni relu de vieilles lettres. On ne s'est pas regardé et trouvé vieilli dans le miroir. Rien n'est vraiment différent d'un autre soir de la semaine. Le téléphone a même sonné. Mais on ne sait pas pourquoi, une sorte de chape sinistre est là, pesante.
A la sortie des bureaux, il faisait beau ; Lyon glissait dans un soir d'hiver, un soir de lumières dorées sous un ciel d'un bleuté léger. Rien de cet entre-chien-et-loup qui oppresse, qui panique le malade qui, ayant dormi tout l'après-midi, se réveille d'un rêve poisseux, pour découvrir le jour enfui sous une pénombre de tombeau. Non. Ce soir a débuté comme tous les autres ; mais quelque chose ne va pas. Les murs ne sont plus blancs mais blafards. On lutte ; on allume toutes les lumières ; mais elles n'apportent ni vie, ni chaleur aux pièces qui semblent, soudain, vides. Les luminaires les plus jaunes sont ternis, cadavéreux.
On peut mettre de la musique. On choisit soigneusement les disques ; mais rien à faire : leur chère magie n'opère pas ; en fait, quelque volume qu'on choisisse, le son est à peine audible, englouti par le vide et le silence. Comme si quelque Horla terrifiait les musiciens et que ceux-ci n'osaient plus jouer qu'en sourdine.
On voudrait parler, mais les mots s'étranglent dans le même silence, et l'on ne trouve rien à se dire.
Comme il a beaucoup joué, le chat sommeille. On aimerait, maintenant, entendre ses miaulements, qui agaçaient tant il y a deux heures.
On mange un chocolat, on boit un verre de vin, ce qu'on peut pour se réchauffer le cœur. Mais l'heure tourne et c'est elle qui le glace. Il est déjà vingt-deux heures. L'ombre des soucis du lendemain matin s'étend déjà, affadissant encore la pâleur morne qui règne en étouffant despote.
Même sur Internet, les conversations s'éteignent, touchées par la même ombre.
Désoeuvrement mortifère. La poésie suffoque, elle dort de ce sommeil morbide, râle de cauchemars.
Nous sommes deux - et pourtant cette torpeur glacée a nom : solitude. Ce désert de sons, cette sécheresse de couleurs, je les reconnais. Ils m'étreignaient au crépuscule, dans mon appartement de célibataire. Rien ne brisait leur étreinte.
Musique : Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, par Jean-Claude Malgoire. Ces éclats de trompette, ces fiers chœurs baroques sont aptes à lacérer le voile. Derrière lui, ils doivent rouvrir des horizons de nuits de décembre ruisselantes d'étoiles, de lumignons multicolores, de kaléidoscopes étincelants, sucrés comme un Noël d'enfant. On se prend à rêver de la chaleur d'un prêche de Nativité, de la joyeuse ferveur d'un chant traditionnel, ou bien moderne et rythmé, d'une communauté. De la douceur d'une table accueillante. Tout cela, c'est pour dans trente-huit jours.
Le disque enchaîne, ce n'est pas un hasard, sur une Messe de minuit, du même compositeur. De la même paix éclatante et joyeuse, des mêmes ors chaleureux. En cette nuit-là, nous nous plaisons à songer que les étoiles mêmes ont dansé.
Les murs sont plus jaunes et plus doux. Ils ont reçu une nouvelle petite tache de couleur. Nous parlons. Il est tard, mais l'ombre recule.
Charpentier deux. Peur zéro.
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02.10.2008
La nuit est venue
La nuit est venue. Autrefois, la nuit n’était pour moi que la fenêtre sur les étoiles. Le télescope, dans un coin du salon, ne demandait qu’un instant pour accueillir au fond de lui une lumière argentée venue du fond d’un ciel d’encre. C’étaient des heures de paix. Des lumières jaunes caressaient des rues désertes et il flottait dans la mémoire des visions de villages endormis, entourés de prés baignés de lune, où parfois la note d’un hibou se posait, sur la portée du silence. Le ciel ruisselait d’infimes saphirs, offerts et au-delà de toute souillure. C’était ainsi.
Il y avait aussi les nuits dans les marais, où un semis d’autres étoiles sur l’horizon, répondait aux étoiles de là-haut. La voix ample et profonde de la mer berçait la scène, quelques courbes dessinaient les ponts, une masse noire balisait une île, un feu tourbillonnant pour un phare. Les canaux scintillent. La rumeur de cent mille oiseaux chuchote, et soudain, tout près, l’appel glacial et flûté d’un pluvier.
Puis la nuit se mua en univers plus inquiétant. Hors de contrôle et grosse de sourdes menaces. Ne sors pas, tu te perdrais. Tu sombrerais dans l’abandon et la mort. Liens brisés d’avec le monde, disparu – on courrait, comme tu courrais, fou d’inquiétude et de douleur. Comme l’on crie dans un cauchemar, on crie et aucun son ne sort.
Encens, un doigt de rhum, paradis artificiel. Portes ouvertes à deux battants de rêves maladifs. Tout tourbillonne. Solitaire et sans sommeil, on laisse la pensée errer comme une chauve-souris enfermée. Elle évolue d’un vol bizarre, ondulant et déconcertant, esquive, s’écarte, revient et finit par se heurter aux murs d’une prison sans fenêtre. Qu’ai-je fait ? Que vivrai-je demain ? Ai-je envie de voir demain ? Que cette nuit n’en finisse plus... que jamais ne vienne l’aube grise. Ainsi à tout prendre, en reste-t-on là. Comme un ruisseau qui se divise en cent bras qui se réunissent plus loin, méandrent et se resubdivisent à l’infini, des raisonnements naissent, croissent, s’enchevêtrent. On explore cette forêt dégouttante d’angoisses avec la même fascination et la même crainte, qu’un pionnier perdu dans quelque Amazonie. Le monde n’est plus ; il est lointain, assourdi, déformé. Il se dissout en fumées – qui demain, refroidies, grises, dégoûteront. Je marche là par des greniers de mémoire où, sous la poussière, surgit une vieille photographie, un parfum de bois ancien. Mais que l’escalier craque et la peur me glace. Cet univers n’est pas à l’abri. Et je puis m’y perdre.
Que d’heures ai-je passées ainsi, à traquer la vérité et la connaissance par ce dédale aux couleurs sombres. Combien étions-nous ainsi, que parfois, un espace virtuel réunit – navires égarés, peinant contre de vastes tempêtes sur un même océan. Chacun, nous apportons notre bougie, notre verre de rhum, une musique sinistre, et quelques larmes.
Chacun et tous, explorions d'étranges et terribles contrées, les ultimes refuges de l'inconnu, la noirceur de nos âmes, des greniers de mémoire, des égouts de terreurs.
Des liens se nouent, des mots d'aide et d'amour en écho aux cris de désespoir, au rythme des Lacrymae Caravaggio.
Et si quelque artiste de génie pouvait, en une de ces nuits, tracer tous les tableaux qui dansent dans nos esprits en pleurs, il en naîtrait une fresque inconnue, nonpareille, profonde comme un ciel étoilé, et démoniaque, et sourde, et claire obscure, et rouge, et bleue sur le noir.
Puis l’aube viendra. Elle ne sera pas la lumière qui dissipe les terreurs et chasse les spectres. Elle ne sera que gris rappel des chaînes du quotidien, du labeur, et du devoir économique qui doctement, étouffe les cent mille rêves qui se sont élancés, criant d’espoir ou de douleur, vers une étoile.
22:52 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, écriture, dépression, nuit, psychologie, peur, angoisse
22.08.2008
Chronique d’une dépression ordinaire (?) – VI - Langueur
Il y avait longtemps que je n’avais plus blogué. Cela tient autant à une moindre disponibilité personnelle qu’à des incertitudes sur le vrai rôle de ce blog. Tiens, il est amusant que j’ouvre cet article par une sorte d’excuse à l’adresse d’un hypothétique nombreux lectorat. Comme s’il existait. Tordant.
Comment donc, utiliser ce blog ? Il a toujours alterné entre pâle copie des Chroniques de l’Ornithorynque de notre cher Sana, poésie de comptoir, et véritables notes au jour le jour, enfin, la semaine, le mois. Ce que devait être un blog au départ. Un journal « intime » placardé sur la Toile, dans une savante alchimie d’anonymat fantasmé et de célébrité illusoire.
Et si je faisais comme je voulais, sans publier une note comme on passe un examen, ayant écrit une belle rédaction. Tant pis pour le lecteur. Tant pis pour toi, pauvre.
Il paraît que ma dépression n’est pas terminée. Il est vrai que j’agis toujours aussi peu avec goût. J’agis, certes, mais parce que c’est très, très mal d’être apathique. D’éminents membres du corps médical vous parlent de bénéfices secondaires. C’est une façon de vous dire « vous n’avez rien, un coup de pied dans le cul et au boulot », mais à 39 euros la séance. Juteux. J’agis, donc, je gesticule avec une énergie simulée et une conviction si bien feinte qu’elle me bluffe parfois. De toute façon, l’apathie ne m’apportera rien, sinon le mépris des autres et surtout le mien.
La vie, est-ce chercher le bonheur, ou se faire violence pour faire son devoir ?
Le devoir, c’est une ligne d’arrivée qui recule dès que vous en approchez, mais quiconque cesse de courir est haïssable.
Il aura sur le dos sa famille, ses amis, son patron, Serge Dassault, Nicolas Sarkozy. Car il faut botter le cul à la France. C’est un programme.
Avec soixante trois millions six cent mille et quelque autres bipèdes, je suis la France. Cocoriquons ! J’agis, donc, parce qu’ensemble tout devient possible. Même de se forcer sans coeur, pendant des mois et des années. Ainsi, je ne suis plus un fainéant qu’à mes propres yeux (pour combien de temps ?)
Il est des constantes que les faits ne sauraient démentir. Parce qu’on ne change pas l’essence des choses juste par des actes. Ainsi, un sportif français peut bien rafler titres et médailles par wagons, il sera toujours un loser. Le jour où il perdra, il sera juste de le lui rappeler. Ainsi, l’Olympique Lyonnais, après sept titres de champion consécutif, est-il toujours un club qui ne gagne jamais rien, ainsi a-t-on pu en dire : « Lyon ? Six titres (oui, c’était l’année dernière) et toujours aucun palmarès. »
De même, quoi que je fasse, je suis quelqu’un qui ne travaille pas, ne lève jamais le petit doigt. Il ne me suffit pas de travailler pour effacer cette vérité gravée dans le marbre. Ainsi nos défauts ou supposés tels un beau jour sont-ils inaltérables. Car les faits ne sont rien, le jugement des autres est tout, et les autres sont libres de nier les faits en pleine justice.
Nous ne saurions en être libre. Devoir et jugement. Le bonheur est égoïsme.
Avec tout ça, il se dit que nous allons rentrer à Lyon. Nous allons tout y retrouver, et vivre. Ailleurs, on peut étudier, travailler, éventuellement être malade, ou pis. Mais question de vivre, il n’y a que Lyon.
Voilà beaucoup de questions posées, et aucunes certitudes. Ma tête est un immense chantier, au milieu duquel une caisse à outils est renversée. Je ne sais me servir d’aucun, je voudrais bien construire quelque chose moi, mais je ne sais pas par où commencer, et un contremaître aboie.
21:40 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, dépression, angoisse, culpabilité, symptômes
08.10.2007
Chronique d’une dépression ordinaire (?) – V - En un combat douteux
L’anxiété et la dépression sont des combats de chaque instant. Ce combattant de la vie est comparable à un marcheur qui devrait progresser, avec une cheville cassée, dans le lit d’un torrent, à contre-courant. Il a de l’eau jusqu’au ventre. Parfois, cela glisse et il vaut mieux ne pas tomber. Pourtant, grande est la tentation de décrocher, de se laisser glisser au fil de l’eau, sans plus réagir.
Tentant mais dangereux.
Aussi l’on se tient debout et même, parfois, on avance.
Les autres ne comprennent pas pourquoi un pas nous coûte tant. Ils ne voient ni le torrent, ni les rochers, ni le courant. Bouge-toi ! Marche ! disent-ils à ce défavorisé.
Alors on marche.
Je marche.
Toute la volonté du monde fait marcher, lentement mais sans ressouder la cheville. Qui se fait sentir.
En ces semaines, et bien que le courant soit quelque peu moins fort, mes jambes sont lourdes. Ce n’est pas qu’une figure de style. La crispation est telle que je ressens de véritables douleurs. Tout mon corps est crispé, sans degré de liberté, sans solutions, sans moyen d’évacuer la tension.
Pourquoi chaque geste, chaque action coûtent-t-ils tant d’énergie, tant d’influx nerveux ? Pourquoi me faut-il combattre pour faire ce qui est naturel à tout un chacun ? Juste pour vivre et mener une existence normale, dans un cadre normal, des circonstances normales. Voilà ce qui devrait être ma vie. Hélas, quelque chose ne tourne pas rond.
On croit pouvoir le balayer. Changer. Bien sûr, je voudrais changer, tout effacer, m’arracher ces clous de la tête et vivre tout simplement. Car je sais fort bien « qu’il n’y a pas de quoi ».
Je ne choisis pas.
Aussi, je mène ce combat sans gloire et sans intérêt. C’est sans grande conviction que je l’assimile, plutôt qu’à la marche au fond d’un torrent, à un grandiose combat contre une infecte araignée géante. Parfois je la frappe et j’échappe un temps à sa prise. Parfois elle me saisit de nouveau, m’empoisonne et je m’affaisse, sonné par un épisode anodin de la vie, je retourne m’allonger dans un demi-sommeil fiévreux. Mais il n’y a rien de grandiose, rien d’héroïque, rien de titanesque ; pas d’araignée, pas d’arène, pas d’épée. Il n’y a que la boue du torrent. Il n’y a qu’une lutte quotidienne et obscure contre sa propre peur. Chaque soir, j’espère m’en dépouiller. Chaque matin, elle renaît au fond de mon ventre, puis m’empoigne tout entier et me glace. Alors je découvre qu’il y a autant d’eau qu’hier dans le torrent. Et je soulève un pied, puis l’autre. Si le courant est fort, je marche sans avancer d’un mètre. Si les rochers le veulent bien, je progresse un peu plus vite. Je crois presque revivre.
Et toujours je dérape.
J’ai dérapé sans trop savoir sur quoi, il y a quelques jours, je suis glacé et j’avance avec peine maintenant. Je suis fatigué. Je suis toujours fatigué ; parfois plus et parfois moins. On m’a parlé de tas de belles solutions miracles. Aucune n’a fonctionné ; aucune corde ne m’a tiré du fond du ruisseau. Je vois devant moi un grand entassement de rochers. Dans l’écume, je vois peut-être mal ; il se peut que ce ne soit rien, ou bien quelque chose. Je verrai sur place. En attendant, je le redoute. Car il faudra l’escalader quoi que ce soit. La peur s’ajoute à la peur et la boue à la boue.
Quelle sensation d’absence d’issue ! Quel miracle viendra me tirer de là ? Quand pourrai-je cesser cette lutte idiote, cette sur-dépense d’énergie quotidienne, cet épuisement supérieur pour aboutir au même résultat que tout le monde ?
Pourquoi, Quand : les deux grandes questions face à la maladie. Ne vous méprenez pas. Je ne vais pas davantage m’enflammer en des comparaisons indécentes avec les maladies que l’on dit vraies, celles qui menacent votre vie même, qui exigent un combat autrement terrible, de même le sentiment d’injustice.
Mais ce sentiment, je le ressens quand même un tout petit peu, vous savez. Cela gâche la vie, cette maladie-là, et de manière plus vexante, parce qu’on croit toujours qu’on pourrait la guérir par la seule force d’une pensée bien appliquée. Par des « efforts ». En se « bougeant le cul ». En arrêtant de « s’écouter ». Mais je voudrais bien, moi. Mais quand je me bouge, je ne fais que courir dans l’eau, la cheville toujours cassée. Elle est toujours là, cette eau.
Elle est froide.
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27.09.2007
Le coupable permanent
Ce soir, je ne me sens pas très bien. Je vais donc de nouveau saisir ce qui me passe par la tête et ce ne sera pas très bon pour le moral. On me dira mais non mais non. Mais c'est ce qui me tenaille le coeur, je le jure. J'ai énormément de défauts, mais je suis sincère, du moins, je vous assure que j'essaie.
Je dis donc que je me sens coupable. Coupable de quoi ?
Coupable de vivre et d'être là. Toujours là par erreur, pas invité mais incrusté, je me sens toujours de trop. Prenant trop de place, incommodant tout le monde par ma seule présence, toujours à me demander si je ne ferais pas bien mieux de me retirer, de m'effacer. Où que je sois, fût-ce chez moi. Je redoute d'occuper indûment cet appartement, cette rue. On va me dire, c'est certain, que je n'ai rien à faire ici.
Au mieux, je me sens non pas de trop, mais en train de mal faire. Je ne fais pas ce qui correspond à ma place. Je devrais faire "mon devoir, ce que mon coeur désire faire le moins", donner plus, écouter plus, être plus altruiste, me gêner davantage pour les autres qui m'entourent, sans fin, sans limite. Quand je ne pourrai plus donner, alors je serai sûr d'avoir assez donné. Sinon, non. Impression de devoir impérieux qui n'a rien à voir avec une réelle et quelconque bonté. Règles auto-imposées par une peur auto-sécrétée. Ne croyez pas que je me prenne réellement pour un grand altruiste à l'écoute de tous. Non, j'ai juste une peur panique de ne pas être perçu comme "quelqu'un de bien", et qu'on me chasse. Je me torture donc pour savoir si je "fais bien", pour compenser cette présence que je sais outrecuidante. Je me ronge, à m'en rendre malade. Que dois-je donc faire pour ne pas mériter un reproche, une réprimande, une gifle, un jugement négatif sur ma personne ? Et dès que je sais que je n'ai pas agi comme on l'attendait de moi - pensais-je - je me sens doublement coupable, à la fois de manquement aux bons usages, et de paresse, d'égoïsme, de pusillanimité. Aussi je m'interdis de vivre en paix. Je navigue dans la peur permanente de l'imprévu catastrophe, et de la punition pour m'être mal tenu.
Quelque chose va me punir. J'en suis convaincu. Je ne sais pas de quoi mais ce quelque chose ou quelqu'un saura. Dans un instant d'oubli et peut-être de bonheur, j'ai mérité la punition. Elle va tomber et me briser, me retirer quelque chose à quoi je tiens. Et je l'aurai bien mérité.
Comment me libérer d'une philosophie aussi infernale ? Comment cesser de croire que spontanément je fais tout mal, suis mauvais, gros, puant, égoïste, ennuyeux, encombrant ? Et si c'était vrai, après tout ? Puis-je parier autre chose ? On me le dit. J'ai des amis, d'excellents amis, qui m'affirment le contraire... pensent que non, je ne suis pas pire qu'un autre et n'ai pas à me détruire la vie plus qu'un autre avec de pareilles idées. Car cela est naturellement destructeur, je vous donne à penser à quel point...
Et pourtant je n'arrive pas à les croire. Dans mon coeur, in meinem Innerstem je ressens cette culpabilité et cette peur permanente de la punition méritée. Dans la rue, je ne peux soutenir le regard des autres sans éprouver le besoin de m'excuser d'être là. Une punition méritée qui attend, qui va surgir je ne sais d'où, qui attend son heure comme une épée célèbre... Et j'ai beau savoir que cette vision est mauvaise, ou du moins je l'espère, je n'arrive pas à l'extirper de mon coeur. J'éprouve constamment cette peur et la souffrance d'y vivre. J'attends le mail, ou le coup de téléphone, le voisin furieux, l'amende, le recommandé, la convocation au tribunal qui m'écrasera, me remettra à ma place, me détruira d'avoir osé exister, sans savoir le moins du monde d'où viendra le coup. Seule certitude : il viendra et il me frappera de plein fouet. Aussi je le guette. Dans l'anxiété la plus démesurée.
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16.06.2007
Chronique d’une dépression ordinaire (?) – III - Jeté à bas
Nous y voilà. La troisième étape. Le fond.
Il semble qu’il existe une sorte de point de non-retour. Comme une crue s’engouffre et s’accélère brutalement dans quelque défilé rocheux de la vallée, l’eau glacée qui montait, silencieuse et implacable, des mois, des années, déferle. Son flot est d’un jaune boueux, souillant les rochers, charriant d’innombrables et sordides embâcles qui, parfois, s’entassent en un infect clapot derrière quelque obstacle. C’est le torrent de montagne soudain changé en effrayant fleuve de boue, quand les orages d’août annoncent, déjà, l’entrée dans la mauvaise saison. La saison noire, celle des lourds nuages qui masquent à la vue les élégants sommets, les verts alpages et les glaciers étincelants. Qui pèsent comme le couvercle d’une marmite de cauchemar au long d’interminables jours de pluie...
Plus de météo quotidienne de l’angoisse : c’est l’orage, chaque jour. Le ciel ne change plus qu’entre un glacial gris perle et un lourd gris de plomb. La peur est la compagne du lever : on reprend le chemin en marcheur épuisé, aux souliers troués, les pieds en sang. On serre les dents avant que de faire le premier pas, sur un sentier dont les cailloux pointus vont mordre dans une chair à vif. Chaque heure, chaque minute, on étouffe un sanglot, et une pensée obsède : « Je ne veux pas, je ne veux plus, j’en ai marre, marre, marre, marre. »
« Je ne veux plus ». On ne sait plus ce que l’on veut : on veut juste échapper à cela, à ce quotidien qui devient un calvaire, sans que l’on sache pourquoi. Car les autres suivent le même chemin sans douleur. Alors, le médecin pose le diagnostic de dépression. C’est cela, le coeur même de la maladie : lorsqu’accomplir des actes ordinaires devient pénible, puis insupportable. Tout va alors très vite : en quelques semaines, le quotidien devenu enfer vous épuise et vous jette à terre.
Cette douleur quotidienne est, vous l’avez compris, faite avant tout de peur. De cette peur sourde et irraisonnée qui a fini par s’emparer entièrement de vous. L’âme est décomposée, émiettée, lacérée et l’esprit en folie, enfiévré à mourir, tournoie autour d’elle, impuissant. Cette peur prend lentement corps : l’on se sent vulnérable comme un agneau égaré dans la forêt, une nuit d’il y a mille ans. On se sent l’un des derniers moutons, inoffensifs et bêtes, errant dans une fourmilière de loups, de chiens, de fauves. Tout juste bon à être saigné sans comprendre. Chaque individu croisé dans la rue, chaque cri lancé dans la ville, chaque moteur qui ronfle, chaque sirène qui hurle – c’est pour vous, pardon, contre vous. Tous les visages semblent hideux. Tout bruit semble n’être émis qu’à seule fin de vous perturber. Quant au décor le plus familier, n’étant plus que le cadre de cette tragédie, il suscite bientôt un irrépressible dégoût.
Votre vie vous écœure. Votre quotidien vous dégoûte.
Le monde alentour vous épouvante. Il semble ne plus exister que pour vous nuire.
Alors chaque journée de plus, chaque journée passée à « serrer les dents », à « prendre sur soi », c’est une journée à passer sur le ventre d’une phobie, à combattre des terreurs ancestrales, la peur de l’animal-proie enfouie au fond de nos gènes de primate. Et pourtant l’on se le répète. Car naturellement on culpabilise plus que jamais. Comment pourrait-il en être autrement ? C’est une vie normale qui devient un enfer. Mou, gâté, parano, hypocondriaque, faible, fainéant ; tu t’écoutes trop ; solution de facilité ; voilà quelques gentillesses qui accompagnent vos trébuchements. Et les pires sont celles qu’on s’adresse à soi-même en en prêtant l’intention à ces êtres hostiles qui vous entourent.
Parmi ces terreurs, montent bien vite la claustrophobie et l’agoraphobie. Peur irrépressible d’être pris au piège en quelque recoin, ou livré en pâture à la foule des requins. Le moindre obstacle, matériel ou humain, qui s’offre à notre course de retour éperdue vers le précaire abri de la maison, semble être disposé là par un fait exprès, une volonté malveillante. Et comme ils sont nombreux, c’est en sanglots qu’on rentre, enfin, épuisé par l’épreuve. Pour s’écrouler abruti d’une fatigue malsaine.
Tout y est prétexte : la plus anodine des petites courses, des démarches ; parfois l’on s’impatiente en s’essuyant dans le vestiaire d’une piscine, pressé de sortir de cette étroite cellule, où vous assaille la rumeur d’enfants braillards. Sortir ? S’aérer ? Las. Au bout de quelques dizaines de minutes, une main vous saisit à l’épaule ; une angoisse monte ; une chaîne, une laisse tire à votre ceinture et vous ramène implacablement : rentre, tu es en danger. Retourne à l’abri. On y retourne, en étouffant des sanglots de peur.
Précaire abri où n’attend souvent que l’écoeurement et l’ennui pesant, accompagnés de la honte de ne plus oser, de ne plus rien faire.
Mais oser devient une telle épreuve.
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08.06.2007
Chronique d’une dépression ordinaire (?) – II – Jusqu'à se noyer dans sa propre boue
Il y a bien des années que l’angoisse fait partie du quotidien lorsqu’on atteint cette étape. Elle est devenue quasi quotidienne.
Notre existence est une toile de nombreux liens, d’une infinité de réseau que l’on dit affectifs. Ils sont fixés à notre chair, par d’invisibles crampons qui plongent jusqu’au cœur. Le bonheur est affaire d’équilibre entre ces liens ; toute notre vie nous n’aurons de cesse de régler leur tension, de raccourcir l’un et de détendre l’autre. Mais nous voici dans les prodromes de la dépression : l’on n’est plus maître de la tension de ses liens. Ce sont eux qui, au fil des mille événements du quotidien, se tendent brusquement. Alors la cheville incrustée en nous provoque un déchirement de moins en moins supportable ; et il nous faut attendre, attendre que le vent tourne et que cette ancre cesse de tirer sur sa chaîne. Il suffit d’un appel téléphonique qui ne joint pas le proche à qui l’on voulait parler. D’une réprimande ou supposée telle. Cette brusque traction d’une corde nous déséquilibre, nous inflige une souffrance brutale et jette l’âme dans l’errance pénible de cauchemars fiévreux. J’ai déjà parlé de ces courses maudites dans un dédale malveillant.
Mais voici autre chose. A trop courir ces étages maudits, l’âme commence à s’essouffler, et l’esprit, sous ce fardeau, marche chaque jour avec davantage de peine. L’énergie, le tonus s’enfuient, sapés, dissous par la lutte perpétuelle contre les crises ; aussi est-on fatigué du matin au soir. Dans cette perpétuelle somnolence, chaque activité, fût-elle pur loisir, tourne à l’effort. Ou au devoir. Le devoir, la volonté de montrer que l’on ne cède pas, que l’on ne devient pas une larve fainéante, pousse à vivre, parfois à déployer une activité frénétique, comme pour se convaincre qu’on ne se laisse pas aller. Frénétique mais chaque jour plus épuisante, d’autant que l’on s’impose une pression croissante de réussite. Car c’est le temps, disent les psychologues à la mode, des ruminations toxiques.
Chaque moment de solitude les ramène. Fatigué, consterné de se voir sans entrain, sans envie, sans plaisir, on fouille sans cesse dans la machine, à la recherche de la sacro-sainte « motivation ». Mais j’ai cela, cela et cela ; que ne puis-je me laisser aller au lieu de m’arracher la tête ainsi, et juste vivre ? Tout va bien, se répète-t-on et parfois même, l’esprit le croit. Quelques secondes. Puis... L’engrenage est aussi terrible qu’implacable et tout s’y mêle. Dépit de son propre état et de son impuissance à en sortir, épuisement physique, peur d’un avenir dont on n’imagine plus qu’il puisse être différent, et jusqu’à une vieille conscience chrétienne qui impose de ne s’attribuer aucune qualité... et c’est alors le dégoût de soi-même. Vous l’avez lu ici même. On découvre, à la La Rochefoucauld, qu’il n’est point de qualité qui ne puisse être interprétée comme grosse d’un répugnant défaut, d’une infâme hypocrisie. L’âme dérive en démonstrations ubuesques, mais à l’argumentaire – croit-on – inattaquable : je suis, donc je suis infâme. Et chaque jour, en chaque minute je dois faire mes preuves, me battre, désespérément, pour gagner le droit d’être – ce droit que chaque autre possède, lui, de manière aussi naturelle qu’indéniable. L’on se voit donc le dernier de tous, convaincu de devoir nier chaque ébauche de qualité ou de réussite.
Il n’est pas difficile de deviner la suite. Quelle vie est-ce là, entre des crises d’angoisse et de longues heures d’abattement et d’auto-flagellation mentale que l’on croit, fermement, juste de s’infliger ? L’entourage joue alors un rôle et naturellement, ce n’est pas le meilleur... L’on n’entend plus les encouragements, les dénégations devant les autoportraits apocalyptiques que l’on dresse à la ronde. Ils sont suspects d’hypocrisie. « Y’a qu’la vérité qui fâche ! » clabaudent toutes les cours de récréation, et quelle communauté d’humains n’y ressemble pas un peu, je vous le demande. Aussi se laisse-t-on convaincre, comme je l’ai écrit dans une autre note, que seuls les jugements terribles sont justes. Et que n’entend-on pas ! « T’as qu’à te bouger le cul », « tu cherches une solution de facilité pour fuir les problèmes », « remets-toi en question »... Et l’on obéit. On se remet en question, c’est-à-dire qu’on s’enfonce encore un peu, jusqu’à la taille, jusqu’au ventre, jusqu’au menton dans la fange toxique, aux remugles étouffants, en se répétant : je dois faire des efforts, je dois me critiquer, je dois être sans concession avec moi-même car je me laisse aller. On vit. On vit en donnant le change, on ne fuit absolument rien – mais on est accusé de le faire.
Il faut vivre. Il faut tenir pour échapper à ces terribles attaques. Aussi s’impose-t-on des épreuves de plus en plus difficiles, pour (se) prouver qu’on est vivant, et courageux et volontaire. Tout en demeurant convaincu de sa médiocrité. Le cercle infernal tourne sans cesse et l’on y est rivé, écartelé dans l’attitude du schéma anatomique de Léonard de Vinci. A chaque tour, la remise en cause ; les fameux câbles qui tirent ; la boue toxique des ruminations étouffe ; et les huées ! On a tous nos problèmes ! Estime-toi heureux ! Pense à Untel ! Sors-toi les doigts ! Arrête de pleurnicher !
Et j’en passe.
Comme si l’on ne le voulait pas. Comme si l’on n’attendait pas qu’une seule chose : s’arracher à ce cercle, se convaincre qu’on a le droit de vivre, et le faire. Mais il y a bien longtemps qu’on ne le peut plus. Dans la boue acide, notre âme se décompose. Désormais, chaque crise d’angoisse est un coup de pioche donné dans une réserve qui s’épuise lentement, car elle ne se reconstitue plus. Et rivé tel que l’on est, tout devient prétexte à crise. Comme un marcheur dont les pieds seraient écorchés, ou la cheville brisée, on ne progresse qu’en souffrant à chaque pas, bien qu’avançant sur le même chemin que les autres. Ces autres qui, pieds sains dans souliers bien ferrés, raillent votre lenteur et vous somment de courir.
L’on commence alors, puisqu’il n’est aucune pitié, à souhaiter d’atteindre enfin le moment où l’épuisement nous couchera, puisqu’il n’est pas permis de le faire plus tôt. Il n’y a d’issue qu’en continuant, et cette issue ne fait plus de doute. Cela peut prendre plusieurs années. Mais tôt ou tard, la tête vous tourne, vous perdez l’équilibre, et vous tombez lourdement.
On peut tomber de diverses façons. On peut, comme Cyrano, ou un pantalon rouge de la Marne, tomber comme un héros, frappé au coeur, au champ d’honneur. On peut aussi tomber légèrement, sous un regard de bienveillance et de pitié, comme le Petit Prince ; et il paraît que « cela ne fait même pas de bruit, à cause du sable ». Le combattant de la dépression, le troufion de la peur, tombe dans la boue où il marchait. Cela ne fait qu’un infect « splatch » qui soulève les miasmes et il se mêle à eux, comme il croyait l’être, de toute façon. Parfois on lui marche sur la tête, mais avec un peu de chance, sa présence se devine à quelques bulles.
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24.05.2007
Chronique d'une dépression ordinaire (?) - I - Comme une eau qui monte
C'est quoi un dépressif ? ça ressemble à quoi plutôt ? Les clichés circulent avec la vivacité d'un scooter se faufilant dans un embouteillage.
C'est quelqu'un qui s'enferme chez lui, s'allonge sur un lit dans la pénombre et ne veut rien faire, voir personne. Donc si vous mangez et si vous tenez sur vos jambes, vous n'êtes pas dépressif. Voilà qui rappelle une pub sur les antibiotiques. T'as pas perdu 20 kilos ? t'es pas dépressif.
C'est la première grosse rigolade. Ach ja, grôsse rikolâdeu ! Il faut prendre sur soi. Voilà ce qu'on nous dit à longueur de temps. Tu t'écoutes trop, tout le monde a ses problèmes, tu en rajoutes, t'as qu'à prendre sur toi. Et donc, aussi longtemps que l'on prend sur soi, que l'on fait semblant de vivre sans états d'âme, que l'on donne le change !... c'est qu'on n'est pas dépressif. C'est pire que les antibiotiques. Car il ne suffit même pas d'être sous antidépresseurs pour être reconnu dépressif par tout le monde. Il y en a même qui nient alors que c'est eux qui prennent le traitement.
Amputé, si tu marches droit sur ta jambe artificielle, on niera que tu aies perdu la première.
Par où donc commencè-ce ? Oh, c'est long. C'est un grand et vaste édifice qu'une dépression. Elle a donc des fondations. On les dit souvent jetées dès l'enfance. Peut-être même certaines le sont-elles avant. C'est là, dans l'infernal enchevêtrement des neurones, l'agencement vertigineux des synapses que seraient les bases. Ou plus exactement les plans. Le labyrinthe où les pensées s'égareront, les volées d'escalier poussiéreuses, ouvrant sur des chambres moisies, le manoir où la lune allumera les rais glacés sur lesquels se découperont les spectres blafards, le dédale où cent fois la raison se frappera le front contre une impasse, où court, hagard et hurlant, le prisonnier de la maison hantée, est déjà dessiné ici.
Il suffit de pousser un jour, par mégarde, la porte de cette aile.
C'est une crise d'angoisse. Un soir, une inquiétude. La peur monte, comme une marée qui piègerait l'échoué. Le motif se retire. La crise s'évanouit, ne laissant même pas son propre souvenir. Fumée que le vent emporte. Peur d'enfant que l'aube dissipe. Il ne s'est rien passé, non. Mais le lendemain, ou la semaine suivante, ou des mois plus tard, le même motif ramène la même crise. La même poigne de plomb qui s'abat sur la nuque. La même fièvre qui arrache à tout et jette dans une agitation vaine - et cependant incoercible.
Comme on est jeune, on se dit que ce n'est rien; qu'un reste d'enfance mal digéré, une preuve d'immaturité, qu'il vaut mieux cacher. On subit, donc, chacune de ces crises, à leur retour. Chacune voit la pensée s'égarer, se tromper d'escalier au même endroit et, incapable de retour en arrière, errer une éternité par l'aile interdite. Qui se révèle à chaque fois plus vaste, mais toujours sans issue.
Ce retour devient, lentement, prévisible. De l'angoisse naît la peur de l'angoisse. On en dresserait un calendrier. Ce jour-ci, j'aurai peur. Parfois on cède, on invente un subterfuge, on parvient à rayer l'événement du calepin. On a fui. On a renoncé, pour un jour, à subir. Car on ne fait pas face. Toute la force de la raison n'est ici d'aucun secours. Perdu dans l'affreux manoir, revient-on à l'embranchement salvateur qu'on y découvre la porte claquée et verrouillée derrière soi.
Las ! La pensée, toujours y retourne. Un nombre croissant d'événements déclenchent les crises. Chaque étape, chaque épreuve, chaque marche à gravir de l'existence commence à les susciter. Pourquoi ? On n'en sait rien. La raison n'éprouve nulle crainte. Mais on connaît encore et encore la peur, "cette décomposition de l'âme" disait Maupassant - on ne saurait mieux la définir. Mieux décrire cette peur sourde, sans objet, la peur d'on ne peut dire quoi, qui vous saisit comme un froid humide et glacial, et qu'on ne peut combattre puisqu'on ne peut la saisir. Alors l'âme entraîne l'esprit et celui-ci, pris à son tour de fièvre, échafaude, compose et décompose, empile, fabrique, puis démonte, tourne en tous sens, pris de folie. Des dizaines de pages ineptes surgiraient si, à chaque crise, s'écrivaient à mesure les raisonnements fous qui courent dans mon cerveau comme un dément dans sa cellule. On respire. On cherche la maîtrise - mais de quoi ? Avec toute la force de sa raison, on cherche à démonter l'infâme mécanique. Un jour, je trouverai. Je découvrirai les rouages originels, je descendrai au coeur de la machinerie et je glisserai une cheville juste au bon endroit. Et tout s'arrêtera. Je serai normal.
A ce stade-là, on n'a encore rien raconté à personne, mais les jours qui exigent de franchir une telle épreuve se multiplient. Et on ne fait pas un pas. Ces épreuves ne se dénouent toujours qu'en attendant la résolution de l'objet matériel qui ont provoqué cette épouvante. On commence à supposer l'intérêt d'en parler, car prendre sur soi c'est bien joli, mais si l'on ne dépose pas parfois, cela devient lourd à porter. Mais on se croit encore coupable, immature, stupide, faible, douillet. On croit encore que la volonté, la maturité suffiront un jour et qu'il suffit d'attendre. On n'imagine toujours pas avoir quoi que ce soit à voir avec les préfixes en psy-. L'on est trop prisonnier de son propre monde pour imaginer qu'on partage sa condition avec bien d'autres. On continue donc d'alterner les terribles temps de crise, sans jamais trouver un moyen de les apaiser, et les moments de calme, où l'on se dit que la prochaine fois...
Mais nous grandissons. La vie augmente sa pression. Les responsabilités nouvelles arrivent. On fait ses plus lourds choix sans peur, quand la perspective de deux cents kilomètres au volant nous décomposent. Mais le quotidien multiplie ces sollicitations qui continuent à jeter notre âme dans le donjon maudit. Et la raison est toujours impuissante à l'empêcher de prendre l'escalier fatidique. Elle y court comme une bille, hors de portée de notre main, roule sur une pente.
L'on a pourtant mené sa barque dans sa vie et elle semble filer droit. Mieux, elle nous obéit.
Découvrant l'eau qui stagne au fond, glauque et sale, on écope.
Puis on s'aperçoit que l'eau est revenue. Elle ne cesse de revenir. Elle ne cesse de monter.
Tout est prêt pour le deuxième acte.
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