28.05.2007

Astronomie, vol au pays de l'infini

Autrefois, dans un passé fort lointain, je pratiquais l’astronomie. C’était au début de la dernière décennie du siècle dernier. On ne parlait pas d’Internet, ni de téléphones portables, ni de blogs, ni de SMS. Il n’y avait même pas encore d’appareils photo numériques. Les télescopes, justement, pouvaient commencer à accueillir ce qu’on appelait les caméras CCD, qui n’étaient ni plus ni moins que des APN dédiés à la photo astronomique.  

J’arpentais donc un univers qui fascinait tous les enfants, mais qui était pourtant principalement peuplé de retraités. C’est que l’astronomie est un loisir coûteux, et qui demande de la patience. Acheté l’instrument hors de prix, si le ciel daignait s’éclaircir, si l’on avait pu se rendre en quelque lieu épargné par la pollution de toute espèce, on le pointait délicatement, savamment. On opérait la « mise en station ». Puis à la lueur de quelque loupiote camouflée, l’on repérait sur la carte du ciel l’objet que l’on désirait observer. On le recherchait, lentement. L’oeil collé au chercheur – pour les non-initiés, il s’agit d’une petite lunette, parallèle au tube de l’instrument, qui par son vaste champ permet un premier repérage – on traquait avec patience, ou agacement, ou exaspération, le petit groupe d’étoiles que l’on savait baliser la présence du corps. Enfin, miracle ! dans l’oculaire du télescope, au milieu d’un semis d’étoiles à mille autres pareilles, avait surgi une forme grise. Ça y était. Vous pouviez annoncer triomphalement à la cantonnade : « J’ai M33 dans l’Triangle, si vous voulez. » Traduire : la tache grise, si vous la regardez bien, vous devinerez les bras d’une galaxie ; mais pas trop parce que mon télescope n’est pas bien gros ; c’est la fameuse galaxie qui se trouve dans la constellation du Triangle et je l’ai trouvée, regardez-la, mais vite, parce que ça va bouger. Ben oui, le ciel bouge, il tourne autour du pôle apparent, qui est comme chacun sait marqué par l’Etoile polaire qui indique de fait le nord, et si vous attendez trop, M33 va décarrer dans un coin et il faudra tourner quelques volants pour qu’elle revienne sagement au centre de l’oculaire.

Le défilé des badauds effectué, on la reprend, on regarde, quand même, et puis on passe à une autre tache grise. Car on l’a vite appris : les nébuleuses multicolores des beaux livres de la bibliothèque du quartier, ce n’est pas pour notre oeil. On l’explique, d’un air pénétré, aux béotiens : « les radiations colorées émises par ces corps sont très faibles. Pour les voir, il faut un appareil photo avec un très long temps de pose, parfois une ou deux heures. » On a d’ailleurs vite appris toutes sortes de sentences de ce genre du plus bel effet lorsque le champ d’observation est ouvert au sogenannte grand public. On les cloue à son discours comme une étoile de plus à la voûte. On écoute, satisfait, les « Aaah ! Ooh ! » dudit public épaté de cette science. En somme on se la pète. Ça ne fait de mal à personne, et comme en plus il fait noir, personne ne distingue votre tête. L’être admiré est une entité nocturne mystérieuse qui dispense la connaissance et les gens sont là pour ça. On n’en retire rien sinon le plaisir tout simple d’avoir répondu à une demande.

L’observation astronomique, comme je l’ai décrite, vous me direz que c’est aussi fascinant que la pêche à la ligne. C’est peut-être pour ça que dans certains clubs, les tranches d’âge concernées s’y ressemblent un peu. Ce serait une erreur. Une belle erreur de croire que l’astronomie pratiquée par le pékin moyen, c’est regarder du gris au milieu du noir et de temps en temps, étaler une pédanterie de mauvais goût.

Ce n’est pas n’importe quelle tache grise que l’on voit là, et le rêve est intact.  

On commence par apprendre les constellations. Alors votre regard change. La nuit, au-dessus de vous, il n’y a pas le noir piqué de points brillants. Il y a un Univers familier. Des formes que vous reconnaissez, dressées, pivotées, basculées, marquant par leur présence ou leur absence, ou leur position, le lent carrousel des saisons. Et l’on aime lire la venue de l’hiver dans la montée triomphante, au nord-est, de la majestueuse constellation du Cocher, étincelant au front du diamant Capella. On aime découvrir que dans un beau ciel d’été, la Grande Ourse est constituée d’étoiles si lumineuses qu’elle en flamboie. Le ciel devient votre élément et la nuit votre royaume ; un royaume de paix et de rêve sans limites.

Puis on pointe un télescope et on regarde. Et « M33 dans l’Triangle » n’est plus une image informe sur un écran de verre. On situe la constellation, on sait que ce coin-là du ciel est une fenêtre sur quelques galaxies, dont celles-ci. Des galaxies. Des univers-îles où peut-être se nichent cent Terres... D’où peut-être on regarde la nôtre, la spirale barrée, comme j’ai appris qu’était notre galaxie. Et allez savoir pourquoi, il me plaisait que notre galaxie fût une spirale barrée, et non une spirale ordinaire, pas un modèle complètement standard. Les galaxies sont rarement spectaculaires dans un télescope d’amateur. Mais il suffit de se pénétrer quelques secondes de ce que l’on observe là, pour être saisi d’un respectueux vertige. Le vertige de l’infini de l’Univers : ce n’est pas virtuel, ce n’est pas une photo, ma pupille est bien traversée par la lumière émise par des soleils d’un autre univers-île, il y a deux, cinq, dix millions d’années. Au-delà de tout, au-delà de notre minuscule humanité, se tient l’Univers... dans un infini silence baigné de lumière.

Le télescope tourne et voici un autre grand classique : l’Anneau de la Lyre. M57. Le temps est loin où je connaissais une grande partie des objets en M, du Catalogue de Messier. Peu importe. Je me souviens de l’émotion qui m’avait étreint lorsque j’eus pointé moi-même un télescope de 200 mm sur ce corps : un anneau de fumée dans les étoiles. Peu m’importait de savoir qu’il se trouvait à X millions d’années, qu’il eût été soufflé par une étoile agonisante. Il me suffisait de voler à travers l’oculaire jusqu’à cette étrange forme qui se tient, là-bas, au fond de la galaxie. L’Univers se peuplait. Défilent les amas, les nébuleuses ; Trifide, le Sagittaire, M27 « Dumb-Bell », une autre nébuleuse que l’on peut plus poétiquement appeler le Grand Sablier des Etoiles. Un sablier inaccessible, intouchable, au-delà de nos souillures, de nos vénalités, flottant dans l’Univers.

Le ciel est hors d’atteinte. Nous ne sommes rien qu’une tête d’épingle errant dans une immensité qui nous échappe totalement. Un peuple de corps que nous ne pouvons que vaguement connaître ; mais où la grâce d’un instrument d’amateur nous permet de plonger. L’agitation du monde s’oublie. Les télescopes sont braqués, sur le terrain ; on s’affaire en paix, on contemple. Le ciel ne va pas s’envoler ; rien ne peut venir le détruire. D’un clocher qui se découpe à peine sur le ciel clair d’été, un tintement sonne une heure tardive dont nul n’a cure.

Une tête d’épingle. Une tête d’épingle bleutée : c’est ainsi que m’est apparue Uranus. Puis Neptune, infime disque flou et verdâtre. Qu’importe. C’étaient Uranus et Neptune. Les mondes si lointains, les mondes des confins, sous mes yeux. Les mystérieuses, les dissimulées, les méconnues. Je posais mon regard sur elles et plus rien ne comptait que ces boules orbitant en silence.  Puis, je reprenais mon télescope, mon petit 115 mm dont j’étais si fier. Ce n’était pas rien de posséder, à quinze ans, son instrument. La monture était mauvaise, le chercheur malcommode. Mais l’optique était bonne et cette année-là, les anneaux de Saturne en étaient à leur ouverture maximale. Un soir de beau temps, tout m’apparut : le disque d’or, les larges anneaux, les ombres, les satellites. Plus petit que sur les photos de Voyager 2. Mais les anneaux de Saturne devenaient une réalité tangible ; un lien s’établissait entre moi et ce monde, tout cela prenait existence et vie et mon horizon s’élargissait jusque là-bas, jusqu’à la forme familière, enfin devant moi.  

Ce cher petit télescope était ma fenêtre ouverte sur l’infini. Par lui, je pouvais me réfugier dans une paix indestructible, une pureté, une sérénité que rien, jamais, ne pourrait souiller. Qu’il n’y ait jamais de mines sur la Lune ni de cités sur Mars. Laissez-les donc en paix, ces mondes. Mars : paysages, vallées, collines, aubes, ciel rosâtre. Moi, je l’ai vue comme une bulle de fumée, bien rouge, au milieu d’un semis d’étoiles, dans un ciel froid d’hiver, ce ciel froid qui étend sur les Monts du Lyonnais un velours piqué de mille diamants. L’un de ces diamants étincelait d’un éclat orangé. « C’est Mars. On va pointer Mars. » Mars était là, disque ocre, monde saisi entre les points anonymes des étoiles lointaines. Je suis en paix. Je vois Mars.

Le télescope est dans une caisse. Il y a bien longtemps qu’il n’a plus vu la lumière. Mais comme les étoiles, il a tout le temps d’attendre. Rien ne l’altère. Il se rouvrira et reverra le ciel. Je le reverrai. Nous y retournerons.