20.07.2009

Lumières

L’été est venu vite et le voici presque passé. Cela vous étonne ? Pourtant, regardez bien.
Il y a bien des années, au début de la dernière décennie du siècle dernier, notre prof de philo nous avait raconté l’histoire d’un quelconque homme de lettres qui serait entré dans une boulangerie en lançant « Belle lumière, aujourd’hui ». Et ricanait à l’idée d’une réaction ahurie de la vendeuse. Cela m’avait surpris de lui, et puis je n’y croyais pas, et n’y crois toujours pas. Une vendeuse a bien le droit de voir changer la lumière de jour en jour. Surtout si elle habite Lyon, et qu’elle traverse tous les matins la place Bellecour, et regarde chaque jour comment le soleil levant frappe la Colline de lumière.


Nous étions presque mi-mai, et lorsque je faisais, moi, ce trajet, je voyais ce ciel encore printanier. Oui, au zénith, il y avait déjà quelque chose de ce bleu profond de l’été, mais plus bas, sur les collines, les immeubles se dessinaient sur un azur clair, presque cyan, léger, transparent, tout de fraîcheur – frais comme le matin pur après les averses de la nuit, comme un ruisseau ou une source.
Mais pendant ce temps, sous un soleil déjà ardent, la végétation explosait ; les feuilles vert tendre avaient jailli comme des jets d’eau, au flanc de la colline, sur la place ou sur les quais, avaient crû, déployé leurs palmes, et depuis, chaque jour, le ton changeait, les verts devenaient chaque jour plus vifs, plus brillants, plus chauds enfin. En quelques jours à peine, le printemps déroula ainsi toute sa palette et dès le vingt mai, les feuillages avaient acquis leur ton d’été, profond, accompli. Le ciel n’avait pas encore accompli sa mue, et la lumière hésitait chaque matin entre tourbillonnant printemps et paisible été. Sur la Vierge dorée, elle tombait encore trop crue, trop froide.
Ce fut l’affaire de quelques jours et nous avons retrouvé l’éternel second tableau de l’année. Sous un ciel immense, presque trop bleu, mûr comme un fruit, et comme lui gorgé de chaleur à en être lourd, Fourvière est blanche, d’un blanc de chaux, un blanc de poussière de canicule, un coup de pinceau doré, lui aussi, presque trop jaune et trop vif ; puis des verts d’émeraude sombre cascadent jusqu’à Bellecour, dont le sol rouge répond au bleu et équilibre toute la composition. Lyon l’été, suggérée par cinq traits de pinceau. De lourde peinture à l’huile, après la fraîche aquarelle du printemps.


Les fleuves, eux aussi, se déroulent dans le silence, aussi immobiles, aussi bleus que le ciel, et cessent bientôt de véhiculer la fraîcheur que nous étions tous allés quêter, puis guetter en vain, sur les quais dont la blancheur blesse les yeux. Belle lumière aujourd’hui. Sans doute. Les mille couleurs de nos collines brillent de couleurs plus vives qu’à aucun autre moment de l’année, écrasées de chaleur. On se prend à attendre l’orage, à espérer que crève un de ces énormes nuages, monstrueusement boursouflés, montés des quatre coins de l’horizon ; tout en sachant qu’il n’en sera rien. Il faudra plus de tumulte pour que soudain, le noir surgisse au coeur du tableau ; noir d’ardoise détrempée sur laquelle la basilique blafarde accroche un dernier rayon ; gris violacés de ces étranges mamelons tourmentés qui, soudain, crèvent en écharpes grises, déversées, tambourinantes sur les toits qui étincellent, dans un grondement. Souvent, la pluie est juste moite et tiède.


Ce matin, le ciel était bleu, et vide. Si vide et silencieux qu’on eût déjà dit un de ces petits matins des tout derniers jours d’août, ces jours qui sentent « la rentrée », c’est-à-dire la fin de la fête, le déclin et la chute d’un âge d’or si vite vieilli. J’ai levé les yeux et j’ai vu ce qui n’allait pas : les Martinets sont partis. Il en était à peine une dizaine, là-haut, taiseux fantômes. En une semaine, finies, enfuies les rondes stridentes qui transformaient le ciel en une immense scène de ballet ; finies les voltiges, finis les petits arcs noirs sifflant au ras des toits qui avaient annoncé à tous les écoliers la venue prochaine de la saison de liberté. Nous ne sommes que le 20 juillet ; l’été n’a même pas un mois, et déjà il a pris ses premières rides. Il y a déjà bien des jours que presque tous les chants d’oiseaux se sont tus. Seuls s’obstinent quelques fauvettes et pouillots, qui jouent parfois, très tôt, d’un flutiau triste. Désormais, les couleurs chaudes se feront, chaque matin, un peu plus mélancoliques. Aujourd’hui, un rai de soleil trop blanc m’a détrompé : c’est bien l’été. Mais nous allons glisser, en silence, dans le déclin, le recul des jours, le recul du comput des vacances pour les travailleurs fatigués ; la descente a commencé. Les feuillages, désormais, n’ont plus d’autre avenir que de ternir, sécher, se racornir. Un matin, nous nous dirons : belle lumière aujourd’hui ! et nous découvrirons qu’elle est plus douce, plus jaune. Qu’il n’est plus question de plages, ni de hautes montagnes où l'on touche le ciel, mais de partir dans les Monts tout proches, écraser les feuilles sèches d’un pas lourd, sentir la mousse humide, les champignons, vivre de petites évasions ordinaires, et le lundi matin, de reprendre le collier. Dans la haie, le rougegorge, couleurs à l’unisson de la forêt, sera le dernier à ciseler sa petite phrase de givre. Ce sera l’automne. Le compte à rebours a déjà commencé.

15.09.2008

C'est la fin de l'été

C’est une grande maison, une « maison de campagne », une « maison d’été » un peu vide, sur le plateau du Forez. Mais ce n’est pas le Forez qui occupe mes pensées ce soir. L’ordinateur diffuse du Debussy. Un livre sur la Grande Guerre m’a emmené à Royaumont. Dans cette vaste plaine là-bas qui roule sous la lune, et dresse, pathétique, ruines, clochers, sinistres pylônes. Je sens un vent glacé de nord-ouest les balayer. Chasser des nuages floconneux qui accrochent un rai de lune et puis s’enfuient, porter au loin la pluie et la tristesse. Oui, elle roule, ondule, frissonne et tremble la plaine de la France du Nord ; les champs pollués battent à l’unisson du coeur d’acier des vastes zones industrielles de la Région parisienne. La morne Picardie, le boueux Artois, la sinistre Champagne, ils sentent encore le froid et la mort. Vides, couturés d’autoroutes et de voies ferrées. Ils s’achèvent à l’Est dans un plat chaos de coteaux sévères, au biseau sinistre, drapés de bois noirs. Ici, point de montagnes bleues à l’horizon ; rien que de la boue. C’était là « ma » campagne. J’y marchais, même la nuit, cherchant une poésie dans une danse d’étoiles enfumées, déchirée du grondement sourd de réacteurs, déroulée au-dessus de champs trop vastes, de bourgs défigurés. Une miette de campagne ici et là. Un chemin, un buisson, un bosquet ; une côte qui voile pudiquement le laid hangar et préserve la vision séculaire du petit village blotti sous son clocher.

Nos voix éraflent un épais silence qui me pèse plus qu’il ne m’apaise. Epais ? Non, ce n’est qu’un illusoire brouillard derrière lequel vivent la famille, et le village. La lumière jaune des réverbères offre au fin clocher une belle lumière, paisible, comme un dessin pour enfant, sous le croissant de lune. Sous l’oeil clos des abat-son, l’oeil bienveillant de l’horloge cligne des heures de paix. Juste un chorus de grillons stridule la mélancolie d’un été mourant.  Une année de plus, depuis que la Terre est Terre.  Il y a déjà un mois que les Martinets ne fendent plus le ciel en rondes stridentes. Qu’on n’entend plus guère dans la ramure que l’appel plaintif du pouillot, les cris suraigus des mésanges. Les chants sont enfuis. « C’est la rentrée » a-t-on dit à Paris. Pauvres Parisiens ! ils ont retrouvé leur métro, leur banlieue, leur plaine morte et glacée. C’est la rentrée, la reprise du collier, c’est le Temps ordinaire ; le déclin, la disparition, la mort. Lumière adoucie, calme d’un lendemain de fête sur le plateau vert, tandis qu’au loin, dans la cité, s’agitent toutes les peurs d’une année de labeur  vaine et sans but qui recommence.

15.10.2007

L'automne à Lyon

Samedi après-midi, je marchais dans Lyon. Il faisait gris, il faisait frais. Un vrai temps d’automne, un vrai jour d’octobre. Un simple jour d’automne dans Lyon.
La brume masquait les couleurs qui commencent à envahir les pentes. Bientôt la colline de Fourvière sera dorée, comme la Croix-Rousse est rose de ses vieux immeubles. En automne à Lyon, la grisaille est grosse de l’explosion de coloris et de lumières que sera décembre, le mois d’or. Doucement, les marronniers de Bellecour laissent échapper feuilles et fruits sur les terrasses de moins en moins peuplées. Les passants courbent le dos sous le vent lorsqu’ils traversent la grande place, s’inscrivent en longues colonnes en direction de mes repères familiers, rue de la République, rue de Brest, quais de la Saône. Les deux fleuves sont d’un jaune de torrent en colère, lèchent leurs quais, malmènent les piles des ponts. Sur les galets du pont Galliéni, la bergeronnette au ventre soufré est de retour ; je reconnais ses cris liquides et glacés, sa silhouette frétillante, je la vois s’envoler, dessiner une boucle au-dessus du Rhône en crue, puis revenir quelques mètres derrière moi, sur le tronçon de quai qui sera son territoire le temps d’un long hiver. Un coup de pinceau jaune sur le gris.
Le vent balaye les rues et me pousse à travers la ville. Les élégantes rues commerçantes soulignent de lumières les façades, la pierre, l’ardoise, la tuile. Encore quelques semaines et elles se pareront de mille guirlandes et nous entrerons dans le mois d’or. Les vélos sont moins nombreux, les marcheurs plus rares sur les quais, mais la ligne du Rhône s’élance toujours, charpentée par l’élégante ferronnerie des ponts, entre les dômes de l’Hôtel-Dieu et des universités. Elle court vers le nord-est où l’horizon annonce la Dombes aux mille étangs, qui doivent être déjà peuplés de canards migrateurs au long cours.
Je traverse quelques ponts en frissonnant. On commence à rêver de crêpes chaudes, d’entrer dans un restaurant comme pour s’y mettre à l’abri. Bientôt reparaîtront les séculaires marchands de marrons grillés. Alors remonteront les parfums de l’enfance.
De la gare Saint-Paul, des trains vénérables s’inscrivent sur fond de clocher avant de cahoter en soufflant vers les monts du Lyonnais. Je me vois prenant l’un d’eux pour les collines, là-bas où le peintre de l’équinoxe place lentement, sur la vaste toile verte, des touches d’or et de feu de plus en plus nombreuses. Les hêtres, les cerisiers, les chênes font chorus à la pierre dorée des églises.
L’automne à Lyon, c’est le temps des promenades dans les Monts. On suit un chemin dont le profil curviligne traduit l’ancienneté ; serpentant de col en col, souligné de murets de pierre, dallé de granite portant çà et là la trace d’ornières millénaires, c’est bien un de ces vieux chemins où marchaient déjà, peut-être, nos ancêtres les Gaulois. L’humidité perle aux feuilles des châtaigniers, sur la mousse, sur les fines branches des jeunes hêtres. C’est le temps des champignons. L’odeur de bois mouillé signale leur présence, dans les sous-bois que les feuilles d’automne rendent multicolores. Parfois, un bruit de branches brisées – on a effrayé un chevreuil, dont la silhouette fine s’enfuit, là-bas dans les fourrés. L’enfant de la ville se redécouvre campagnard ; il emplit triomphalement un sac de supermarché de sa récolte, se pique sans rechigner aux bogues, interroge son père sur tel champignon suspecté de toxicité. La belle amanite tue-mouches restera sous les sapins, ornant de ses couleurs éclatantes le tapis d’aiguilles. Les châtaignes s’empilent dans le sac où elles font un bruit de galets sous la marée. Ce soir ne sera pas tout à fait comme les autres. On rentre par le chemin que lentement, recouvrent la brume et le silence. A peine si un rouge-gorge fait entendre son chant au ciselé mélancolique. Lui aussi est brun et rouge, au coeur des feuilles roussies. On s’en retourne à Lyon, que la grisaille n’a cessé d’étreindre de toute la journée. C’est l’automne. Demain, il faudra aller à l’école. Mais d’abord, on va vider sur la table le sac contenant les châtaignes et les champignons ; la cuisine s’emplira de l’odeur sucrée des premières, ou du parfum âcre des seconds ; on ressentira la chaleur dorée du soir, et tout sera bien.