07.02.2008

Saintes horreurs

Disons-le tout net : la ville que nous avons présentement l’heur d’habiter n’est pas la plus fournie en églises historiques. La plus proche de nous est un gigantesque édifice néogothique de la taille d’un porte-avions, et qui d’ailleurs joue ce rôle chaque soir pour plusieurs dizaines ou centaines de choucas. Elle balise l’horizon de deux flèches à l’esthétique incertaine. Quant à l’intérieur, il concentre à peu près toutes les pièces de la piété populaire fin dix-neuvième, des fausses draperies gravées dans le marbre à l’énorme crucifix suspendu, oui messieurs-dames, suspendu sous la croisée du transept, où le Christ arbore un visage aussi expressif que le personnage d’une « neige » ramenée de Lourdes et déposée sur la télé. Aussi affublè-je cet édifice du surnom de Sainte Horreur.

Pieux que je suis, j’y ai assisté hier à une messe. Les taquins pouvaient d’entrée y noter que le mercredi des cendres ouvrait la montée vers Pâques.

Pardon. Il est grand, le mystère de la Foi.

A cette heure peu compatible avec le travail salarié à temps plein, l’assemblée sentait un peu la maison de retraite, mais c’était à redouter. Çà et là, quelques égarés abaissaient d’un centième la moyenne d’âge, à l’instar de cette héroïque mère de famille gérant avec difficulté le défi posé par la présence de ses six mouflets, en diagonale de neuf ans à trois mois, avides d’exploiter au mieux les vastes espaces de la nef latérale. Tagadap tagadap.

A l’heure du chant d’entrée, ce fut le drame. Le micro de la demoiselle Aulongbec chargée de l’animation ne fonctionnait pas, ou peu, et c’est par bribes incertaines que nous parvenait une voix à la justesse de même. Puis vint l’orgue. Energique, il couvrit soudain le chant d’une mélodie puissante, mais totalement dépourvue de rapport avec lui. Ne singe pas Bach qui veut.

Pour nos pauvres oreilles, ce fut la première station du chemin de croix. La passion selon singeant, en somme. Pardon seigneur. Je confesse à Dieu tout puissant, je reconnais devant mes frères que je m’étais juré de la caser. Il y a préméditation, en plus.

Tout ne fut certes pas à jeter. Quoique les lectures fussent peu audibles, l’évêque nous offrit comme viatique une homélie d’une grande sagesse, en ce jour d’entrée en carême. Je n’étais certes pas là comme caricaturiste. Enfin pas seulement. L’occasion a seulement fait le larron. Et j’ai toujours lu qu’une église était, pour un larron, terre d’asile et de protection.

Ma chère et tendre commenta que l’évêque avait une voix portant mieux que le père Métral – l’un de ses auxiliaires. Il me fallut bien ajouter qu’il voyait, sans doute, aussi plus loin que le père Métrope.

L’imposition des cendres vint nous rappeler que nous étions poussière. C’est toujours la seule explication rationnelle que j’aie jamais vue à la réapparition spontanée de cette dernière sur les meubles et le clavier d’ordinateur. Nous y retournons petit à petit. On s’use, avec le temps. Dans mon cas, je ne sais de quel côté se fait l’usure, mais je souhaiterais qu’elle s’oriente un peu vers mon tour de taille.

On me murmure dans l’oreillette que le carême est un temps propice à allier le saint au sain, et à rogner sur le bedon pour implorer pardon. Que le Seigneur soit la force de mon bras, au moment de refermer le sachet de papillotes. Des papillotes en Carême. On en a excommunié pour moins que ça.

Je pourrais parler des derniers chants de cette inégale célébration, mais cela relèverait du friendly fire sur l’hélicoptère de la Croix Rouge.

Visez bien le centre de la Croix, c’est un peu ce qu’on nous serine à l’église, notez bien. Mais pas dit comme ça.

Vous pensez qu’avec tout ça, je n’entame pas la sainte période du Carême dans les meilleures dispositions ? Allons, allons. Le rire est le propre de l’homme. Sans aucun doute, le Fils de l’homme a donc ri. Il connaissait un tas de petits tours propres à sidérer l’assistance. Où est le plaisir de gambader au beau milieu du lac de Tibériade, si on ne peut plus pouffer devant la mine ahurie de ses disciples et leur lancer que pour des pêcheurs, ils ont des yeux de merlan frit ?

Les évangélistes étaient des gens sérieux. Si le Christ a fait des calembours, ils ne les ont pas retenus, les tristes sires. Même dans les apocryphes : pas trace. Peut-être un jour, un manuscrit de la Mer morte fera-t-il tomber ce tabou.

Faisons-en donc pour lui. Et surtout, partageons.

15.07.2007

Le scooter rouge du dimanche après-midi

Nous sommes dimanche après-midi. C’est un moment redoutable de la semaine. Prévert avait bien décrit ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi.

Notre voisin, lui, ne crève pas d’ennui. Il s’adonne au plus merveilleux des passe-temps dominicaux : il bricole son deux-roues.

Notre voisin possède un deux-roues. Un beau scooter rouge vif. Enfin, un scooter rouge vif qu’il trouve certainement beau, tout comme le casque, assorti, orné de flammes rutilantes, pour montrer qu’il peut rouler très vite, si le vent le permet, dans la grande descente de Villenoy à Meaux. Le rouge vif est la couleur de la force, de la vitesse, d’une certaine aristocratie du bien de consommation motorisé, et aussi, ne l’oublions pas, du ruban de la Légion d’honneur. La petite balise rouge faussement discrète signale, au revers d’un veston gris, quelqu’un d’important à de nombreux mètres à la ronde. Le véhicule rouge et bruyant, lui, proclame le seigneur de la route, à tous les miteux sous-motorisés qui cahotent leur Clio verte, eux aussi, dans la descente de Villenoy, et s’arrêtent au feu rouge.

A tout seigneur, tout honneur, et quel honneur pour le seigneur au scooter rouge vif ? Celui, tout d’abord, de signaler son arrivée, le pot d’échappement en guise de héraut d’armes. Notre voisin n’y manque jamais. Qu’il enfourche son bucéphale sans plomb ou qu’il rentre en majesté, pantocrator du parking de l’immeuble Carène, les alentours l’apprennent d’une série de notes triomphantes sonnées par l’ardente mécanique.  Broêêêt, broêêêt broêêt ! Et encore un petit coup avant de couper définitivement le contact, lentement, posément, dans un geste qu’on devine savouré avec délices : Brrôôôôêêêêt, manants.

C’est fait. Panse mon cheval, Arnoult. Mon casque, Tiberge. Dignement démonté, l’homme gravit les escaliers et pousse la porte vitrée. Fier et soulagé.

A son départ – et l’homme, très occupé, nous gratifie de nombreux départs et arrivées dans la journée – même topo, mêmes éructations vomies par l’odieux cylindre de métal, même envie difficilement réprimée de vider, par-dessus le balcon, un seau d’eau sur l’intempestif cyclomotoriste. Cornegidouille, Monsieuye l’écornifleur à roulettes, nous n’aimons point que l’on nous fasse de tapage, personne ne nous a encore fait de tapage, et ce n’est pas vous qui commencerez ! Hélas, je ne dispose point de pôche, non plus que de machine à décerveler, et donc, gueux que je suis, je subis les fourches caudines pluriquotidiennes infligées par ce nobliau à explosion.

Aujourd’hui, donc, il bricole, amoureusement penché sur les petits cylindres (d’ailleurs, il n’y en a peut-être qu’un), et le parking bruit de douces notes un rien métalliques, qui vont du gling de la clé de 12 lâchée d’un geste auguste de la main ouverte sur le bitume, au glaong des écrous qui tombent, gouttelettes d’acier libérées par l’adroit mouvement de l’outil. De temps en temps, un brêêêonnnn-êêt signale un essai. Puis le concerto pour tige filetée en blang mineur reprend, tandis qu’une Linotte, sur la haie du jardin voisin, pousse la chansonnette. Tout le monde en profite, et se contenterait peut-être de la Linotte. Mais si tout petit prince a des ambassadeurs, tout scooter requiert bricolage : l’aristocrate, cette fois-ci, démontre à la plèbe soumise le prix de ses héroïques chevauchées transmeldoises : de dures heures d’acharnement, de combats épiques, de colletage avec la mécanique rebelle. Alors, seulement, une fois vainqueur du gicleur et des vis platinées, l’on saute en selle, l’on broète-broète, broèèèèt un Te Deum, et l’on part, fièrement casqué, tracer sur la Nationale trois un rayon de pourpre rutilance.

Mais qu’est-ce qu’il me casse les burnes, ce voisin avec son scooter de merde, je vous dis.

03.07.2007

Zut, il pleut. Albert, remets-nous ça !

Sous ce titre façon Le Chat, ne se trouvera qu’un texte sans suite logique, ni thème précis. J’en ai envie, c’est comme ça. Il faudra faire avec. Du reste, qui fera avec ? Les statistiques sont parfois implacables : le nombre de visites de mon site baisse. C’est aussi ce que mon employeur disait de mon travail, peu avant mon arrêt maladie. C’est en baisse. On ne savait pas trop comment et en quoi mais ça baisse. C’était prévisible, je veux dire, le nombre de lectures. Logique que le mince lectorat finisse par se lasser de mon pathos d’écorché vif de comptoir. Normalement, les propos de comptoir, on peut en rigoler.

De quoi qu’on cause au comptoir ? De la pluie et du beau temps, et depuis deux mois, on parle de la première au présent, du second au passé. « C’t’année, l’été, c’était au mois d’avril ! » Ensuite, il est juste d’opiner gravement du chef, d’un air de pitié entendue : « ça, ceux qu’ont pris les ponts du mois d’mai... Et ceux qui sont partis en vacances au 1er juillet, tiens ! » Autrefois, on s’inquiétait des foins, des moissons, ou des vignes. Ça va-t’i nous faire du bon beaujolais c’temps là ? Nous sommes les descendants d’un peuple massivement paysan. Il y a quatre-vingt-dix ans, ceux qui s’élançaient à l’assaut du Chemin des Dames étaient encore quatre-vingt pour cent de paysans. D’ailleurs, cette année-là, le mois d’avril fut dégueulasse. On attaqua sous la neige. A l’inverse, en mai et juin quarante, il fit un temps magnifique, qui permit à la supériorité de la Luftwaffe de donner sa pleine mesure. Le temps, l’est toujours pour les boches. La Commission européenne devrait faire quelque chose. Avec les impôts qu’on paie ! On cause donc de la pluie, au comptoir, et on s’en lamente, non plus pour les foins, mais pour les vacances. Le beaujolais, d'toute façon, il est trafiqué hein ? Mais r'mets m'en un quand même !

Ensuite, il faut chercher des explications. Les satellites des Russes et les fusées qui vont sur Mars et font des trous dans l’atmosphère ont eu leur heure de gloire. Tout ça c’était à cause du Spoutnik. Un coup des Russkoffs quoi. Il y a eu aussi les Ovni. C’était un temps béni, où tout poivrot qui se paumait en rentrant du bistrot pouvait, le surlendemain, avoir son heure de gloire en rapportant son enlèvement par un Ovni. La presse locale rapportait l'épisode, sur le ton grave d'un Churchill promettant du sang et des larmes : ils sont à nos portes. J’ai conservé quelque part une coupure de ce genre. Un individu sorti fort tard d’une noce quelconque, retrouvé à au moins mille cinq cent mètres de là, répétait qu’il avait été enlevé par « des petits bonshommes laids et gros, avec des oreilles pointues. » D’ailleurs, des témoins affirmaient avoir vu, le même soir, « une vive lueur ». Ça n’est pas une preuve, ça ? Maintenant, plus de Rouges, plus d’Ovni, mais on a beaucoup plus fort : le réchauffement climatique. Là, c’est sûr, y’a plus d’saisons, i z’en ont ben parlé c’est l’réchauffement le séhodeû. C’est la faute aux Américains qu’ont pas signé Kyoto, cette fois. Alors bien sûr, il y a des personnalités éminentes pour écrire, la clim à fond pendant que, pour la troisième année consécutive, on pulvérise les records de chaleur, « non monsieur Hulot, le climat ne se réchauffe pas ». Le fait est qu’il n’y a plus de saisons, et d’ailleurs ouvrez la fenêtre : quelle douceur pour un mois de novembre, pas vrai ?

Ce sont donc Kyoto, les usines, les bagnoles et les Américains qui détrancanent le climat. D’ailleurs, un monsieur dont on voit la photo partout et avec qui tout devient possible, a dit qu’il allait s’en occuper sérieusement. Car il est à l’écoute, monsieur le président. Il parle concret. Il parle tout à fait comme au comptoir, d’ailleurs. La suite me paraît plus incertaine. Mais en ces temps d’euphorie pour l’homme providentiel, la seule mise en doute de ses capacités à tout changer en profondeur vous vaut, au mieux, d’être qualifié de « fanatique lobotomisé de la gauche de l’immobilisme ». Passons donc. Monsieur le président fera la pluie et le beau temps.

Au comptoir, on parle donc politique. Mais en ces temps d’unanimité, c’est un peu moins drôle. De toute façon, on parle moins au comptoir, puisqu’il y a moins de comptoirs. En fait, on ne parle plus guère. On communique. C’est beaucoup plus tendance et j’en ai déjà parlé. On communique, on reste connecté, on emmène ses amis avec soi, non pas dans la 4L chargée de tentes et de duvets, lancée dans une problématique ascension du Lautaret, mais dans son téléphone portable qui fait wifi, email et tout et tout. Le camping entre potes et les soirées autour du feu, c’est total out of date, c’est trop la tehon. Envoyer en MMS à tous lesdits potes la photo de soi-même faisant du raft, avec son iphone, ça, ça déchire sa race.
On marche seul dans la rue, mais le portable à l’oreille. Y’a plus personne au comptoir.

Comment ça, mes écrits ne débordent pas d’optimisme ? Que voulez-vous : ça doit être à cause de la pluie. Allez, il est plus de dix heures, c’est pas l’heure pour un petit godet ? Roger, un muscadet.

19.05.2007

Communiquons plus

Communiquons plus.

Devant moi, une voiture aborde le rond-point en faisant un écart suspect. Dans la courbe, je note la main droite du conducteur, plaquée contre son oreille droite. Broyé par cet implacable marteau contre le cartilagineux pavillon, je devine un téléphone.

Je me gare sur le parking du supermarché. Une quadragénaire du modèle courant louvoie vers les portes de l’édifice aux couleurs brillantes. Elle aussi lève le coude, et tient vissé contre son oreille l’un de ces joujoux technologiques qui permettent de parler au loin, où que vous soyez devine d’où je t’appelle. Les portes automatiques s’effacent. Portes, levez vos frontons ! Elevez-vous, portes éternelles ! Qu’il entre, le roi de gloire ? Qui est ce roi de gloire ? (Ps. 24, 7-8) Non, ce n’est pas le seigneur Sabaoth ; ce n’est pas Yahvé, vaillant roi des combats ; non, c’est le téléphone portable Nokia.

Je croise encore à plusieurs reprises la prêtresse de la divinité dans les rayons, psalmodiant toujours de mystiques incantations. « Helepeti komankivââ... Komankivââ... Haubenhoui... Haubenhouiii... Haubainsaiçûr. » Elle me précède en caisse, remplit les sacs d’une main, paie idem, ne daignant pas poser le regard sur les impies qui, inconscients de la profondeur du rite, s’agacent de sa lenteur. Disons donc crûment qu’elle n’a pas lâché son téléphone, du dernier rond-point à la caisse, puis au retour à sa bagnole, cette vieille bique, à emmerder tout le monde avec son baratin de mère Denis des lotissements sud de Meaux. Elle communiquait plus.

Dans une rue piétonne du centre ville, je croise un petit groupe de quatre demoiselles, zigzaguant sur la largeur de la voie publique à vocation shoppingatoire. Pas moins de trois d’entre elles communiquent. C’est-à-dire que chacune est au téléphone. Elles communiquent plus.

Assise face à moi dans le lourd convoi qui cahote vers la banlieue sa cargaison d’humanoïdes moroses, eastpak au dos et delsey sous les yeux, une jeune femme pianote avec vigueur sur un petit instrument argenté ouvert en deux moitiés sensiblement égales. Sporadiquement elle s’interrompt et le contemple ainsi qu’un lapin, le crotale qui se dispose à l’ingurgiter. L’objet émet alors une série de sons assez proche, sur le plan tonal, de la chute simultanée d’un trio de prémolaires en un crachoir, en même temps qu’une lumière bleutée. Elle converse par SMS. Elle communique plus.

Vautrés sur les sièges d’un métro ferraillant, deux échalas en parfait uniforme du keum d’la téci, font tour à tour résonner leurs téléphones en se les montrant avec fierté. Toutes les deux ou trois minutes, on entend une cascade de notes, le dernier tube à la mode probablement interprété sur un clavier Bontempi un jour de réunion de famille (on entend les enfants pleurer derrière, à moins que ce ne soit une chanteuse.) Ils s’échangent des sonneries sur leur mobile. Ils communiquent plus et ils vivent Mobile.

Dans le TGV qui me ramène vers de plus vertes et plus méridionales contrées, l’un des concerts pour casserole et cocotte-minute susdécrits s’échappe avec fracas du filet à bagages. Un individu à l’air important se lève, empoigne un sac, y fouille avec une sage lenteur, contemple quelque temps l’objet qui, dans sa main, multiplie les injonctions polyphoniques avec une vigueur croissante, puis se décide à décrocher. Il communique enfin plus.

Et l’auteur de ces lignes ne se déplace jamais sans son téléphone portable, est capable d’authentiques attaques de panique s’il l’égare un instant, ou découvre que « ça passe pas ici, putain, de putain de merde... »

Bienvenue dans la vie point com ; communiquons plus, vivons mobile. Nous n’avons jamais autant communiqué et jamais il ne nous a été aussi facile de conserver partout les liens avec nos contacts usuels. Nous trimballons notre petit monde partout, comme un pack de survie qui nous évite de devoir communiquer avec le vrai monde alentour. Hop, j’empoigne mon portable, je téléphone : aucun inconnu ne risque d’engager la conversation avec moi, dans ce train en panne en rase campagne. Ni de me demander son chemin dans la rue. Et ça tombe bien car moi, je n’ai aucune envie de communiquer avec CE monde-là. Le mien me suffit.

Le mien, que je n’hésite pas à imposer aux alentours, à coups de sonneries au volume maximum, dont je ferai profiter tout le wagon somnolent ; aux clients qui suivent à la caisse, au piéton qui traverse devant mon capot, alors que j’ai des choses bien plus importantes à penser qu’à appuyer sur le frein.

Communiquons plus et resserrons nos liens. Resserrons les liens avec notre groupe. N’en déconnectons plus. Ne déconnectons plus du travail, du forum, de nos sites préférés ; que le monde ne soit plus autour de notre Mobile. Ne regardons plus rien qu’à travers l’objectif du mobile appareil photo. Prenons-nous en photo avec le portable, tenu à bout de bras. Puis envoyons la photo à tous nos contacts que, grâce à Trucmachin Mobile, nous pouvons emporter partout avec nous.

La technologie mobile : merveilleux scaphandre isolant. Mais comment faisions-nous avant ? Oui, nous étions plus vulnérables. Nous n’avions même pas plus envie de communiquer. Mais quelquefois, il le fallait bien. Alors, on entrait en contact et on communiquait... ah pardon.

Un ami qui, au coeur d’une vie tout entier dédiée à aider les autres, s’occupe présentement de ces marins au long cours qui comptent le temps en tours du monde, nous avait raconté un quart de veille, passé auprès d’un second de cargo avec qui il n’avait qu’une poignée de mots d’anglais en commun. Et de cette rencontre profondément humaine. Ah, s’ils avaient eu un portable. Ils auraient pu communiquer. Avec d’autres.

Non, décidément je ne suis pas le bon pour écrire ces lignes. Aller spontanément aux autres m’effraie. Perdre mes contacts m’étrangle d’angoisse. Fut un temps où seule la contrainte pouvait m’arracher plus d’une demi-journée à Internet. Toute ma vie tenait dans ces liens par lesquels je communiquais en oubliant de vivre.

Au moins j’en suis conscient.

Communiquons plus.

16.05.2007

Histoires de parking, le quotidien de la place 302

Vous n’imaginez pas tout ce que six troènes peuvent faire pour vous. C’est la télévision qui vient de le dire. Admettons, moi j’utilise du radis noir, de la tisane de thym et du Seroplex. J’ai vu dans les statistiques du blog que plusieurs personnes avaient recherché ce terme. Intriguerait-il ? Le Seroplex est mon antidépresseur. Avec le Seroplex et le radis noir, je suis bien, super-moi toute la journée, comme au premier jour. (tarim tzimboum).

Grâce à cette merveilleuse invention, ce soir l’article sera plus léger que la poésie de comptoir qui précède. Il s’agit de l’histoire du parking souterrain d’en bas.

Chacun sait à quel point le détenteur d’une place de parking peut se montrer territorial. On tue pour planter dans la case convoitée les fameux six troènes susévoqués. Dès notre installation dans l’immeuble, il fallut donc conquérir. Il faut dire que notre place n’est pas n’importe laquelle, c’est la plus facile d’accès d’un espace où les piliers excessivement serrés condamnent l’essentiel des utilisateurs à un Garmisch-Partenkirschen biquotidien. Un grand nombre de stries à hauteur de pare-chocs en témoigne.

Aussi n’étions-nous pas installés depuis une semaine, qu’un écornifleur prit l’habitude de bondir sur notre bien en notre absence, puis de tenter de nous en déloger d’un mot furieux : « Vous n’avez rien à faire ici. Pour votre place, contactez le Syndic ». 

Un brin chafouiné et vacillant dans mes certitudes, je me rendis au temple de l’ordre interrésidentiel susmentionné, lequel me confirma pleinement dans mes droits, titres & usages, & doncques fulminai contre le prévaricateur une bulle, recoiffant les i de leur point, & le sommant d’avoir à rentrer son char en son hostel, estables & escuries, faute de quoi, etc. « Dieu et mon droit ! » Le gueux ne surenchérit point, et nous n’en vînmes point à l’ordalie, qui m’eût immanquablement vu pourfendre le vilain comme geline estoit en broche.

Est-ce fini ? Non point. Défini notre pré carré, nous en usons en maîtres, et je manoeuvre avec virtuosité notre puissant véhicule (Clio 1,6 L, 5 portes ; genre 70 CV pour tracter une tonne de tôle et de plastique, 50 km/h dans les côtes à 2,5 %). Sauf que... sauf que cela suppose que la place d’à côté soit libre. Sinon, il faut se taper une rentrée en marche arrière, qui dans le contexte est, malgré l’assistante de direction, aussi facile, pour peu que votre voisin soit mal garé, que de parquer un char Leclerc à Carrefour un samedi matin en faisant patiner les chenilles, un coup à droite un coup à gauche, cliqueti cliqueta.

Or, la place est officiellement libre, ce qui signifie qu’elle est irrégulièrement occupée.

Un couple de septuagénaires, lui bedaine importante au volant d’une interminable berline grise, elle allure de Bernadette Chirac un soir de propagande aux pièces jaunes, s’en empare avec une sporadicité mal définie. Il se gare mal. Il ne voit rien. Il m’a contraint à érafler mon rétro, le jour où, lui rentrant moi sortant, il décida autoritairement de prendre place avant que je fusse sorti de la mienne. Cela nous eût tous deux facilité la tâche. Mais si j’attendais, c’est mon aile qui prenait : trompé par le vert sombre camouflé de ma charrette, invisible à ses yeux dans la pénombre du parking, il avançait avec l’autorité aveugle de l’éléphant somnambule. Broum-broum.

Un autre soir, nous trouvâmes la place remplie d’outils éparpillés, car deux jeunes gens cherchaient manifestement à dépanner la voiture d’une demoiselle ; et la réparation devait s’avérer plus compliquée que prévu. Vu leur entrain, il y a gros à parier qu’une demi-heure plus tard, la pauvre fille avait sous les yeux son véhicule entièrement réduit à l’état de puzzle de sept mille cinq cents pièces. L’engrenage de la mécanique. On sait comment ça commence, à tous les coups c’est l’delco, les vis platinées c’est un coup des vis platinées, passe-moi la clé de 12, et quand on s’aperçoit que sur les bagnoles modernes toutes ces choses-là ont disparu et qu’aucune prise ne s’offre à la clé de 12, on est ben dans l’beset. C’est là qu’il faut savoir ne pas s’entêter et composer un numéro de téléphone d’assistance après avoir fait le tour des publivores pour se le rappeler. Zéro huit cent machin truc bazar, Untel assistance bonjouuurrr ? Je vais vous dire : j’avais même la trouille qu’il ne leur vienne idée de vampiriser ma propre voiture pour réparer la leur. Voilà à quel climat d’obsession sécuritaire paranoïaque nous mène la propagande de l’Etat policier répressif : j’avais envie de leur taper dessus et c’est mal.

Mais passons... Depuis, chaque jour amène son lot de surprises. Matin, midi, soir, la place voisine de la nôtre peut s’orner d’un véhicule aléatoire, dans une logique qui définitivement m’échappe. Un jour la berline des vieux ; le lendemain un monospace immatriculé dans le Haut-Rhin ; une camionnette Iveco ; un 4x4. C’est un ballet. Et tous les jours ça grossit. A chaque retour, donc, le jeu consiste à deviner quel mastodonte gît désormais sur la place trois cent trois. Un trente-cinq tonnes slovène ? Un étalage ambulant de crémier du marché de Meaux ? Un Panzer VIb Königstiger ? Une remorque chargée de boeufs charolais ? Un planeur ? Le Charles de Gaulle ? Un raton laveur ?

Après tout, je m’en fous. Tant qu’on m’pique pas ma place !

11.05.2007

Tableau d’un supermarché vosgien dans un bourg qui n’a point l’heur d’être touristique

 C'étaient des vacances dans les Vosges. Sympathique les vacances dans les Vosges. Mais l'élégante ligne bleue m'y était parfois apparue comme un mince rideau, une étroite scène où se joue le tableau des estivants, et que juste derrière, en coulisses, ce n'est pas exactement aussi festif. C'en serait un brin sinistre. 

Au sud, il y a la ville touristique, où les édifices rectangulaires voués au ravitaillement public à titre onéreux appellent peu de commentaires. Ils sont juste bondés chaque matin, surtout par temps gris, et l’entrée est à demi bloquée par l’étalage de produits régionaux, le tourniquet à cartes postales et les canots en plastique jaune et bleu, dont l’âcre odeur caoutchouteuse est inséparable de nos souvenirs de vacances de mioches . Au nord, il y a le gros bourg industriel, le long de la nationale, et le touriste n’est pas censé se trimballer par là, ce sont les coulisses, la porte « Interdit au public » derrière la trop mince barre du massif vosgien. Le trafic y est dense, car depuis la fermeture du tunnel de Sainte-Marie aux Mines, c’est le passage principal vers la riche Alsace. Gîtés dans la courte, verte et étroite vallée qui sépare la Touristique de l’Industrielle, nous avons un jour, choisi le nord comme destination à vocation alimentaire. Mal nous en prit.

De prime abord, l’enseigne est la même. Mais dès la porte poussée, c’est un autre monde : gros rouge et rosé du midi, en cartons avachis sur de miteuses palettes, non contents de squatter toute l’entrée, s’affichent en tête de trois gondoles sur cinq, étalent leurs cartons bâillants en une barrière flasque « en plein travers », entendez du rayon tomates grappe à celui des pêches verdâtres au prix rédhibitoire. Le même liquide, il est vrai, s’affiche aussi sous l’épiderme d’une frange de la clientèle, laquelle arbore les joues vermillon et le nez en amanite tue-mouches qui font dire aux saintes-familles-machin « Encore un qui doit pas sucer d’la glace ! »

Il faut croire également que ladite clientèle sait se satisfaire d’une gamme fort précise de produits, et que ce n’est pas la nôtre, car divers ingrédients qui sont pour nous de base (genre la semoule à couscous) sont désespérément absents des rayonnages. Absents aussi, tous les signes conventionnels de période-de-vacances : ici on bronze pas, on travaille. Affairés les caddies, affairés les rougeauds hargneux, mais sans jamais omettre de se trouver une connaissance dans le rayon, et de se précipiter vers elle en déployant le caddie en travers de l’allée, à votre passage. Car ici tout le monde se connaît, ce qui signifie que vous ne connaissez personne.

D’ailleurs, vous remarquez vite que les regards fuyants qu’on vous lance sont aussi amènes que le sourd accent local - accent qui d’ailleurs, vous a depuis longtemps dénoncé comme pas d’ici, et c’est là le drame. Là-bas (au Sud), les pasd’là sont la majorité, la clientèle cible, au moins en cette période. Ici, à quinze kilomètres au nord, c’est l’intrus, et vous vous en rendez vite compte. Paranoïa, ces fameux regards désagréables en coin ? lorsqu’ils prennent forme dans une employée du rayon frais qui soutient froidement qu’elle « n’en a pas » de tel produit qui est là, devant vous, à six mètres d’elle, « ouais mais là c’est la boucherie et la boucherie, y’a personne ! alors chchais pâ c’qu’i z’ont à la bouch’rii », vous avez compris.

On s’esquive, on paie d’un air gêné sous les regards sévères de la queue entière, devant un soûlot à l’air grave dignement arc-bouté sur un chariot rempli à ras de mauvais vin. Enfin, quand la caissière a fini d’égrener avec la cliente précédente, le check-up médical de ladite sexagénaire. On court à la voiture, on repart - ouf, l’envahisseur est bouté hors, pour cette fois.

05.05.2007

Les GPS, ou la géographie en perte de sens

Difficile de trouver un gadget plus à la mode que le GPS. Je parle du GPS de voiture. Le petit boîtier magique, qui d'une voix de robot ménager du siècle dernier vous somme de tourner à gauche, puis à droite. Le petit écran plus ou moins coloré où s'affichent des lignes de console de jeu Atari avec une petite flèche clignotante. C'est tellement à la mode que, rangé dans une boîte à gants, il est volé dans l'heure qui suit. Ah, s'il pouvait alors appeler son maître pour le guider jusqu'à lui. Hélas, ils n'en font rien, ces ingrats. C'est le premier avantage de Jeanjean sur Tomtom en fin de compte.

Mais, le GPS ce n'est pas que ça. Le GPS, c'est l'outil par lequel on peut savoir où aller, sans avoir - jusqu'à l'arrivée - la moindre idée d'où l'on peut bien se trouver. A gauche, à droite, tout droit, tout droit, tout droit. N'y a qu'à écouter, même plus besoin de savoir lire les panneaux. Ni surtout de consulter une carte. Il y a de cela un an ou deux, je me disais que les autoroutes, c'était fort pratique, mais que cela nous arrachait à la possibilité de suivre notre itinéraire. Essayez avec un portable et un ami en transit autoroutier. "Allo, t'es où ? Euh, je sais pas, je suis entre Limoges et Clermont Ferrand." Disposât-il d'un GPS, il ne pourra pas vous en dire davantage, d'ailleurs. L'autoroute tirée au plus court, au besoin en éventrant une colline ou jetant un viaduc diplodocique sur une large vallée, évite les villes, se joue des cols, nous écarte à des kilomètres des routes anciennes, de ces itinéraires trimillénaires et plus, usés, polis, optimisés dirions-nous, et consacrés par les générations d'usagers sans moteur, paysans transitant d'un vallon à l'autre, colporteurs suant sous le fardeau de lingots de bronze ou d'ambre ou de sel gemme, légionnaires crevant de trouille ou moines avides de désert. Ces routes qui longent les vallées, choisissent le col le plus aisé, franchissent les fleuves au meilleur gué, aujourd'hui, on les emprunte en fulminant derrière le 35 tonnes qui vous condamne à un déprimant soixante à l'heure, quand la machine à foncer, à une lieue de là, ouvre ses portes payantes à ceux qui n'ont cure des étapes touristiques. L'autoroute, c'est ainsi la première perte de contact avec le voyage traditionnel balisé d'étapes. On entre, on sort. Entre les deux, on n'a vu qu'un ruban gris ceinturé de grillages à mouton, des aires au nom de lotissement phénix, et quelques fermes perdues.

 Etape suivante, le GPS. Vous l'écoutez, et vous tournez le volant. Pas d'itinéraire à établir. Plus de direction à suivre. Un horizon réduit au prochain virage. Lorsque j'habitais en Charente-Maritime, j'ai croisé plusieurs Parisiens convaincus que La Rochelle se trouvait en Bretagne, parce que Tri Yann a chanté une chanson qui commence par "C'est dans la ville de La Rochelle-eu". Et bien : imaginons que l'un d'eux décide de s'y rendre en voiture, guidé par son GPS ? Il lui suffit de pianoter quelques instants et de se laisser guider. A10, A machin, A truc. Le brave homme se trouvera bientôt près du vieux port, et rien ne l'empêchera de continuer à croire qu'au cours de ce long trajet, il a traversé en longueur la fameuse péninsule. Je l'imagine bien demandant par où on rejoint Quimper. Bien joué tomtom. Enfin, il n'y est pour rien tomtom. Mais il n'aura rien fait contre non plus.

C'est fini. Avec le GPS, nous entrons, pardon ! nous pouvons, si nous le voulons, entrer dans l'ère du trajet virtuel. Ôter définitivement toute connexion entre nous-mêmes en train de circuler, et l'endroit où nous circulons. Même plus besoin de chercher l'itinéraire "optimisé" : tout ça se fait en temps réel. ça ne prend plus trois mille ans. Mais nous, nous ne savons plus le faire. Nous pouvons arriver au but en toute certitude et être totalement incapables d'indiquer à un passant égaré la direction approximative d'une grande destination. Nous n'avons même plus besoin de savoir si c'est Nantes ou Bordeaux qui est le plus au nord, pour nous y rendre.

Et bien moi, je trouve cela d'une tristesse épouvantable. Nous allons arpenter comme des fantômes un espace que nous ne verrons même plus, ne découvrirons plus, ne ressentirons plus. N'est-ce pas plus agréable de prendre ses repères, de savoir que par là on va ici, par ici on va là ? Qu'au loin c'est la direction de Tel truc, que telle lumière dans la nuit ce doit être Telle ville ? Le sens de l'orientation participe de l'équilibre et donc, du bonheur.

Et n'en avoir aucun, tout en clamant sa foi dans le GPS si moderne, si utile "qu'on n'a plus besoin de toutes ces conneries", c'est s'exposer au ridicule. Démonstration. C'était dans le TGV Paris-Lyon, un TGV en retard, un de ceux qui cahotent dès les premières lieues, puis traînent une inexplicable misère à travers la Bourgogne. Et certes, le TGV c'est pire que l'autoroute : foin de la voie mythique et des étapes célèbres des bouchons de l'été, les Dijon Beaune Chalon Mâcon, on traverse tout droit l'Yonne et la Nièvre qui ne sont, sauf leur respect, pas les territoires les plus riches en points de repère. Entre Sens et Le Creusot, on n'approche guère qu'une paire de villages aussi minuscules qu'anonymes, et allez donc lire un panneau à deux cent soixante à l'heure. Le train, donc, s'immobilisa entre deux collines, sous le regard placide d'un cheptel charolais quêtant sous la bouchure de chêne une ombre problématique. Assis dos à la marche, un jeune individu au top de la technologie, portable (ordinateur) devant lui, portable (téléphone) en main, et dans l'autre... GPS, cet individu très Point Com donc, beuglait dans l'e-cornet : "On est arrêtés en pleine cambrousse ! Non, j'sais même pas où on est ! Le GPS i passe pas tellement on est paumés !" etc, etc.

Moi, assis face à la marche, je voyais distinctement, se découpant derrière la colline, deux immeubles. Or, des immeubles, le long de cette ligne, il n'y en a guère. Sans aucun GPS, mais juste avec deux yeux et un tout petit peu de sens géographique, ce monsieur eût pu déduire que nous étions à moins de deux kilomètres du Creusot. Je n'ai pas osé le lui dire. Le GPS avait dit qu'on était perdus. Il ne fallait pas le contredire.

02.05.2007

Je n'aime pas le métro

 Ces lignes ont été écrites un jour de grisaille. Un jour pareil aux sept cent trente précédents, ainsi qu'aux sept cent trente suivants, qui m'avait ballotté sur plusieurs quais, dans le réseau d'une régie autonome dont la couleur est un bleu-vert facheune-victime et le logo, un figuré qui peut évoquer une tête levée vers un soleil radieux. Cette vision, je crois, est la plus cruelle ironie qu'on puisse voir dans ce monde-là. Ce monde qui bringueballe le monde tous les matins. Encore et encore et sans fin...

Il y avait, il y a, il y aura...

 

 

Le gros qui s’installe sur le siège à côté de toi, s’agite, se tourne, gigote, te repousse en multipliant les grognements : ‘spspspavraiça’, bref, te fait comprendre qu’il a droit à double place et que tu prends la sienne.

Les deux Blacks sapins de Noël, clignotant de toutes leurs guirlandes : maillot de foot américain floqué fubu, casquette formant l’angle réglementaire de trente-cinq degrés avec la direction de marche, mp3 cligotant de bleu, portable clignotant de rouge, pantalon surlarge boussouné, et diverses autres breloques, qui hurlent pour se parler vu qu’ils ont chacun le mp3 en route à fond. (Note : à quelques détails de marque près, ce modèle existe en blanc.)

Les deux Chinois qui transportent d’énormes sacs de riz pour quelque restau (au fait vous avez vu envoyé spécial…) dont le long débarquement sur le quai paralyse la porte jusqu’à la sirène fatidique.

Les quatre rombières caquetantes apparues en un clin d’œil autour de toi, haussant le volume de leur chorus de basse-cour jusqu’à ce que tu comprennes qu’elles ne pourront enfin se montrer leurs photos de week-end que quand tu auras vidé les lieux.

Les cinq Roumains traînant d’énormes sacs crasseux, qui se vautrent sur les sièges avec tant d’empressement que l’un d’eux n’a pas remarqué que tu étais assis sur l’un d’eux.

Les trois petits branleurs dont deux sont en haut de l’escalier et l’autre, dans la rame, tient ouverte la porte le temps qu’il faudra pour qu’ils descendent avec les dandinements de jars satisfait en vogue chez tous les porteurs du T-Shirt « Produit de banlieue ».

Le brave petit couple de nonagénaires tirés à quatre épingles, imprudemment tombés dans ce piège et qui seraient presque sympathiques sans leur propension à rester devant la porte, crainte d’aller plus avant dans les entrailles du puant reptile, alors que toi, tu voudrais sortir.

Le quadra qui à neuf heures du matin, traîne une valise sous chaque œil et une sacoche défraîchie sur les genoux, sa tête cahotant au rythme des ferraillements de la patache sur rails, promenant sur le lamentable décor le regard éploré d’un joseph d’arimathie de retable flamand.

La brave mama noire dont le diamètre et les oscillations transversales finissent par agacer quiconque tente désespérément de la dépasser dans un couloir.

Le quatuor de p’tits blancs BCBG, petites lunettes carrées, dont le papotage faussement discret tient à faire savoir au voisinage qu’étudiants d’une école de commerce très prestigieuse, ils ont à se raconter des loisirs qui ne sont pas ceux du menu peuple.

Le jeune con très attaché à parfaire sa démonstration de goujaterie, petit a se laisser tomber de tout son poids sur la barre verticale à laquelle s’agrippaient trois mains, petit b la délaisser pour se ruer sur un strapontin nonobstant la rame bondée, petit c après vidange, choisir un vrai siège pour son cul et un autre pour chacun de ses pieds, petit d reprendre un strapontin à l’approche du but afin de partir en le faisant claquer à toute volée au grand dam de l’assistance somnolente – et petit e, préférer la station suivante et rester bien campé devant la porte, main sur la poignée, toisant les mécontents d’un air de triomphe niais.  

Le quinqua en costard, toisant la plèbe d’yeux placés loin en arrière de la pointe de la bedaine importante, visiblement indigné de l’absence d’une première classe.

La masse amorphe et incommunicante, où seul un Jack Lang au mieux de sa forme verra le mêêêrveilleux brassage des peuples et des cultures donnant naissance, après  les Jules et les Prosper, à la France de demain, dos voûtés, visages mous, regard vitreux, qui sommes nous tous – mais dont l’un d’eux, peut-être, pense des lignes qui ressemblent à celles-ci où ton portrait est peu flatteur.

Le gros faux jeune, cumulant T-Shirt-baskets-mp3 et bedaine de quadra, qui sous une improbable tignasse lance à ce petit monde des regards aussi amènes que les réseaux de barbelés déployés autour de nos fors intérieurs.

La fille enfin, qui illumine le quai noirâtre de sa beauté et de sa grâce, qui s’assoit pile à deux sièges, bien en face… quand arrive un des individus susmentionnés qui, entre six places vides, choisit précisément celle qui intercepte le charmant point de vue.

 

Et il me faudrait encore parler de la lumière des couloirs, des guichetiers obtus, du bruit, de l’odeur, du bruit du marteau-piqueur… qui trépigne depuis ce matin gare de l’Est.

 

Je n’aime pas le métro parisien.