12.06.2007

Equitable

Nous vivons une bien triste époque. Il n’y a décidément plus moyen de se lâcher en toute bonne conscience. Il faut prendre garde au sida, à la salmonellose, aux pickpockets, aux lignes à haute tension, au cancer de la peau, du sein, de la prostate, du côlon transverse et du grand épiploon, et aux ondes de téléphones portables. Autrefois, il n’y avait qu’à faire attention aux baobabs, à bien ramoner ses volcans, même éteints (car on ne sait jamais) et mettre les roses sous globe.

Maintenant, il faut même se méfier de ses pets.
Vous me direz que les flatulences n’ont jamais été synonyme de bonne éducation, et qu’il a toujours été de bon ton de se maîtriser en public. Et quiconque se rendait coupable d’une émission intempestive de méthane sui generis était prié de rougir, ou de s’esbigner. Aujourd’hui, rougir est gnangnan. Mais émettre du méthane est devenu criminel. Car le méthane, voyez-vous, est un gaz à effet de serre. Plus encore que par le CO2 de notre respiration, nous y contribuons par l’autre extrémité. Et là, c’est une autre histoire.
Celui qui ingère inconsidérément des denrées telles que flageolets, crônes, doigts-de-mort et autres artichauts, ne se borne plus à gratifier son entourage de fumets à faire regretter Feyzin un jour de grand vent du sud. Nos grands vents de l’hémisphère Sud à nous, sont désormais des crimes contre l’environnement, passibles des foudres du protocole de Kyoto. Bientôt, ce sera prévu, avec le code-barres : « des haricots rouges ? avez-vous acheté un crédit d’émission de carbone ? » Et là, c’est le drame : à qui allons-nous l’acheter ? Mais comme tous les Occidentaux qui se respectent, aux pays du Sud.
Traduire : désormais, flatuler n’est plus seulement inconvenant ; ni anti-écologique ; en plus, c’est un acte de domination de l’Occident industriel sur le Sud. Le pet est discourtois, pollueur, et néo-colonialiste.
Imaginez un peu que vous ayez, pour cela, consommé des haricots produits au Kenya, et importés à grande dépense de pétrole, cela vire au génocide. La flatulence équitable reste à inventer.
Sur ce, naturellement, bon vent. Vous auriez été déçus si je ne l’avais pas faite.

Continuons avec le vent. Je suis désolé, aujourd’hui il ne sera définitivement pas poétique. Parmi les nouvelles que porte le vent, cette quinzaine, il en était deux d’importance. Le consommateur-contribuable-travailleur français avait le choix entre verser sa larme sur l’album posthume de Grégory – un prénom qui décidément sied bien aux jeunes martyrs – et s’apitoyer, ou au contraire railler, une certaine héritière d’empire hôtelier, condamnée à six semaines de réclusion VIP pour conduite répétée en état d’ébriété. Et après ça, on s’étonne que les Français ne soient pas allés voter. Non, mais comment voulez-vous qu’ils aient la tête à de pareilles niaiseries quand le monde est agité de telles convulsions. Paris Hilton, en prison, ne dormait plus, ne mangeait pas et avait les cheveux tout emmêlés ; on ne pouvait rester insensible à ce drame humain, nous disait-on, au terme de ses trente-six premières heures d’incarcération.

Si elle le souhaite, je peux lui envoyer du Seroplex, et un démêloir à cheveux en corne de vache salers. Plus sérieusement, je m’en voudrais qu’on m’accuse de railler la mort tragique d’un jeune gars fauché par une maladie qui, pour médiatique qu’elle soit, demeure mortelle ; c’est plus aux dollars qui se feront sur ses restes mortels que je serais allergique. Quant à la jeune personne entre les deux oreilles de qui il semble que l’air soit pur et la route large, j’avoue rester perplexe sur l’engouement qu’elle réussit à susciter. Peut-être risquè-je le procès en diffamation, si j’écris ici que la vacuité de l’icône qu’elle constitue incarne celle du phénomène people tout entier. Qu’à la rigueur on veuille tout savoir des petits faits et gestes d’un acteur, réalisateur, animateur, aristocrate, je le conçois ; ce n’est ni plus, ni moins superficiel que de pousser, comme il me plaît de faire, à trois cents des encouragements dans un stade, pour une équipe qui n’en entend rien car trente-sept mille neuf cents autres hurlent dans l’autre sens. Qu’on se passionne pour une personne qui n’a rien, hormis son argent, et un comportement délibérément scandaleux pour faire la une, je ne suis plus ; et moins encore, qu’on me serve la page people en guise d’actualité première. Je n’en peux plus des pipoles (oui, je l’ai vu écrit comme ça), leurs tronches sur toutes les couvertures, leurs ébats de plage comme sensation de l’été ; de quoi espère-t-on nous détourner avec de piteux écran de fumée ?
A coup sûr de choses plus sérieuses.
Il m’a fallu, dans mon ennui, siffler un « thriller » américain bas de gamme (mais vraiment bas de gamme ; le genre qu’un individu sain ne tolère que pour agrémenter une correspondance d’une heure en gare de Nogent-le-Rotrou un jour de fermeture de la Brioche dorée...) pour découvrir, par exemple, qu’il existait le Noma. Vous ne connaissez pas le Noma ? Le correcteur orthographique de Word non plus. Et bien, tapez donc le mot dans Google.
Puis, si vous l’osez, dans Google Images. J’ai bien dit : si vous l’osez, et là je ne rigole plus du tout.
Si Mlle Hilton ne sait pas quoi faire de son argent, il existe une maladie dont on n’apprend le nom que dans les romans de gare et les conférences de médecine spécialisée, ce qui ne l’empêche pas d’être sans doute la plus terrifiante qui puisse frapper un être humain.
Il n’existe pas de Noma équitable non plus. Le Noma n’est pas équitable : il ne frappe que les plus pauvres et les plus mal nourris.

On lui en reparlera dans trente-six jours, c’est promis.