03.06.2008

La néolithisation en marche

La néolithisation est un phénomène fascinant. Par elle, nous sommes passés d’une économie de prédation à une économie de production. Nous avons inventé le pain, le fromage, les gâteaux, la charcuterie, la viande fumée, le hareng en caque. Nous avons inventé les rendements, les plans quinquennaux, les projections, les comptables, les économistes.
Nous avons cessé de courir après les mammouths et les antilopes et découvert qu’on pouvait les mettre dans un enclos, puis attendre qu’ils soient à point. D’accord, avec le mammouth, ça n’a pas marché. Ça doit être à cause des clôtures. L’homme du dixième millénaire n’avait pas encore à sa disposition le fil de fer barbelé, le clou cavalier, le fil électrique ni le générateur, qui se branche sur le fil au coin du pré et qui fait tic tic tic.
Et qui vous fait faire aïe aïe aïe si vous attrapez le fil.
Et voilà pourquoi il a laissé s’enfuir tous les mammouths. Jusqu’en Sibérie, où là-bas, ils ont, à défaut de les cuire, appris à les surgeler. Il semble juste qu’ils aient tendance à les oublier au fond du congel.

On oublie vite les choses au fond du congel, surtout quand il est dégivré aussi fréquemment que les podzols de Sibérie centrale. Il y a dix ans, j’habitais une chambrette dans une maison de Poitiers où une cuisine était partagée entre trois logements étudiants. Donc, le frigo, et son congel aussi. Lui, n’avait plus dû être dégivré depuis l’origine. Que je situai au début de l’avant-dernière décennie du siècle. Ça faisait donc beaucoup de glace. Il n’y avait plus qu’un petit trou au centre, où l’on pouvait à peu près introduire le poing. Ou bien un steak haché. Certainement pas la pizza que je projetais d’y stocker.
J’ai annoncé à la cantonade mon projet de dégivrer l’animal. Dans la demi-heure, la totalité de mes voisins s’est découvert un week-end programmé de longue date, un ami à voir à La Rochelle, une grand-tante au plus mal. J’étais donc seul, face à la glace et au froid. Un Jean-Louis Etienne des cuisines du Poitou.
En fait de blizzard, j’eus naturellement droit aux grandes eaux de Versailles dans toute la pièce. Enfin, surtout à côté de toutes les cuvettes, sainces et wassingues en tous genres disposées autour de l’objet.
La glace fondit. Le trou s’élargit...
Et je découvris...
Un mammouth. Enfin, un morceau de mammouth. Ou d’autre chose. Peut-être de la purée de carottes. Ou du gratin de courge. C’était orange, parallélépipédique, et cela se dégageait lentement de la glace. Si c’était un mammouth, c’était un jeune. Je dis ça, parce qu’il n’y avait pas de défenses.
Par chance, en ces temps héroïques du tri sélectif, un même sac était dévolu aux restes de légumes et aux pachydermes pléistocènes. Je n’ai donc pas eu à goûter.

La néolithisation nous a aussi appris qu’il n’était plus nécessaire de courir après les herbes et les fruits. Il suffisait de les planter, et de venir récupérer plus tard, au même endroit. D’où cette idée géniale, de planter côte à côte plusieurs végétaux intéressants. Tous pareils, tant qu’à faire. Vous riez, mais ça a mis des siècles et des siècles à remonter le Danube d’un côté, la Méditerranée de l’autre, pour venir frapper nos ancêtres pas-encore-les-Gaulois.
A la suite de quoi, on récupérait à l’extrémité de graminées médiocrement soumises des grains jaunasses qui broyés, bouillis, donnaient une triste mais régulière provende. Enfin, régulière. Pour en être sûr, mieux valait ne pas oublier de chanter une mélopée tourné vers l’est, au solstice. En ces temps pauvres en assureurs militants, on n’était jamais trop prudent.
Cette phase de l’histoire humaine a duré longtemps. En fait, elle se poursuit toujours. Il se trouve des recoins de planète où l’on broie toujours le maigre fruit de céréales ensauvagées, pour en tirer un rudimentaire produit à passer au feu avant ingestion. L’ennui, c’est que la cuisine de mes parents en fait partie. Il n’y a pas trois semaines de cela, donc en plein vingt et unième siècle, ils ont brandi triomphalement une boîte contenant, proclamait-elle, une « préparation pour galettines de céréales ». Ladite poudre consistait en une farine de céréales primitives, mêlée de haricots Azuki. Il s’agit, paraît-il, non pas de nourriture pour champions de volley mais du plus digeste de tous les haricots. Ouf. Manquerait plus que bouffer Chalcolithique aggrave l’effet de serre, non plus.
Atterré, je cherchai des yeux la meule dormante qui avait pu servir à moudre ces tristes grains. Et la série de pots en grès qui trône sur un rayonnage ne m’a jamais paru si campaniforme. Sinon cardiale.
« Tu vas voir, c’est comme des crêpes, en plus épais ». Ben dans ce cas, autant faire de vraies crêpes, bien de chez nous, et qui ne sentent pas à plein nez le courant culturel Rubané et l’industrie lithique à feuilles de laurier. Une fois cuite – avec des méthodes en anachronisme certain avec le produit, et la démarche – la chose se présenta sous les espèces d’un disque irrégulier, de quelques millimètres d’épaisseur, à la couleur de vraie crêpe.
Le goût était celui de farine aux épinards. J’ai compris, ce jour-là, que nos ancêtres avaient dû se demander un bout de temps, à chaque bouchée, si vraiment, passer à l’économie de production avait été une bonne idée. Et ce, avant même d’avoir inventé les économistes et les collecteurs d’impôts.

13.05.2008

Le retrouver

Il existe des endroits où l’on peut rencontrer Dieu.

J’en reviens, et je crois que ça tombe bien, car depuis quelque temps il m’avait un peu abandonné. Ou plutôt, je crois que c’est moi qui l’avais abandonné. Peut-être que je ne savais plus écouter. Je n’entendais que les cris de douleur, de colère et d’effroi du monde, au point de ne plus distinguer le reste.

Dieu m’aurait abandonné ? Ceux qui suivent un tantinet ce blog savent à quels épisodes je peux faire allusion. Cela n’a rien de cataclysmique tout cela, même si c’est fort désagréable. Pas de quoi, donc, employer une telle formule.

Je me suis simplement laissé détruire par des mots. C’est très puissant, un mot. Aussi, quand j’y repense, c’est juste cela. Des feux roulants de dénigrements, de mépris, quelques menaces aussi, vides de sens, mais qui ont porté. Ils ont suffi à renverser de bien minces fondations, à effacer ce que je croyais ancré. Ils n’ont laissé que le doute.

Des mots peuvent-ils suffire à reconstruire ? Et bien, paradoxalement il ne le semble pas. Encore faut-il faire l’expérience émotionnelle de leur poids, de leur valeur. Parfois, dix personnes vont vous tenir un même discours et vous n’y croirez pas. Et puis la onzième va dire exactement la même chose, mais à cause de Je ne sais quoi, ses mots à elle vont porter.

Lorsque ce sont des mots qui remettent debout, et qui soignent les plaies du coeur, alors c’est peut-être ce qu’on appelle un moment de grâce.

Dans cet endroit, qui s’appelle la Baume – un nom prédestiné si l’on veut bien jouer sur l’article – j’ai entendu de telles paroles. Elles sont venues de toutes les personnes présentes autour de notre couple, ces deux jours-là. Et parce que nous étions là, elles ont porté à leur tour.

« Il n’y a aucun monde parfait. Vous ne ferez ni le bien ni le mal : vous ferez de votre mieux ». C’était tout simple.

Je voyais un monde vidé d’amour et de bienveillance. Où les coeurs des hommes desséchés jusqu’à l’infini, roulaient comme des pierres noircies en s’entrechoquant au rythme de la haine, de la barbarie et du mépris. Ce monde, vous savez, il s’étale sur vos écrans, il barbouille de jaune et noir la tranche de vos livres, il étale sur les rayons des librairies des bruns noirs et rouges sordides. Jusqu’aux jeux vidéo à la mode qui font mine de croire que la sauvagerie et la cupidité sont les uniques moteurs survivants et valables des actions humaines.

Une fois de plus, c’est presque vrai, et cela suffit pour que ce soit entièrement faux.

Puisque la Baume existe.

Puisque Dieu existe, aussi.

Cela fera, à n’en douter pas, ricaner des lecteurs. Et la gent psychiatre pour qui l’homme religieux n’est qu’un modèle particulièrement méprisable d’attardé mental.

Je l’avais bien perdu. Le ciel était vide et silencieux. Il ne répondait à rien ; et puis, aurait-il pu reconnaître une telle humanité ?

N’était-il donc plus qu’une simple construction intellectuelle ? Un nuage, un brouillard de mots censé étayer des discours, certes humanistes, mais après tout, reposant sur quoi ? De fragiles témoignages... Des faits dont on n’a plus vu les pareils depuis si longtemps. Quelques pages d’un livre.

Dieu ne pouvait se laisser retrouver ainsi. Cent fois j’ai plaidé sa cause en moi-même. Cent fois en vain. Il a suffi de ces deux jours, de ces rencontres, de quelques versets d’un psaume – et de nouveau, Il était là. Comme une évidence.

Cela me suffit.

 

16.04.2008

Il s'appelait Amédée (2)

« Passé au 158e Régiment d’Infanterie le 30 septembre 1915 ». Cette ligne expédiait Amédée Cognet en Artois.

Il n’y a guère que deux possibilités de lire le mot « Artois » de nos jours. D’abord pour évoquer un match du Racing Club de Lens. Ensuite pour l’accoler au chiffre 1915.

Mil neuf cent quinze, l’année terrible, l’année vaine. Aux yeux des hommes, partis pour deux mois, il y a longtemps, si longtemps que la guerre dure. A nos yeux, il reste longtemps, si longtemps avant qu’elle ne s’achève. 1915 est surtout l’année des offensives manquées. Du sanglant apprentissage du front fortifié, inviolable. L’Artois : tranchées sommaires, barbelés, escalades mortelles de buttes transformées en citadelles de boue. Squelettes torturés des machineries de mine. Au-dessus du monde noir des galeries et des fosses, le monde terreux des tranchées et des boyaux.

Souchez se trouve là. On y est encadré de collines, de ces crêtes allongées qui commandent la plaine, qui empêchent de déferler sur le bassin minier de Lens et de Douai. Au printemps, la première colline, celle de Lorette, a été prise. On a dévalé la pente et emporté, pied à pied, pierre à pierre, le village, transformé par les Allemands en cuvette inondée, hérissée de mitrailleuses. Maison après maison, rue après rue, mort après mort. Fin septembre 1915 arrive. Depuis le mois de juin, le front n’a pas progressé de plus d’un kilomètre. Les Français sont maîtres des défenses du village en ruine, ils ne sont pas très loin de déboucher dans les faubourgs miniers, mais depuis les buttes à l’Est, les Allemands les tiennent sous leur feu.

Le front est empêtré dans les mêmes tranchées, les mêmes bois ; les mêmes points reviennent inlassablement au Journal de marche et d’opérations qui tient la scrupuleuse comptabilité du massacre.

Le régiment reçoit deux renforts, le 30 septembre et le 3 octobre. Amédée Cognet était l’un de ces hommes.

Il est jeté dans une guerre de fourmis. C’en est fini de la percée. Sur la carte brunie, la guerre a renommé l’espace, elle l’a annexé, conquis, mangé. Il n’y a plus de route, rien que le « boyau de la route d’Arras ». Depuis le Bois 5, le Bois 6, le Bois des Boches, il mène à la Tranchée des Fils de fer et au Bois en Hache. Le PC du bataillon sera en M12. Une compagnie en K28-K22, une mitrailleuse en K18. Un semis de points, dans une incohérence à peu près totale ; des points distants de quelques mètres, à la mesure de cette guerre.  

Sur une carte moderne, le bout de front que tient le régiment d’Amédée Cognet, le 158e Régiment d’Infanterie, va du Bois Soil, entre Angres et Souchez, au nord du village. Les bataillons en réserve se tiennent plus à l’ouest, dans les tranchées des combats du printemps.

Depuis Verdrel, le cantonnement, on se rapproche du front, par étapes. On passe une nuit à la Tranchée des Saules. On finit par rejoindre, en colonne par un, dans les boyaux taillés dans la boue, la Tranchée des Fils de Fer ou bien l’ouest du Bois en Hache. Car l’Est est aux Allemands. De là, on est dominé par les collines, Lorette que l’on a prise, Vimy qui ne l’a pas été, et la cote 109 qu’il va bien falloir prendre. Parce que de là, les Allemands dirigent le tir de leurs batteries sur nos lignes.

Amédée est là, en première ligne, avec sa 4e Compagnie, pour la première fois avec son nouveau régiment.. Des hommes qui, au printemps, ont enlevé l’éperon de Lorette. Qui, depuis des mois, sont rivés à ce pays de cauchemar, dans le manège infernal des relèves, on s’en va, on s’en retourne au front. Qui savent ce qu’a coûté chaque pas vers le sud-est et devinent ce que coûtera la prise d’un bois, d’une pente. Dans le bois ravagé, dans la grande tranchée, la nuit est longue : l’ennemi est là, tout proche. Parfois, il attaque. Il a attaqué, le 7 octobre, et le 2e bataillon l’a repoussé. Les Allemands ont surgi de l’obscurité, on s’est fusillé, on s’est grenadé avec sauvagerie dans la nuit. « L’attaque a été victorieusement repoussée. ». Quelques morts, quelques blessés, quelques disparus, une médaille. Des vies déchirées, des familles sous le choc. La lisière du Bois en Hache est toujours entre nos mains.

Parfois, ce sont les Français qui attaquent. On a avancé de cinquante mètres, trouvé ici une tranchée détruite, seulement occupée par quelques cadavres. Là, fait des prisonniers. Le front a progressé jusqu’au point M8. De là, ordre de fouir des sapes vers K23, avec une tête en T, sur vingt-cinq mètres. Et des hommes creusent dans la boue un demi-boyau où l’on peut se tenir couché, avec la tête en T réglementaire. Ils jettent, devant le tout, des étoiles barbelées. Le front a progressé. De vingt-cinq pas.

Les Allemands dominent la position. Ils ne se privent pas de la pilonner. On signale au PC de régiment. On vérifie le téléphone. On s’enquiert d’une possible attaque au bruit d’une fusillade dans le secteur voisin. On envoie des patrouilles vérifier si O16 est toujours tenu. Mais le plan du chef de patrouille ne porte pas de O16. Alors on rampe jusqu’au PC des voisins et on fait signer un papier, sous la mitraille. Réglementaire. A présent, les artilleries se répondent, car si les Allemands ont la cote 109, les Français ont Lorette et l’on se voit. Entre les deux, la cuvette, le lac de boue est arrosé, martelé, haché, écrasé.

Le 14 octobre 1915, Amédée est toujours en première ligne. Il sera relevé dans vingt-quatre heures. Avec sa compagnie, il tient une tranchée qui trace, dans le Bois en Hache, comme des dents de scie. De l'autre côté du fourré, c'est l'ennemi.

Le Journal de Marche et d’Opérations ne signale rien de précis, ce jour-là. Rien qui explique pourquoi le régiment a 14 tués, 47 blessés, 5 disparus.

Parmi ces 47 blessés, il y a Amédée. En toutes petites lettres maladroites, on m’indique qu’il a été « blessé par E.O. multiples, ventre, bras droit et aine, à Souchez (Pd.C.) »

Amédée est vivant. On le porte loin du front, loin de son pays aussi. On l’évacue à Saint Valery en Caux. Il a sans doute cru que pour lui, la guerre était terminée.

Aujourd’hui, à Souchez, au point K22, vous verrez une belle villa. La cote 109 n’existe plus : l’autoroute y passe et son remblai porte le tout à 125 mètres.

Quelques chemins ont un profil curieux, parce que ce sont des tranchées.

Il y a toujours Lorette, et Vimy.

09.04.2008

Il s'appelait Amédée

Il s’appelait Amédée.

Il s’appelait Amédée Cognet, c’était « le frère du grand-père » et il était mort à la guerr’d’quatorze.

Voilà où j’en étais, il y a encore trois mois. D’Amédée Cognet, le frère du père de ma grand-mère maternelle (voilà, entre tous les grands-pères qui sont tous LE grand-père, c’est celui-ci) je ne savais rien de plus. Pas de livret. Pas de carnets. Sauf coup de théâtre, il ne reste même pas une photo de lui. Et ne parlons pas des souvenirs. En Allier, on n’a pas la mémoire courte ; mais elle ne s’ouvre jamais toute entière ; comme un secrétaire d’autrefois, un tour de clé ne donne jamais accès qu’à un minuscule tiroir parmi cent autres.

Dans le tiroir d’Amédée, j’ai trouvé beaucoup de poussière. Alors il a fallu chercher ailleurs.

Notre époque est formidable, y’a tout sur Internet. Il suffisait de mettre en oeuvre une méthodologie éprouvée. Pour tout savoir (ou presque) d’un ancêtre tué en quatorze, un premier site vous donne son acte de décès : une photographie noir et blanc d’une page de cahier où, sous le nom de l’aïeul, suivent, cra-cra, la transcription approximative d’un toponyme, un numéro de régiment et la réponse à la funeste question : « Genre de mort ». Une palanquée d’autres sites délivre les sacro-saints, mais bien nommés, Historiques succints des régiments, ou bien citent le Communiqué ; on élabore déjà une légende familiale autour de ces maigres renseignements, de l’aïeul tombé à Verdun ou au Chemin des Dames. Et tout est bien.

Avec Amédée, c’est raté. Il s’en est allé de maladie, servant dans l’artillerie lourde. Mort à l’hôpital de Luxeuil, à quinze jours de l’armistice.

Mais, voyez-vous, je n’avais que lui sous la main. Et puis, je ne me décidais pas à le laisser dans l’oubli, cet arrière-grand-oncle. Ce n’était pas juste. Alors j’ai franchi l’étape qui m’a fait basculer à jamais du côté des fouineurs d’archives, des pionniers modernes des tranchées, de ceux qui habillent leur temps libre de rouge garance ou de bleu horizon. J’ai demandé aux Archives municipales sa fiche de registre matriculaire.

En Allier, on fait bien les choses. Un simple mail, et voilà qu’arrive une grande photocopie d’un document... enfin, d’un dramatique pêle-mêle de pattes de mouche tracés par des ronds-de-cuir à l’application diverse. On déverse vite sur la toile ce flot d’informations ; on appelle à l’aide la communauté de tous ceux qui, eux aussi, fouissent des boyaux en des archives et qui parfois, recoupent ainsi votre chemin. Cette société est prompte à l’entraide(*). En peu de jours, je me suis trouvé à la tête d’une solide liasse de documents.

Et lentement, venu de bien loin, encore flou à travers le brouillard des déductions, des approximations, reparaît le soldat Amédée Cognet, numéro matricule mille quatre cent quatre vingt neuf au recrutement.

Il n’a pas eu de chance, le soldat Cognet.

Il est entré sous les drapeaux en octobre 1912, parce que c’était son tour.

Il n’en est ressorti que mort, six ans et six jours plus tard, et le jour de ses vingt-sept ans, ayant vécu quatre ans de guerre : trois mois d’infanterie, deux ans d’artillerie, et tout le reste d’hôpitaux.

Le voici en août 1914. La guerre l’emmène au front, avec son 133e régiment, lui le conscrit. Le soleil est radieux. Il inonde, il fait éclater le bleu de France, le rouge garance, les cuirs brillants, l’acier du Lebel, à l’unisson des fanfares, des marches et des cris. Il devait avoir le coeur gonflé d’orgueil, le cultivateur de Voussac, natif de Bezenet, canton de Montmarault, département de l’Allier : son régiment passe les Vosges, franchit la frontière honnie ; il part en Alsace ! On marche sur Mulhouse !

Amédée Cognet est de ces hommes qui ont libéré Thann. Je le devine ivre de victoire, de toutes les illusions, de toutes les folies d’août Quatorze. L’armée est battue en Belgique, en Lorraine ; elle recule sur Charleroi, sur Nancy ; mais n’en sait rien, et on marche sur Mulhouse.

On est rappelé, soudain, sur Gérardmer. L’Alsace est abandonnée à son sort : les Allemands déferlent à leur tour sur les Vosges ! Ils forcent les cols, entrent dans Saint-Dié en flammes. On marche, on gravit les pentes ; de curieux randonneurs aux trop lourds sacs, et dont la canne sert à faire feu, arpentent les chemins, recherchent le couvert des sapins. N’ont sans doute qu’un oeil distrait pour les crêtes bleutées, les lacs scintillants, le soleil sous les hêtres. Dans ce décor de rêve, on s’éventre. Aux clairières, en fait de pique-niqueurs, une batterie de 77. Le 133e tient ferme le Col des Journaux, entre Fraize et la Croix aux Mines. C’est là qu’Amédée est blessé, « le 1er septembre 1914 au combat du Col des journeaux (sic), plaie par balle au talon ».  Et je le vois couché, vidant son Lebel, quand soudain les balles sifflent par-derrière et de côté : l’ennemi avance, l’ennemi nous tourne – et soudain, la douleur.

L’Historique du 133e surabonde en hauts faits d’armes. Ça lui fait une belle jambe, à Amédée : sa « plaie par balle au talon » est suffisamment grave pour qu’on l’évacue aussi loin que Le Puy.

Six mois vont passer.

Le temps que la guerre change de visage. Le temps qu’elle s’enfonce dans la boue, s’écartèle sur les rouleaux de barbelés, se noie sous les obus, suffoque sous les gaz. Le temps qu’elle devienne, pour l’éternité, la guerre de tranchées.

Lorsqu’Amédée revient, en mars 1915, on l’expédie au 30e régiment, dans les mornes étendues de Picardie. Des crêtes des Vosges, il est précipité dans la guerre des mines. On pousse un boyau souterrain sous la ligne ennemie ; on bourre d’explosif ; on s’éloigne vite, et une grande portion de tranchée vole en l’air. A l’occasion, on avance pour « occuper la lèvre de l’entonnoir ». A condition, naturellement, que l’ennemi n’ait pas poussé son boyau plus vite, bourré sa mine plus tôt, et ne vous ait pas transformé vous-même en fumée et en poussière.

A part ça, rien. Ça le rend tellement malade, Amédée, le libérateur de Thann, qu’il en est évacué, au bout d’un mois.

Cette fois, les impénétrables voies militaires l’expédient à Saint-Malo. Il n’avait sans doute jamais tant voyagé, le cultivateur de Voussac, ni peut-être vu la mer. Puis, comme on ne regarde décidément pas à la dépense de chemin de fer, on l’envoie achever sa convalescence au pied des Alpes, à Rumilly. Prenez une carte : il quadrille le territoire, le soldat Cognet.

La guerre, elle, ne bouge pas ; mais ça ne l’empêche pas d’étendre un long bras tout raide de boue et de le réempoigner.

Nous sommes le 30 septembre 1915 et Amédée Cognet est affecté au 158e Régiment d’Infanterie. Ce régiment s’est « magnifiquement distingué lors de la prise du Grand Eperon de Lorette », au mois de mai. Depuis, il a bien avancé de neuf cents mètres vers le nord-est. Il a pris le village ruiné et fortifié de Souchez, au pied de la colline. Au pied de celle qui a été prise et de la suivante, celle qu’il faut prendre. Après, derrière la cote 109, derrière la butte de Vimy, il y a toute la plaine de l’Artois : Lens, Loos, Liévin, Douai. Tout ce pays minier que les Allemands ont pris et que Joffre voudrait leur reprendre. Cela ne pouvait que mal finir, cette histoire.

Le 1er octobre 1915, le 158e est en réserve à quelques kilomètres du front. Ça ne pouvait pas durer. Le 3 octobre, on annonce qu’il remonte en ligne. « Chaque homme sera muni de grenades, d’étoiles barbelées et d’un sac à terre... Reçu en renfort 48 hommes du dépôt... Reçu en renfort 101 hommes du dépôt ».

Parmi ces hommes, il y avait Amédée Cognet, qui commençait sa troisième guerre. La métamorphose est achevée. Le soleil a perdu, la boue a gagné, elle a englouti le trop visible rouge garance, du pantalon et du képi. Cette fois-ci, il porte le casque d’acier et la laide tenue bleu horizon.

Il monte en ligne en Artois, là où tout indique que ça ne peut que mal finir.

Mais il est tard. Il faut que je m’arrête un peu, là.

* J'en profite pour remercier tous ceux grâce à qui Amédée sort de l'ombre, notamment Robert Paul, Vincent Le Calvez, Alain Chaupin, et le service des archives de l'Allier.

 

 

 

19.03.2008

Le Petit prince et la mitrailleuse

Je m’excuse par avance auprès de Jean-Christophe, dont vous trouverez ci-contre à gauche le lien vers le blog, de plagier son dernier sujet. Il s’agit de Saint-Exupéry. Vous vous souvenez, il avait disparu en mission à l’été 1944, au cours d’un vol de reconnaissance dans son P38 Lightning non armé. On avait fini par retrouver et authentifier des morceaux ramenés par des filets de pêche. Pour le reste, on supputait.

On le soupçonnait même de s’être écrasé volontairement. C’eût été beau. La légende. Il y avait un argument solide : c’était sa dernière mission de guerre. Ensuite, on allait trouver un prétexte pour le consigner au sol et le préserver. Il ne l’aurait pas accepté.

Et bien non. Tout simplement, un pilote allemand l’a repéré en contrebas, s’est glissé dans sa queue, certainement dans le soleil. Beware of the Hun in the sun. Il a tiré. C’était fini. Il est vivant, cet Allemand. Il s’appelle Horst Rippert. Il a su peu de temps après ce qu’il avait fait. On l’apprend aujourd’hui parce que le livre va sortir en librairie.

La légende aura sa revanche, parce qu’Horst Rippert était un lecteur de Saint-Exupéry. On dit même que c’est lui qui aurait donné à l’as de la Luftwaffe l’amour de l’aviation.

On ne supputera donc plus.

Saint-Exupéry est mort en mission de guerre.

Mission de quoi ?

Il nous a aussi laissé un livre sur ces missions, qui s’appelle Pilote de guerre.

Pilote de quoi ?

On ne l’imagine pas à la guerre, Saint-Exupéry. L’homme qui faisait parler les roses et apprivoiser les renards par les petits princes, et qui dessinait des moutons – même mal, même en des caisses – on ne le voit pas du tout larguer un tapis de bombes, cribler de balles un bimoteur à croix gammée, ni même disputer la maîtrise du ciel à des Messerchmitt hargneux, tournoyant de nuage en nuage avec l’oeil de lynx de celui qui sait qu’au prochain tour, au prochain virage, de ses canons tendus comme des poings il projettera sur l’autre une gerbe de fer et d’explosif.

Il faisait néanmoins la guerre.

Les froides données techniques nous informent qu’il accomplissait, pendant la bataille de France, des missions de reconnaissance en altitude sur Bloch 174 A3.

D’un point de vue très pragmatique, cela signifie un tout petit peu plus de chances de survie que ses collègues du bombardement, ou même de la chasse. Sans parler des Potez 63 qui traînaient au ras du sol leurs fragiles cabines vitrées, offertes aux coups de tout ce que l’Allemagne avait doté d’artillerie à poudre. C’est-à-dire pas mal de monde.

La reconnaissance, c’est la toute première mission de guerre que s’était vu confier l’aviation. Le Bloch 174, c’était l’un des avions les plus modernes du moment. Un bimoteur fin, racé, rapide. Aussi pouvait-on l’envoyer très haut au-dessus du front. Sa vitesse, presque celle des chasseurs, combinée à l’altitude, devait le préserver. Point de combat : une flèche, un point brillant, devant une traîne de givre dans le ciel de ce si beau printemps de 1940. Et voilà le poète au-dessus de la mêlée, pour accomplir la tâche de l’aviation par excellence : voler, pour tout voir de plus haut.

Ça, c’est la théorie.

En pratique, de drôles d’enfants d’honneur jouaient souvent à rattraper la traîne. Le Français solitaire n’avait alors plus que les cinq pétoires de bord, contre une palanquée de canons de 20. Plus bas, la flak s’en mêlait. Le poète ? il devait veiller au grain, surveiller ce ciel devenu un piège mortel, ramener son équipage. Et même tirer. Du moins, des mitrailleuses fixes lui en donnaient-elles la possibilité.

La pratique, aussi, c’étaient les pertes. Les rangs qui se clairsemaient et les missions de plus en plus souvent mortelles.

C’était ainsi. Le poète faisait la guerre. Il nous a même expliqué pourquoi. Il voyait s’engloutir la France, et bien plus : la civilisation. Chaque équipage, chaque ami qui ne revenait pas, c’était le monde qui s’enténébrait un peu plus. Chaque tour de chenille d’un Panzer écrasait un Petit Prince, un renard, ou une rose. Ils venaient d’un pays où il n’y avait pour les moutons que des barbelés, et des couteaux.

Que faire ?

Il savait que le combat de la France était sans issue. Il le croyait même bien plus perdu d’avance qu’il ne l’était en réalité.

Il eût pu se préserver. Garder bien cachée au fond de soi sa petite flammèche et attendre des jours meilleurs. Se carapater prudemment sur l’astéroïde B612.

Il appelait cela être mis à l’abri comme un pot de confiture sur une étagère.

Alors, il a voulu barbouiller ses ailes d’une cocarde, quitter la plume pour la gâchette d’une mitrailleuse, se glisser au milieu des Messerschmitt, et tout gauche dans ces oripeaux, mal à l’aise et rêveur dans son appareil encadré par la Flak, être le soldat qui accomplit sa mission, le capitaine qui ramène son monde sain et sauf de par-delà le feu.

Ça lui ressemble si peu, mais il l’a fait.

Parce qu’il savait qu’écrire le Petit Prince ne suffisait pas. Que tout pouvait encore disparaître.

Finalement, sa mort a été plus proche de la légende. Cette fois, il volait seul, en mer, dans un avion sans armes. On peut l’imaginer foudroyé en un instant, tombant un peu comme le Petit prince dans le sable. Ça dû faire plus de bruit, à cause de la mer, mais personne n’était là pour l’entendre. Alors, on peut regarder les étoiles et se demander s’il n’est pas dans l’une d’elles.

06.03.2008

Comment le printemps s'annonce

Il n’y a plus de saisons ma bonne dame. Je ne sais pas si vous, vous avez ressenti ce qu’on peut appeler un hiver, mais ici, partagés entre Nîmes et quelques retours sur Lyon, nous n’avons pas éprouvé grand-chose d’autre que quelques gelées matinales. Vous y avez perdu quelques pages enflammées sur les beautés de Lyon sous la neige. Aujourd’hui, avec deux semaines et plus sur le calendrier céleste, le printemps s’avance. Il est donc temps d’apprendre ou de réapprendre à le regarder.

Au cours de mes dernières promenades, je me suis donc attaché à voir comment le printemps s’annonçait. Ce n’est pas réellement discret. Par une belle journée froide, le Pic vert lance son rire de tronc en tronc et dans les haies, dans les jardins, on découvre que certains buissons sont en fleur, qui blancs, qui jaunes, aubépine ou forsythia. Quelque main invisible est venue semer à leur pied la renaissance et dans la nuit, sans doute, elle a éclos, galopé des racines aux bourgeons sommitaux et fait jaillir ce bouquet de couleur, d’un seul élan.

Et les voilà, première avant-garde.

C’est encore l’hiver. La légende veut que les forsythias fleuris, à Lyon, voient toujours la neige. Elle survit aux démentis infligés chaque année par le satané réchauffement climatique. Aussi, peut-on désormais les saluer comme les premiers éclaireurs du printemps.

Il faut ensuite guetter. Se baisser pour découvrir au ras de l’herbe fatiguée et roussie, les toutes premières fleurs. Il y a naturellement les célébrités : la Pâquerette, et la Primevère (oui, le coucou : au fait, savez-vous qu’il y en a deux ?) Dans la forêt encore nue, la Petite Pervenche, aux pétales en ailes de moulin à vent, l’Anémone sylvie, aux corolles d’un blanc pur toujours tourné vers le soleil, tissent leurs denses tapis sur les feuilles mortes. Aux arbres, les bourgeons, patiemment assoupis dans l’attente de jours meilleurs, se gonflent, s’ouvrent. Chaque jour, une nouvelle venue en sous-bois, un peu plus de vert tendre sur les branches. Bientôt, les feuilles toutes plissotées du Charme donneront le ton. Et puis les érables. Les hêtres. Et bien plus tard, bons derniers, les grands chênes achèveront de recouvrir la voûte de verdure et c’est déjà la douce pénombre de l’été forestier qui les baignera tous.

Nous n’en sommes pas encore là. Il y a encore tant à voir et à entendre. Ecoutons ! C’est l’heure de guetter les premiers chants, à la cime des arbres ou bien en haut du toit. La tourterelle a repris sa lancinante ritournelle. Dans le parc, le Serin, le Verdier et le Chardonneret se lancent leurs trilles et cliquetis métalliques. Le merle, dès l’aube, lance sur la campagne endormie ou la ville bruissante ses longues phrases flûtées... Un tip-tiap venu d’une rangée d’arbres : le premier Pouillot véloce. Une petite boule noire, sur l’antenne de télévision, égrène une ritournelle sèche, tandis qu’une silhouette gris souris papillonne alentour : les Rougequeues retrouvent le carré de toits qui est leur domaine.

Et les mésanges n’en finissent plus de faire résonner leurs sifflets à deux tons et leurs trilles argentés, sur les branches qui lentement se couvrent d’un vert tendre encore ténu, encore chiffonné...

Dans la forêt, les Pics n’en finissent pas de voleter, de s’appeler et de marteler sur les branches en un étrange tambour.

Chaque jour, un pas de plus, une pièce de plus au puzzle du vivant, du printemps gorgé de sang et de sève, comme un torrent libéré dans sa force par la fonte des neiges et qui dévale, grondeur et joyeux, les pentes sur les pierres moussues.

Bientôt, les migrateurs reviendront, un à un. Les fauvettes, les pouillots, les hirondelles bien sûr. Jusqu’au sommet des collines, explosera un camaïeu de vert, des verts toujours plus sombres, plus profonds, plus brillants aussi. Et dans le ciel du printemps repu, un long cri strident, un petit arc noir qui traverse le ciel – le premier Martinet est de retour.

Ce sera alors l’été.

Prenons le temps de savourer cette lente marche vers l’apothéose du vivant. Du plus grand arbre à la plus humble fleur, apprenons à n’en rater aucune étape : à voir, écouter, sentir.

14.01.2008

La fête est finie

Voici déjà la mi-janvier. Les fêtes de fin d’année sont déjà bien loin, séparées de nous par deux semaines de grisaille et de pluie. Nous avons tous repris le collier. Ainsi en va-t-il chaque année. Le 2 janvier est le pire jour de l’année.

Alors, certes, il est de bon ton, à l’approche de Noël, de s’offusquer de cette grande foire à la consommation, des Pères Noël au sourire niais, des rennes stupides traînant des luges chargées de packs Orange et d’écrans plats ; des orgies de foie gras, des couleurs criardes, des sourires plastifiés sur l’affiche au-dessus d’un mendiant.

Ce sont même plus souvent des non-croyants qui se scandalisent de la grande perversion de Noël, où l’on célèbre, il faut de plus en plus souvent le rappeler, la venue de Dieu comme un enfant d’une famille pauvre de Palestine. Peut-être les autres parviennent-ils à se dire que, même s’il y aura la douzaine d’huîtres et le sapin, ils n’oublieront pas l’essentiel.

Je suis allé à la messe me rappeler de l’essentiel, et j’ai mangé du foie gras.

Et j’ai cherché une fois encore à revivre Noël avec les yeux de l’enfance en plus de ceux du chrétien. A m’émerveiller des ors et des guirlandes, des feux et des lumières, des villes illuminées, des vitrines, à espérer simplement quelques heures de joie.

J’ai plaint ceux pour qui les fêtes ne sont que des réunions de famille en forme de corvée rituelle et j’ai tenté de retenir chaque minute du « Gloria » de la messe dite de minuit. J’ai voulu faire mienne l’explosion de joie des anges annonçant « la bonne nouvelle pour tout le peuple », en me moquant éperdument que la vraie Nativité ait probablement eu lieu en avril. Du reste, l’Eglise n’a jamais prétendu que le 25 décembre en était le jour anniversaire.

Non : en plaquant l’une de ses deux plus grandes fêtes sur les Saturnales, elle a touché à l’essentiel. Il fallait une fête et une débauche de joie dans les jours les plus noirs, un viatique avant que d’affronter l’hiver.

Noël, jour de l’An passés. Finis les repas, finis les sourires, finie la joie. Dès le 2, on a vite arraché les décorations, démonté les sapins, dépendu les guirlandes. Vite, les supermarchés se sont envahis du Blanc : le linge de maison, symbole de labeur et de monocorde, balaie les mille couleurs de décembre. Vite, les soldes, vite, la reprise du travail, vite la rentrée pour tous. Tirez le rideau. La joie ne saurait exister en-dehors des étroites limites légales. La production (de quoi ? certes pas de bonheur) doit reprendre.

Aussi vite est venue la pluie.

On a balayé les couleurs et vite soufflé les petites bougies de bonheur allumées dans les yeux des enfants, et de ceux qui cherchent à l’être encore un peu.

Nous voilà seuls maintenant, face à l’implacable hiver.

Nous voilà dans la nuit et le froid, courbant le dos. Plus rien à espérer, une année de plus.

Si dopées à la réclame, si consuméristes, si convenues qu’aient été les fêtes, n’était-il pas triste de les bouder avec hauteur ? Ne valait-il pas mieux savourer jusqu’à la dernière goutte cette toute petite bouffée de lumière... d’attente de joie, et de joie ?

 

11.12.2007

1981 ou l'an un de la ratatouille

1981, ça ne dit plus rien aux jeunes. D’abord, ils n’étaient pas nés. C’est à ça qu’on les reconnaît. Un jeune con, ça vous agresse en vous faisant remarquer, comme ça, que lui, à l’époque de notre enfance, il était encore en deux moitiés séparées, haploïdes, et visibles seulement au microscope électronique à balayage.

C’est donc en deux moitiés qu’ils ont connu ce frémissement historique. Le dessin grossier d’un crâne chauve emplissant lentement l’écran de la télé noir et blanc, cinquante-deux pour cent d’électeurs poussant un « Putain, c’est Giscard ! » avant de sabler le mousseux, tandis que les quarante-huit autres allaient regarder par la fenêtre s’ils voyaient dans la rue débarquer les premiers katiouchas.

Moi, je ne m’en souviens pas. Ce que je sais, c’est qu’au printemps 1981, nous avons acheté une nouvelle voiture, fait autrement marquant pour un gosse de cinq ans. Une Renault 14 TL gris métallisé. Les moins de vingt ans n’ont pas tous vu une Renault 14. Disons pour faire simple qu’en fin de compte, avec cet engin, les chars de l’Armée rouge étaient un peu dans nos rues tout de même. J’en voulais beaucoup à mes parents de ne pas avoir choisi la version TS dont j’admirais beaucoup les deux bandes latérales noires, en dégradé, le long du capot. Ce blindé à casemate succédait chez nous à une GS d’une couleur très disco. Si vous n’avez jamais vu une GS, prenez un Stabilo Boss bleu, tenez-le de façon à le regarder par la tranche, imaginez à l’avant et à l’arrière de gros phares en forme de fer à repasser, des roues et vous y serez à peu près.

Avec ce véhicule, à l’époque, nous soutenions l’Industrie d’Etat. Passer de Citroën à Renault en mai 1981, c’était de la politique.

Mes parents vantaient les mérites de leur achat en rappelant son côté pratique. Elle était grande, « elle avait un hayon arrière ». Avec sa forme d’éléphant ramassé dans l’allure du sprinter, la Renault 14 pouvait absorber tous les bagages nécessaires à des vacances d’un mois dans une location de fond de vallée du Briançonnais. Les valises y disparaissaient comme dans la gueule d’un Moloch, pour ressortir, quatre heures plus tard, un peu rôties par le soleil qui donnait tout son sens au terme « plage arrière ». Entretemps, on avait monté le Lautaret. Je ne sais pas si vous voyez l’exploit, vous qui circulez à bord de félins d’acier climatisés avec lecteur mp3. On tenait une moyenne de bien dix lieues à l’heure, et par les vitres ouvertes, le bruit du moteur se répercutait sur les plots en ciment du garde-fou de la route en faisant tchh, tchh, tchh, comme ça. Je ne demandais jamais si on arrivait bientôt. Tant que ça montait, c’était sans espoir. Et ça ne montait pas vite. Je ne crois pas que la Renault 14 aurait résisté à une attaque de Lance Armstrong.

Quelques années après, la Renault 14 fut remplacée par une Renault 9, qui nécessitait de placer deux valises sur le toit. Là, je crois que même Stuart O’Grady nous laissait sur place dans les premiers lacets.

Mais les années quatre-vingts, ce ne sont pas seulement des escalades épiques d’un col de l’Oisans en patache surchargée.

Au retour des vacances, dans les semaines qui suivaient, venait la saison des bocaux.

En ces temps de choc pétrolier et de chute de la France au pouvoir du bolchevisme, certains stockaient de l’essence dans leur baignoire et du sucre dans leur cave. Mon père avait, lui, la manie de stocker fruits et légumes en bocaux. Il l’a toujours, il faut dire, mais de nos jours, on arrive à le retenir. S’il eût été Khéops, la Grande Pyramide aurait livré aux archéologues des cruches de légumineuses fossilisées, étiquetées en hiéroglyphes, qui en eussent intrigué plus d’un.

En ces jours-là, on le voyait donc remonter de la cave en brandissant « le stérilisateur », énorme cuve de zinc qu’il fallait placer avec précaution sur le gaz, rempli à ras bord des corps du délit.

Des après-midi entières, il condamnait ainsi à la détention sous vide toutes sortes de végétaux comestibles innocents qui ne lui avaient strictement rien fait.

Le problème, c’est que cette détention fut quelquefois à perpétuité.

En bocaux, comme en morale, il est facile de descendre et beaucoup moins de remonter. Cerises et mûres retrouvaient vite le chemin de la lumière, et finissaient dans une apothéose de « aah ! oooh ! » une fois servies sur une appétissante tarte, comme cueillies du jour, en pleines fêtes de fin d’année.

Pour les légumes, c’était une autre histoire.

Ainsi, vers le milieu de la dernière décennie du siècle passé, soit en l’an quinze de l’ère de la Renault 14, une visite dans le réduit souterrain me révéla la vérité. Sur des rayonnages précaires, s’alignaient comme des dictionnaires fatigués, des bocaux sur lesquels on lisait : « Blettes 82. Ratatouille 81. Courgettes 83. »

Le verre du bocal laissait deviner un processus évolutif qui sans doute, en eût appris à plus d’un sur les premières heures de la vie terrestre. On aurait attendu un peu plus, je suis sûr qu’on aurait découvert dans les ci-devant haricots verts une forêt de lépidocarpons peuplée d’Ichtyostega.

Mais je crois qu’on a tout jeté, au début de ce siècle. Je ne désespère pas qu’un spécimen ait survécu. Faut quand même que j’aille vérifier. Il n’y a pas la place pour un dinosaure là-dedans, il faudra en faire don à temps à la galerie de l’Evolution.

A cette heure, je crois bien que mon père s’est remis aux bocaux. De les voir vides, inutilement propres, ça lui fendait le coeur. Je lui ai rappelé le coup des blettes de 83. Il vit à l’état de légende familiale, avec la Renault 14 et son hayon arrière. Mais les bocaux sont de retour. Ratatouille lives.

07.12.2007

Un bout de sauvagerie

Non, je n’ai pas envie de parler des banlieues. Je ne me sens pas tenu de parler d’actualité. Et cela n’aurait pas grand intérêt, car il se dit tant et tant de mots sur le sujet, que tout l’a probablement été.

Je vais parler d’autres territoires où règnent la loi de la jungle, la sauvagerie. D’autres territoires bien éloignés de l’ordre aseptique de nos avenues goudronnées. Pauvres en voies de communications, en services, parfois même en réseau de téléphone portable. Ce ne sont que des lambeaux. Des lambeaux de sauvagerie. Les derniers lambeaux de nature.

Ils sont rares, même parmi les espaces dits naturels, ceux qui ont conservé un aspect véritablement proche d’un état originel, ceux qui n’ont pas été remodelés par une activité humaine, fût-elle ancienne. Il faut aller les débusquer au détour de la carte d’état-major, balisés de pannonceaux à la fleur bleue ou verte. Emprunter un chemin souvent boueux, dallé de quelques planches de bois ; se faufiler jusqu’à une plateforme, un observatoire. Se perdre, juste un peu, avec respect. Ecouter, sentir, regarder.

Marais du Vigueirat. Perdu entre les bras du Rhône finissant, un aperçu de ce qu’a pu être tout entière l’immense Camargue. Un tressage de chenaux, des océans de roselières, d’étranges landes humides – les sansouires – qui rougissent au coeur de l’automne. L’horizon, ce sont les roseaux, au ras du sol. Ici et là, des tamaris. Dans un enchevêtrement que l’on veut croire sans fin, l’eau se déploie, se glisse, se faufile en bassins, en canaux, en étangs, ou bien en une mince lame sur la végétation. Parmi cette mosaïque, des milliers d’oiseaux tournoient, visibles ou invisibles, grands ou minuscules. Ils incarnent ici la vie animale. Ils sont la vie, le grand ballet qui déploie ses fastes sauvages depuis l’aube des temps. Depuis des millénaires, ils vont et viennent, nicheurs et migrateurs, hivernants et errants. Un vol de canards ondoie ; les mésanges des roseaux poussent un cri ténu ; le Râle lance son étrange grognement ; l’Aigle botté cercle dans le ciel bleu. Une ample pulsation rythme leurs mouvements. L’eau circule comme dans les vaisseaux d’un grand corps : cette terre vit. Courbés, cachés, silencieux, nous ouvrons quelques fenêtres sur cette vie. Juste sur une partie. L’essentiel demeure invisible derrière le rideau des roseaux, et nous pouvons imaginer ses richesses cachées. Les Bécassines qui profitent d’une flaque dans la sansouire ; les Sarcelles tapies entre les touradons ; les Spatules qui somnolent dans une queue d’étang, la Lusciniole dissimulée entre les cannes des phragmites. Peut-être, tout à l’heure, se laisseront-ils observer, et quelques pans de plus de l’immense édifice nous seront-ils accessibles, quelque touche de plus sur le tableau du vivant.

Val d’Allier. Une longue et étroite bande de rivière échappée aux aménageurs, à la « mise en valeur », tresse et plesse des branches d’eau, de sable, de galets. D’une butte proche, le cours d’eau se dévoile ici tel qu’il apparaissait aux chasseurs d’il y a vingt mille ans. Descendons-y : nous plongeons dans un autre monde. Le dédale des bras morts, des embâcles, des berges abruptes contraint sans cesse le marcheur à revenir sur ses pas, contourner, traverser, se détourner. Le désoriente. Le voilà dans une immensité. Ici, c’est d’une poigne de fer que la Nature imprime sa marque. Les crues puissantes arrachent les buissons, ravagent une forêt lentement poussée depuis un lointain assec, modèlent une île qui, à son tour, se boisera. Les galets repoussés obstruent un chenal : une lône est née. La flore s’insinue, tente sa chance, croît, disparaît, tantôt l’emporte, tantôt recule devant les eaux. « La dynamique fluviale », « les successions écologiques » : telles sont les règles de cette apparente anarchie. Cet inextricable noeud est aussi structuré en profondeur qu’un organisme unique. Chaque plante, chaque insecte, chaque oiseau s’y ménage une place en une mosaïque vivante et mouvante. Le long d’une grève, les roseaux frémissent. Les bancs de galets prennent des airs de reg et l’oedicnème, oiseau des déserts, y dépose ses oeufs. Dans la berge de sable éventrée par le courant, le Guêpier multicolore creuse un terrier. A deux pas, la sterne au vol papillonnant pêche. Plus loin, les Pics prennent possession des saules déjà vieux, poussés dans une ancienne lône comblée depuis longtemps. Et le Balbuzard dépèce une énorme carpe dans les branches desséchées d’un vieux chêne. Un million de vies tissées en une même trame.

C’est un univers. Un morceau d’univers qui peut encore, quelques heures, nous engloutir et nous faire voyager loin dans le temps... le temps où nos plaines familières, nos fleuves canalisés vivaient ainsi. Où nos ancêtres cheminaient sans fin dans de tels dédales, la sagaie à la main, sans frontière, sans jamais rencontrer le désert de maïs ou le barrage de béton.

Comment ne pas rêver ? Du haut de la colline de Fourvière, je contemple Lyon et je vois les noces de la lente Saône et du torrentiel Rhône. Sous les mêmes nuages, j’imagine la crue de printemps balayant, roulant de ses flots jaunes l’immense marécage bruissant de vie. Les chenaux, les îles et les presqu’îles se redessinant à l’infini, la forêt descendue des collines et tentant sans fin d’assaillir le marais. Je vois les ceintures de roseaux soulignant les berges, des troupeaux de boeufs sauvages errant entre les buissons, le ballet des oiseaux. C’était ainsi. C’était ici.

04.11.2007

De la musique non numérique

Il y a quelques semaines, dans une brocante, j'ai raflé une volée de 33 tours de musique classique, un demi euro pièce. En sélectionnant un minimum les interprétations. A force de fréquenter les guides, je commence à savoir qu'on a plus de chances d'être ému par une oeuvre lorsqu'elle est exécutée par des chefs ou des solistes comme Fricsay, Barbirolli, Toscanini, Ostraikh, Horowitz et consorts. Les disques, les vrais, ceux qu'on extrait avec précaution de la vaste pochette de calque avant de les essuyer religieusement à l'aide d'un vieux collant, sont l'occasion de retrouver ces grands des années cinquante à soixante-dix, voire plus anciens.
Me voici donc en possession du Concerto pour violon de Tchaikowsky dans une pochette aux couleurs ternes, ornée d'une vaste photographie. Emil Gilels au piano, Fritz Reiner à la baguette pour l'Orchestre symphonique de Chicago, pas moins. Enregistré à New York en 1955, à l'occasion du premier bon de sortie accordé, en pleine Guerre froide, à celui qui était le Premier pianiste d'URSS.

C'est Reiner qui m'a fait acheter le disque. Après quelques recherches, j'ai appris qui était Gilels. J'ai appris aussi que j'avais entre les mains ce qu'on appelle une "gravure légendaire". Qui n'a même pas été reprise en CD, peut-être parce qu'il en existe tant, des interprétations de ce célébrissime Concerto. Peut-être à cause des limites techniques de l'enregistrement - cela dit, je l'avais acheté en CD dans une version tout aussi ancienne, par Toscanini.

L'enregistrement date donc de 1955.
Le disque lui-même, de 1969.
Mon électrophone, un superbe modèle "mallette", mono et capable de lire des 78 tours sur 110 volts s'il vous plaît, d'une date probablement située entre les deux précédentes.
Le rendu général était donc très fifties. Un authentique concert du temps de la Guerre froide, des images noir et blanc des grands du monde parlant bombe atomique, de l'orchestre de la radio du peuple de RDA et tout et tout, dans notre séjour très XXIe, où l'on se connecte au wifi.

Il m'a fallu régler au petit bonheur le bouton des graves et des aigus, après avoir placé à la main le bras doté du fameux diamant sur le disque noir poussiéreux.
Entre le premier et le second mouvement, ramener le bras sur sa fourche, retourner le disque, et manier de nouveau le bras pour lancer la rotation, puis le déposer délicatement pour la lecture.
Et pour quoi ?
Pour une heure de béatitude musicale.

Bien sûr, le piano sonnait un peu rauque, un craquement venait parfois se rajouter à l'élan d'un tutti de l'orchestre. Bien sûr, tout le processus était aussi prodigieusement analogique et monophonique, que peut être irréprochablement numérique un morceau téléchargé à beaucoup de mégabits seconde en direction de Windows Vista ou d'un Ipod Nano. Le poids des ans se faisait sentir.

Mais je n'y peux rien si le numérique a boudé la bande magnétique remplie en 1955 par Gilels et Reiner. Alors, tant pis pour la technique. Sous le bras à la course ondulante au gré du disque voilé, venus intacts d'un demi-siècle en arrière, il y avait ce qu'il n'y a pas dans un mp3 ou un point ogg : le sourire de Gilels, la volte de la baguette de Reiner. Il y avait l'explosion rageuse du premier mouvement, la poésie délicate du second, l'énergie virtuose du troisième. Alors, le rite était plus beau, mieux accompli en s'affairant devant l'électrophone gris, qu'en téléchargeant un morceau dans une version récente, pour ensuite exécuter le lecteur windows media en arrière-plan. Je suis resté devant le couvercle-haut-parleur tout au long de la lecture des deux faces du disque. J'ai écouté le Concerto pour piano de Tchaikowsky interprété par Emil Gilels et l'orchestre symphonique de Chicago sous la direction de Fritz Reiner.

Alors, on me murmure dans l'oreillette que si, en fin de compte, il existe maintenant un CD qui contient cet enregistrement. Il ne coûte pas très cher; vingt fois ce que m'a coûté le trente-trois tours, d'accord, mais pas cher quand même. Le symbole en prend un coup, le saut temporel se restreint un peu, mais il faut tout de même patienter dix jours pour se le faire livrer par un site internet très connu. On a le temps de le désirer. Ce qui serait bien, ce serait aussi, ensuite, de prendre le temps de savourer. De ne pas mettre juste le logiciel de lecture à l'arrière-plan et Reiner et Gilels en fond sonore. Si cette musique peut encore résonner à nos tympans cinquante ans après, ce n'est pas pour rien. Après leur labeur d'enregistrement, les deux géants se dirent, paraît-il, que comme ça, tout était parfait. Bien, si c'est parfait, que cela sonne d'un vieil électrophone qu'il faut manier avec autant de solennité qu'un vieux reliquaire ou des enceintes Creative de son PC tout neuf au terme de quelques clics, il faut en profiter.