03.11.2009

Automne-hiver

A peine le temps de vivre l’automne, et nous voilà déjà en hiver.

J’exagère. Cette année, l’automne s’est bien annoncé. Le jour de la rentrée des classes avait pris soin de se parer de son costume traditionnel, dans tout son folklore : il faisait gris, humide et froid, l’un de ces temps où l’on frissonne du plaisir tout simple d’être douillettement assis du bon côté de la vitre où la pluie crépite – même sous les mornes néons d’une salle de classe. On regarde au-dehors les marronniers qui jaunissent, et finalement, la date de la mort de Louis XIV rentre un petit peu plus facilement.

Nous avons même eu des couleurs. Cette année, le feu d’artifice de jaunes, d’orangés et de rouges cuivrés n’a pas fait long feu. Le soleil déclinant a su les accueillir, chaque jour différents, et c’est au-dessus d’une colline de Fourvière toute tissée d’or qu’un beau jour, nous avons remarqué que la lumière était devenue une authentique lumière d’automne. Vous savez, c’est un peu le même bleu profond qu’en été, mais les façades pastel sont baignées de rayons plus jaunes, plus obliques, plus doux. Les couleurs, alors, sont d’une chaude richesse ; et puis le vent se met au sud. Il dévoile quelques heures les Alpes, proches à les toucher ; et tout Lyonnais sait que ce n’est pas très bon signe. Le ciel n’en finit plus de s’embrouiller de longs filaments gris, qui s’enchevêtrent et s’enroulent, jusqu’à recouvrir tout l’horizon d’un feutre épais et morne. Le lendemain matin, le soleil s’en extirpe avec peine ; il découpe la silhouette des sommets, bleu d’ardoise sur un fond d’un rouge terne ou d’un jaune brûlant, mince déchirure, vite recouverte, étouffée par la grisaille. C’est un jour morne comme un lendemain de fête.

Puis le vent oblique à l’ouest, déverse sur la ville un carrousel de nuages éperdus, sombres comme un soir de décembre, les déchire – et le ciel se rouvre : un peu plus clair et un peu plus froid.

Il y a quelques jours, du haut de l’esplanade de Fourvière, j’ai regardé les Alpes, rosies par le soleil couchant, se laisser paisiblement voiler par une brume couleur d’ardoise et s’abîmer dans la nuit. Au pied de la colline, dans l’air limpide, les feux des files de voitures, les éclairages urbains scintillaient comme des étoiles une nuit de grand froid. Le lendemain, mon trajet de retour quotidien s’effectua dans la nuit ; je retrouvai la basilique illuminée de fauve, la tour écarlate : c’est l’hiver.

Là-haut au sud-ouest, dans les Monts, ou sur le plateau qui s’incline vers l’ouest et le Forez, les bois déguenillés ne retentissent plus de la chute sourde des bogues des châtaignes. Le pas écrase des feuilles humides et glacées sur les chemins aux ornières millénaires. L’oreille exercée perçoit un tintement métallique cadencé comme une comptine, l’œil repère trente petits fuseaux noirs contre la voûte de plomb : venus des taïgas lointaines, les Tarins sont de retour. Un son plus grinçant révèle le Pinson d’Ardenne. Le plateau déroule ses lourdes croupes, ses buttes coiffées d’un bois ou parfois de l’église d’un tout petit bourg. Mosaïque de prés et de champs, toile des chemins de mille ans, ponctués de mille croix. Au sud, les crêtes puissantes du Pilat. Vers l’ouest, les hauts du Forez barrent l’horizon ; mais là-bas au loin, une forme bleutée plus abrupte intrigue, lointaine : n’est-ce pas là le Mézenc ? Plus près, tout autour, un monde de villages et de collines emplit l’espace. Nous sommes bien dans le Rhône : et pourtant, le silence. L’écologue rabroue le poète : cultures, prairies, hameaux, certes, ce n’est pas la nature ! Tenons-nous en à la campagne. On peut même montrer au poète, là-bas sur le toit, cette petite forme ronde : la Chouette chevêche veille sur son domaine.

La route du retour est parfois difficile. On a beau ne plus être l’enfant qui demain matin, reprendra le cartable et la route de la cour grise et sans arbres, la redescente du plateau a des allures de retour de vacances. Allons, Coise, à samedi prochain.

18.10.2009

Maudite hypervigilance

Il y a longtemps que je n’avais plus blogué sur mon cortex malade et ses ruminations d’ours en cage. Est-ce utile ? après tout, ce n’est pas forcément inutile non plus.

Connaissez-vous l’anxiété ? sans doute, si vous suivez ce blog depuis 2007. C’était sa toile de fond. L’anxiété est en moi, tapie, et elle se cherche une proie. Elle choisit un sujet favori, et me le désigne : « Ici, se trouve une menace ! Inquiète-t-en, ne relâche pas un instant ta surveillance, ne l’oublie jamais ! la catastrophe peut surgir, là, et te plonger dans un enfer. » Et je ne sais pas lui désobéir.

Elle se trouve les sujets les plus délirants. Le courrier, qui pourrait apporter quelque recommandé sinistre. La santé d’un animal de compagnie. Ou tout autre sujet du même acabit. La seule originalité est qu’il n’y en a, habituellement, qu’un à la fois : mais il emplit l’espace comme un liquide glacial montant dans une colonne de verre remplie de pierres. L’hypervigilance inquiète pénètre tout, rétive à toute raison. Je peux bien me répéter à l’infini qu’il n’y a pas de problème, rien à craindre, ou rien de sérieux. Que ma peur est irrationnelle. Rien à faire : elle s’éloigne quelques minutes, puis revient à la charge. Dès que le signal rassurant s’est éteint, la revoilà.

Elle interdit de se libérer. Elle interdit de penser à autre chose, et penser autrement ne l’effraie pas. Surtout, elle interdit toute anticipation positive. Aujourd’hui, maintenant, ça va, mais demain ? mais dans une heure ?

Alors, chaque soir, chaque matin, je sais qu’elle va revenir. Je ne peux la fuir : elle est en moi.

Elle me fait surtout honte. Je pourrais si aisément me dire que tout va bien ; que les problèmes les plus graves sont réglés, ou sous contrôle. Mais non. Un autre, bénin, stupide, occupe tout l’espace.

C’est un tyran qui est là, en moi. Un bout de moi en tyrannise un autre. Il s’est juré de ne pas le laisser en repos, de lui retirer tout droit au lâcher prise. Il exige de lui, j’exige de moi de tout contrôler, tout surveiller, sans cesse. Laisser couler serait le crime immédiatement puni, qui inspire une terreur superstitieuse. Comme carotte, ce mauvais maître accorde de brefs répits : un signal rassurant, montrant que « pour une fois, ça s’est bien passé », offre une telle bouffée de soulagement, un si brusque accès de paix intérieure – qu’on en vient à le rechercher. On tourne en rond, on perd le sommeil en attendant ce moment, qui prouvera qu’ouf ! pour quelque temps, on a échappé au pire anticipé d’une manière aussi tenace que floue…

Une demi-heure plus tard, la peur a repris ses droits et domine…

On se briserait pour s’extraire ce poignard, on s’arracherait la peau pour en adopter une à laquelle n’est pas collée cette horreur qui gâche les meilleurs moments de la vie. Et se trouve toujours un nouvel avatar.

15.08.2009

Vacances, tableau de 1984

Il y a de cela des années, je passais mes vacances en famille à la montagne. Nous partions dans les Alpes pour un mois. C’était courant à l’époque. Pour nous, c’était tout le mois d’août, car l’usine qui employait mon père fermait à ce moment-là. Ce n’était pas rare non plus, en ce milieu des années 80. Trois heures et demie de route nous menaient dans un Ailleurs au bout des lacets interminables du Lautaret, dans la voiture écrasée de soleil, alourdie d’une quantité de bagages qui, la veille, emplissait le couloir. Chaque année, c’était un miracle renouvelé que le chargement tînt dans la R14, puis la R9 – en s’aidant d’une galerie tout de même.

Après un mois d’ennui à la maison, la nuit du grand départ je ne dormais généralement pas beaucoup, surexcité par les mille rituels qu’impose une si longue absence. Tôt le matin, on descendait, « à la fraîche » fixer les barres sur le toit et charger, savamment, méticuleusement. Puis on partait. On prenait l’autoroute des Alpes, et c’était presque la seule fois de l’année, aussi, encore aujourd’hui, me parle-t-elle des vacances, de toute la force de l’évasion vers l’ailleurs très-lointain de l’enfance, quand je devine au-delà de son tracé les montagnes bleues dans la brume. Si vous arpentez parfois l’Est lyonnais, vous connaissez cette lumière du plein été. Il fait à peine frais ; un cyan poussiéreux emplit l’espace et annonce la chaleur qu’il faut fuir, fuir vers les cimes là-bas, les vallées ombragées, les torrents. C’est un temps à partir. Alors on part. On se plaît à voir le décor s’accidenter, s’élever, on prend soin de noter le passage aux diverses balises, surtout quand le trajet dépasse deux heures et devient long quand on a huit ans. Grenoble, Bourg d’Oisans, l’interminable montée, les premiers sommets des Ecrins. La longue descente vers Briançon – on se croit arrivé et on ne l’est pas encore. Soudain, les montagnes s’écartent, dévoilent la citadelle ; Briançon, ce sera « la ville » pendant un mois, aussi, on reconnaît toutes ces montagnes, on les regarde « se mettre en place », entendez par là qu’on retrouve les angles sous lesquels on avait, l’an dernier, et on aura, un mois durant, l’habitude de les voir. Et c’est comme un visage connu, une montagne, sa forme a presque une expression, tant elle est familière, aussi attend-on avidement de la voir « bien placée ». On allait s’installer et jouer à vivre là. Pour un mois, mes parents m’inscrivaient même à la bibliothèque municipale.

Il ne reste plus qu’à attraper la vallée de Névache, ou de la Clarée, que les villages s’égrènent – la Vachette, le Rosier, Val des Prés. On retrouvait une maison grise, où l’on allait, un mois, vivre dans un appartement à l’ameublement spartiate. Lits de fer, tables de camping, placards de métal, pas de télévision, ni de lave-linge. Nos modernes gîtes au plus modeste épi rougiraient devant ce confort rustique, mais au moins, le prix était accessible. En contrebas, un pré descendait jusqu’au torrent où l’on pouvait jouer. La petite scierie d’en face nous approvisionnait sans fin en morceaux d’écorce que quelques coups de canif transformaient en bateaux. Le torrent roulait des eaux fraîches et limpides, qu’un peu d’écume liserait d’argent. On pouvait marcher dans son lit sur les grosses pierres moussues, jusqu’à ce que l’eau envahisse les bottes. Il fallait avancer loin avant qu’il fût dangereux de poursuivre, de tenter, par exemple, la traversée. Les jours d’orage cependant, la Clarée rappelait qui elle était, gonflait, et devenait uniformément d’un ocre boueux opaque, comme une coulée de boue. Ces jours-là, défense de s’approcher, moins par sûreté que par respect. Déçu, on attendait le lendemain qui rendait immanquablement le torrent purifié – comme si rien ne s’était passé.

Déçu, car un jour de pluie, c’était un jour sans marche, ni devoirs de vacances ! Le rythme était ainsi : un jour marche à la journée, un jour repos, courses à Briançon, où l’on espérait toujours quelque joujou – et surtout, les célèbres, les terrifiants cahiers Passeport. Mais s’il pleuvait le jour de balade ? et bien, on ne se levait pas à l’aube, on ne montait pas, on n’enfilait pas les lourdes chaussures de marche et la journée était libre. Libre d’inventer jeux et jouets avec les moyens du bord, faute d’avoir pu trop en emporter. Je n’ai sans doute pas su profiter assez, comprendre ma chance d’avoir arpenté tant d’alpages, escaladé ces cols, longé ces lacs et vu tant de fois le panorama bien connu sur la chaine des Ecrins. De compter les marmottes par dizaines et de ne même plus m’étonner d’un chamois. Mais bon. Pour moi qui n’étais pas très sportif, le mont Thabor, ses 3178 mètres, ses mille deux cent mètres de dénivelé, à huit ans à peine sonnés, ce n’était tout de même pas une sinécure. Je pourrais parler aussi de ce chemin poursuivi « allez, plus qu’un lacet » qui nous mena d’un col à un pic à plus de 2800 mètres, ou bien du pique-nique où l’on découvrit, au pied du glacier, à « deux mille sept » bien sonnés, qu’on avait oublié les cuillères. Mais je crois qu’on m’en voudrait.

Mais tout a une fin en ce monde, et si j’ai ouvert ce fichier, c’est parce que nous sommes presque le Quinze août. Qui est, qui était déjà alors le début de la fin de l’été. Pour nous qui n’étions là que depuis dix ou quinze jours et encore là pour au moins autant, il fallait bien constater que quelque chose s'en allait. Les touristes se pressaient soudain moins nombreux dans la Grande Gargouille de la Ville haute ; les animations, les événements à leur intention se raréfiaient implacablement. Le risque de voir la balade compromise par la pluie grandissait, on se retrouvait parfois trois jours réduit à l’inaction, regardant sur le pas de la porte les crêtes familières jouer à cache-cache dans les nuages gris, découpant soudain une arête, une ligne d’arbres – et redisparaissant. Parfois même, nous avions trouvé le fond de la Vallée soudain blanchi par une neige nocturne en altitude. Il ne restait qu’à attendre autour du radio-cassette gris, qui diffusait sans fin Jean-Michel Jarre ou Tchaïkowsky enregistré sur Radio Fourvière au long de l’année. Au cours d’une sortie, on découvrait dans une prairie les premières colchiques, et quelques feuilles jaunies en lisière. Les mélèzes semblaient se racornir et les alpages se dessécher. Oui, du ballet des hommes comme du menuet feutré de la nature, on évitait difficilement la sensation que quelque chose était passé, s'était refermé.

Un été de plus. La fête est finie. Le quotidien reprend le pas ; l’agitation détendue de la saison touristique ici, et là, plus haut, l’explosion de la vie sous le soleil ardent, pendant les brèves semaines de chaleur. Les rideaux gris descendent lourdement, humides et froids. L’inconvénient de ces vacances d’un mois en août, c’est que le retour coïncidait presque avec la rentrée des classes. Bien peu de temps pour ménager une transition, on se trouvait précipité des sommets grandioses à la grisaille de la cour de récré, où les souvenirs n’intéressaient personne puisqu’à l’époque, les gens normaux allaient à la plage.

La route du retour s’était, de toute façon, chargée de donner la leçon. Au terme d’une quatrième semaine désormais dominée par le mauvais temps et les préparatifs du retour – au point que nous y renonçâmes au bout de quelques années – on chargeait, avec moins de soin et sans fièvre ni entrain. La route était plus morne que jamais. Initié à lire les altitudes dans la végétation – les feuillus, les résineux, les alpages, les glaciers – je suivais, déprimé, le retour à Lyon, le retour à la plaine, le retour au quotidien dans la baisse des altitudes des montagnes qui dominaient la route : pas de meilleure illustration de l’implacable Déclin, de la fête verticale de l’été vers le terne flux horizontal de l’automne. La route serpente au fond de vallées étroites comme des coups de couteau, semées de hideux bourgs industriels agonisants, les mélèzes font place aux hêtres, et la carte dit la baisse, la descente, le retour vers le plat de l’habituel. Tout à coup, comme une provocation, un peu avant de déboucher tout à fait dans la plaine du Bas Dauphiné, une pancarte informe que l’autoroute franchit un « col » à trois cent et quelques mètres : ultime déchéance.

Puis, la plaine : jamais je n’ai échappé alors à une écrasante sensation de ciel vide. Après un mois au pied de hautes cimes, voici tout à coup l’horizon au ras du sol, sous le ciel dont le bleu a lui aussi jauni, jauni comme les chaumes desséchés, et terni aussi. Un bleu immense qui crie que cette fois c’en est fini. On n’est pas Alpin, on est de retour à Lyon.

Nous voici de retour. Vite, on décharge, avec une espèce de fièvre à clore, à apurer les comptes et tirer les traits. On se fabrique une fausse exaltation du nouveau départ de la nouvelle année, mais on sait bien que demain sera banal, comme ne le sont certes pas les jours qui se déroulent au pied de la Meije. Le dimanche suivant, on joue encore à faire comme si ce n’était pas fini. On part en balade, aussi. On met les chaussures et on enfile les sacs à dos, les mêmes. On monte, et on admire un paysage. Il n’y a pas de glaciers, pas de lac, pas de marmottes, pas de torrent, peu de dénivelé. On a écrasé, déjà, des monceaux de feuilles mortes et joué à cache-cache avec l’averse. On a remarqué les ornières creusées dans la pierre du très vieux chemin et les premières bogues de châtaignes. L’humus noir sent le champignon. On fait semblant d’être aussi heureux qu’il y a une semaine. Mais on sait que les mois gris commencent.

D’ailleurs, pour mardi, il faut préparer le cartable en cuir, je rentre en CM1.

30.07.2009

Une note dépourvue de sens

Hier, j’ai eu une révélation. Pas discrète, d’ailleurs, elle proclamait au coin d’une rue, en douze pieds par neuf, que désormais le sucre était rond.

Je ne sais pas si vous prenez la mesure de la révolution.

J’ignore si on a invoqué, avant de commettre l’irréparable, les mânes de l’illustre inventeur du sucre, ce grand homme dont tant de rues perpétuent la mémoire, j’ai nommé le docteur Roux. Quoi ? vous n’avez jamais entendu parler du sucre Roux ? Il est presque aussi célèbre que l’eau Pinel. Oui, tous les Lyonnais le savent, pourquoi un boulevard Pinel ? mais voyons, parce qu’il a inventé une eau qui coupe la soif, et qui fut donc nommée l’eau Pinel.

Maintenant, étudions les conséquences du phénomène. La première, c’est que l’usage du sucre comme domino cascade sera sérieusement compromis. Jamais on ne fera tenir au garde à vous tous ces petits cylindres plats, et ne comptons pas provoquer, d’une chiquenaude, leur bascule synchronisée. Ça partira dans tous les sens et le grand feu d’artifice, tel qu’on en voyait autrefois dans une réclame, restera à l’état d’hypothèse.

Une conséquence plus immédiate sera l’épineux problème de l’emballage. Représentez-vous la chose : que d’angles morts, que de place perdue désormais dans les boîtes ornées de perruches ; fini, le bel ordonnancement des impeccables dominos, encastrés à la perfection d’un cimetière militaire de l’Artois. On achètera des rouleaux de sucres, que l’on rompra sur les coins de table, et bien entendu, ils cherront, et rouleront (c’est le principe) sous les tables, les buffets, sous les acclamations des blattes et souriceaux qui goûteront enfin au plus petit des grands plaisirs. Et dans les camions ! combien en faudra-t-il de plus pour acheminer une même quantité de saccharose sur nos tables. L’affaire n’est pas du tout écologique et je proteste avec énergie.

Je vais, de ce pas, créer un groupe Facebook « Contre le scandaleux gaspillage que constitue le sucre rond ».

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(J’ai un collègue blogueur qui intercale toujours ces petites lignes entre ses paragraphes. C’est très classe. Ça donne une telle gravité pince-sans-rire au saut de ligne qui suit la chute du calembour. Tiens, j’en profite pour me demander comment il peut exister une chute sans gravité. Isaac Newton acquiesce avec vigueur.)

 

Cet après-midi, j’ai parcouru les rues de ma ville et j’ai dû, en bon mari, accompagner mon épouse dans plusieurs boutiques de fringues, et une de godasses. Ce genre de tournée est l’occasion de bénéficier d’une programmation musicale qui me laisse toujours pantois. Est-ce une radio, ou d’inlassables compilations qui peuvent diffuser en boucle, sans prendre le temps de respirer, ces morceaux qui commencent par un rythme de percussions aussi original que le halètement d’un tracteur à l’arrêt, avant que ne se répande sur cette trame, comme une fuite d’huile, la voix d’un quarteron de succubes anorexiques de supermarché qu’on imagine onduler, lascives, fières d’incarner les mille tentations d’une Californie décadente pour préados ? C’est ainsi : il existe une production assez abondante de ces dégoulinures subversives comme la bannière d’un poker en ligne pour inonder non-stop l’ensemble de ces magasins, avec une efficacité commerciale douteuse. Bon, honnêtement, je n’imagine pas trop Schubert interprété par Rostropovitch, en lumière tamisée, chez Pimkie. Reste que...

 

Ensuite, je suis allé faire le grincheux dans une librairie. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais depuis ce qui s’apparente à une éternité, on ne peut y entrer sans que vous saute à la poire le regard de bisangoins d’une gamine avec deux tresses et un col blanc, au centre d’une mise en page en rouge et noir. « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes », ça s’appelle. On me dit que c’est bien, qu’on en a vendu des millions, avec les deux autres tomes. C’est possible. Mais aucun autre succès planétaire n’a ainsi tenu la tête de gondole de l’ensemble du parc de libraires, sans aucune exception recensée, depuis plus de deux ans. Je n’aime pas ce genre de pilonnage : je ne le lirai pas, et je bafferais cette gniarde si je ne craignais d’entraîner la chute d’un building de bouquins rouge et noir, et de me trouver enseveli sous ses semblables. Au risque, même, de donner à l’auteur le sujet de son prochain polar.

28.05.2009

Le pèle-cul (2)

Le pèle-cul (2)

Grande est la diversité des pèle-cul ; quant à leur fréquence, j’en ai peur : leur nom est Légion. Depuis mon précédent opuscule, je connais, qui l’eût cru, plusieurs automobilistes de bonne famille et de réputation inattaquable qui appliquent au volant la taxonomie pelcuistique, entendez par là qu’ils pensent à mon blog en écumant de rage derrière un spécimen notoire, débusqué au coin d’une départementale. Le mot va-t-il passer dans le langage courant ? j’en serais bien fier, une telle trace dans la postérité ! un Puitspelu du volant, que je serais.
Profitons encore de ce verbeux introït pour trancher une question : non, et non, Pèle-cul ne dérive absolument pas de Peigne-cul, vous savez, cet énergumène qu’on voit parfois chez la Montalant, quand on revient, entre notaires, du bar de l’hôtel des Trois Faisans, Monsieur le commissaire. Le peigne-cul n’est qu’un vulgaire blanc-bec spotté à travers des besicles de géronte, ce qui s’accorde mal avec l’âge respectable, voire canonique d’un grand nombre de Pèle-culs.
Revenons donc à la classification et étudions ensemble de nouveaux taxons.

Le Pèle-cul hésitant : Pelcus dubius

Le comportement de ce modèle essentiellement urbain s’explique par le fait qu’il cherche sa route, ne possède pas de plan, ou ne sait pas le lire, mais a néanmoins, pour notre malheur, une idée approximative d’où il se trouve. Il doit tourner, par là, dans une p’tite rue à gauche, ou à droite. C’est là. Non, c’est pas là. Mais si, j’y r’connais. Mais non, c’est la rue Machin, pas la rue Truc. Oui mais la rue Machin elle tombe dans la rue Truc après. Mais là t’as un sens interdit ! Mais non, mais si. Bref. L’individu fait mine de s’emmancher dans toutes les rues qui ont l’air Machin, ou bien Truc, après avoir cahoté à vingt à l’heure depuis le dernier carrefour, en zigzaguant de droite et de gauche à l’affût d’un nom de rue – et comme ils se font rares... Je vous recommande la version trente-cinq tonnes, surtout quand elle s’immobilise en diagonale de la rue pour demander, pour la cinquième fois en cent mètres, son chemin à un passant, qui n’en sait rien, vu qu’en fin de compte, il est au mauvais bout de la ville. On pourrait imaginer de lutter contre la prolifération de Pelcus dubius par la distribution massive de GPS, mais vous trouverez dans les archives de 2007 ce que j’en pense.

Le Paralytique du feu rouge : Pelcus meldensis

Comme son nom l’indique, le nord de la Seine et Marne est un hotspot pour cette espèce. Elle est facile à reconnaître. Mis en présence d’un feu rouge, ce Pèle-cul ci, soudain frappé d’aboulie, ou d’amnésie, fera à peu près tout, sauf passer la première et démarrer. Placé derrière lui, vous le verrez gesticuler, plonger vers son rétroviseur de droite, de gauche, sa boîte à gants, sa banquette arrière, brandir son portable, régler son GPS, fourrager dans un sac, lire les cours de la Bourse à son passager, construire un château de cartes, gratter le ventre d’un raton-laveur ou autre activité enrichissante. Pendant laquelle, bien entendu, le chronomètre tourne, tourne et il ne tourne pas en faveur du vert, comme on le sait bien à Geoffroy-Guichard par les temps qui courent. Passez en revue toute la gamme des signaux ordinaires, de l’appel de phares au coup de klaxon ; disposeriez-vous même de la corne de brume du France, le Pèlecul est entré dans une dimension parallèle inaccessible aux ondes sonores et lumineuses : la Porte mystique qui le ramènera enfin sur notre terre ne réagit qu’aux feux oranges. C’est bête, hein ? Ce qui l’est encore plus, c’est que le jour où vous vous trouverez en pole position au feu de la gare de Meaux (mais que faites-vous là, malheureux ?) et lui en seconde ligne, il déclenchera le coup de semonce à feu vert plus trois dixièmes.

Le parent modèle : Pelcus pater (mater)familias

Celui-ci, vous le voyez de loin : en effet, il ne roule pas en Touinegot. Ben non, pour charrier son abondante marmaille, il lui faut l’un de ces longs véhicules que l’on nomme, dans les milieux autorisés, des Bétaillères à cathos : monospace de couleur neutre (souvent noir), récent, propret, les vitres arrières recouvertes de pare-soleil Disney fixés à la vitre par une ventouse centrale, un pendigolon Bébé à bord, un autocollant Vacances à La Rochelle évidemment, je crois qu’on a tout. Le conducteur (ou la) mène à la nounou, ou bien à l’école les merveilles du monde numéros huit, neuf, dix et onze qui constituent tout ou partie de sa progéniture. L’ennui, c’est qu’il (elle) est seul(e) au volant, puisque l’autre travaille déjà, à l’heure qu’il est ; il a pris le métro, le vélov ou plus probablement l’autre voiture, et là, c’est le drame. Que pèsent, en effet, les contingences du bitume quand à l’arrière, rayonne le soleil du sourire de Jade, vingt mois, Nathan, huit mois et Lisa, trois ans et demi ? C’est donc tourné vers l’arrière que le Pèlecul progresse, et fatalement ça ne va pas vite ; bien entendu, chaque décamètre est prétexte à un ralentissement qui va jusqu’à l’arrêt, pour tendre un jouet à l’un, gouzigouzir l’autre ou prêter une oreille attentive au troisième qui raconte comment la maîtresse, elle a dit à Titouan qu’il était pas gentil, na ! Le comportement tient donc de plusieurs des catégories déjà énumérées, en une magistrale synthèse qui écume nos quartiers chics – et même les autres – aux heures de pointe, juste après le pic de passage de P. laborator. Comme conduite à tenir, il est préconisé d’établir une cartographie rigoureuse des établissements scolaires et d’éviter comme la peste les rues avoisinantes à la sogenannte Heure des mamans.

Demain, peut-être, les GPS intègreront un détecteur de pèle-cul, établi grâce à la typologie que vous avez découverte ici, faisant la fortune de son auteur, qui bloguera ainsi sur l’angoisse existentielle du multimilliardaire retiré sur une propriété fortifiée de l’Ouest lyonnais. Et après ? Oh, je ne m’inquiète pas : un petit personnage très médiatique et bien connu trouvera certainement à faire voter une loi.

30.04.2009

Le pèle-cul

Au cours de mes déplacements automobiles, soit comme conducteur soit comme passager, il m’arrive fréquemment de pousser ce soupir qui me vaut généralement le regard perplexe de l’assistance : « Et ben ! je sens qu’on est encore tombés sur un pèle-cul, là. »

Très vite, cependant, ledit pèlecul joignant les gestes à ma parole, l’auditoire finit par décrypter : le Pèle-cul, c’est tout simplement l’emmerdeur motorisé. Ni plus, ni moins. Et je vous propose aujourd’hui d’en explorer la diversité.

Car, comme l’eût proclamé Scytotomille, savetier de la geste ubique, de même qu’il existe différentes sortes d’écrase-merdres, il existe des pèle-cul pour la pluralité des goûts.

Le Pèle-cul type : Pelcus pelcus

Le pèle-cul par excellence, c’est, bien entendu, celui qui vous empêche d’avancer. Celui qui traîne sa charrette à vingt kilomètres-heure de moins que la vitesse limite autorisée, alors que devant lui, l’air est pur, la route est large. Il arrive que la prudence de cet escargot soit motivée par la déliquescence de son véhicule ; mais c’est somme toute assez rare, les conducteurs d’épave aimant plutôt à s’enivrer du ronflement de leur 205 décatie en prenant les crapotements de l’air à travers les trous de rouille pour la pétarade d’un pot racingue. Plus fréquemment, c’est une berline de taille moyenne fort proprette que vous verrez à soixante-dix en rase campagne, freinant à chaque intersection d’avec une sente forestière ou autre priorité aux hannetons, et naturellement, les roues gauche sur la bande pointillée, histoire de décourager toute velléité de dépassement. Enfin ! l’animal s’engage sur une bretelle et rentre sur une quatre-voies : il continue d’y clampiner à septante, mais vous, enfin, pouvez le doubler. Apparaît, tapi derrière les deux mains juchées au sommet du volant, le visage paniqué d’un(e) plus-que-quinquagénaire, occupé à joindre un point à un autre sans rayer sa précieuse acquisition à quatre roues.

Mais j’ai peut-être parlé trop vite : il a bien pu se jeter sur la voie du milieu qu’il occupera contre vents et marées, toujours à son allure de Claude Puel au décrassage.

Le Pèle-cul de montagne : Pelcus pelcus montanus

Cette variante (subspecies donc) du précédent fréquente les hauts, les monts et collines en tous genres, voire la plus haute montagne en été. Fondamentalement, son comportement ne diffère pas du type susdécrit : piano, piano, pianississimo. Je n’ai rien d’un pilote de rallye, mais tout de même, vingt kilomètres-heure tout au long de la montée des esses de Taluyers et trente dans la descente des Echarmeaux, il y a quelque abus. Charitablement, à grands renforts de coups de frein, le pèle-cul vous avertit que sa vitesse va encore baisser. Mais cette fois, fini de rire : dans les lacets, pas question de doubler. Rêvez-vous d’une voie pour véhicules lents ? Vous plaisantez : qu’irait donc y faire le pèle-cul ? Convaincu de rouler très comme il faut, il restera sur sa voie, vous condamnant à y fulminer jusqu’à sentir l’air frais du col. Il est temps, alors, de faire une pause, changer l’eau des poissons rouges, admirer le paysage, vider une chope à l’auberge du Perroquet, rassurez-vous : vous aurez tout loisir de rattraper Pelcus p. montanus dans la descente, très occupé à consommer ses dernières miettes de freins – prenant un peu trop au pied de la lettre l’adage d’auto-école : descendre à la même vitesse qu’on est monté – pendant que vous rongez le vôtre en regrettant de n’avoir pas deux mitrailleuses lourdes de capot, synchronisées pour tirer à travers le ventilateur. Les modèles particulièrement tenaces réussissent même à vous bloquer dans la montée le matin d’une journée en montagne, et se retrouver devant vous à la descente, le soir au retour (obs. pers. 1993).

La Camionnette d’Artisan : Pelcus laborator

Nous entrons là dans une dimension plus contrariante du pèle-cul : la dangerosité. Le conducteur de la camionnette d’artisan en effet, se considère au-dessus de la plèbe motorisée qui l’entoure et erre de ci, de là : il travaille, lui. C’est-à-dire qu’à ses yeux, il est le seul. Sauf peut-être son chef, et son client. Il travaille et il sait où il va. Enfin, parfois. Dans une première phase, Pelcus laborator fonce : de tous les mètres cubes et les chevaux de son Turbo Daily Iveco, il vrombit, zigzague, cisaille les lignes blanches, double à droite, à gauche, klaxonne (même quand le feu est rouge), bref, foule aux pieds les droits imprescriptibles du code de la route, le tout, on le devine, sous les imprécations paniquées du GPS ventousé à grand renfort de salive au pare-brise fendu.

Et là, c’est le drame. En fait le client, il voulait son truc comment ? Bah on va lui téléphoner, pardi. D’une main. Reste bien assez de l’autre pour louvoyer ; mais voilà, fatalement, la trajectoire qui vacille, vrille et oscille, les mouvements, d’hargneux, qui se font sinnlos ; à tout instant, le pesant bolide peut surgir tout contre votre rétroviseur ou vos parechocs, dont la présence lui échappe irrémédiablement. Quand soudain, coup de patin brusque : il n’a pas entendu ce que disait le client. Ou bien il a cherché le numéro du suivant. Ou bien il a dû répéter au patron la question. Bref. Une main toujours vissée au cornet sans fil, l’autre occupée à jeter au loin le volant dans une rotation aléatoire, les deux pieds ont pris peur et ont bondi sur la pédale de frein, des fois qu’elle eût voulu suivre le gouvernail de la Sémillante. L’ennui de Pelcus laborator, c’est qu’il est grégaire, et s’observe parfois par colonnes entières, à sept heures du matin sur les boulevards périphériques. D’hélicoptère, cela doit ressembler à un élevage de Bombyx soudain heurté du pied.

La Sangsue de pare-choc : Pelcus hirudo

Le non-respect de la distance de sécurité est, il est vrai, un poncif de la muflerie automobile ; mais il ne s’agit généralement que de vous pousser, vous acculer soit à l’excès de vitesse, soit à l’effacement précipité pour laisser la place à quelque autoproclamé aristocrate du bitume. Brôaô, il disparaît, lui et son troupeau de chevaux, comme il était surgi : avec la classe d’une Kanter 75 cl rotée au beau milieu de la méditation de Thaïs. La Sangsue de pare-choc est d’une autre trempe. C’est simple, il vous poursuit. Surgi on ne sait d’où à quelque carrefour de village, il accompagne toutes vos évolutions les plus improbables, aussi fidèle qu’un ailier de la Royal Air Force et aussi bienvenu qu’un hippopotame sur un green. Car, bien entendu, c’est toujours lorsque, déboussolé par l’infernal enchevêtrement des chemins vicinaux, pistes d’exploitation et autres voiries d’intérêt local à la carossabilité aussi aléatoire que la cartographie, vous cherchez quelque endroit où jeter l’ancre et faire le point, que vous vous retrouvez serré de près par ce Rubafix rural à roulettes. Quelle poisse ! pour le coup, félicitez-vous que les voitures particulières ne tirent pas à travers l’hélice, car sous des dehors de mère Denis en 104 verte, c’est le Baron rouge, c’est Georges Guynemer qui s’est planté dans vos six heures et refuse de décrocher, en dépit de toutes vos manoeuvres évasives. Evitez toutefois l’immelman : vous êtes en voiture, que diable. Mais vous comprendrez vite que vous pourrez vous jeter dans le carrefour à angle droit le plus serré, le chemin d’exploitation le moins fréquenté, le parcours le plus improbable dans l’espoir que vos trajectoires cessent enfin de coïncider, ce sera peine perdue : « elle » vous y poursuivra contre toutes les probabilités.

A noter l’existence, sur les routes à chaussées séparées, d’une variante particulièrement insupportable : Pelcus h. septahorus, qui se tient non pas dans vos six, mais dans vos sept heures : sur la file à votre gauche, mais calée à votre vitesse et juste derrière vous, mélange de crainte de vous dépasser (et si y’avait un radar ?) et de refus de vous laisser prendre le large.

En refermant ce tour d’horizon sans doute non exhaustif, souvenons-nous que c’est toujours l’autre qui conduit mal ; les gens sont des pèle-cul, des dangers publics, des chauffards, les gens disent la même chose de nous ! et bien en plus, les gens sont médisants !

C’est dit, et c’est une bonne morale pour accompagner l’unique bière qu’on prendra en terrasse, histoire de rester à zéro gramme cinq en rentrant dans l’arène : on est toujours le pèle-cul d’quelqu’un !

26.04.2009

La pluie

Deux notes en un seul jour ! Que m'arrive-t-il ? Je n'en sais rien, mais j'écris...

 

Un simple dimanche de pluie. Nous restions sur quelques magnifiques journées ; vendredi c’était presque l’été dans le sud des Monts du Lyonnais. Les versants exposés au soleil se gonflaient de chaleur, sous un ciel éclatant, et c’était toute la polychromie de notre beau département qui se déployait. Verts scintillants et profonds portés par le réseau des troncs et des branches aux teintes soudain devenues chaudes ; une touche de jaune d’or à chaque genêt ; semis de pourpre des silènes, des pulmonaires, ocre des chemins, constellations de maisons claires ou rosées, sous ce bleu profond, à peine adouci d’un voile de brume ; et, mais oui, le concert des grillons.

Hier des masses de plomb ont roulé au-dessus des Hauts du Beaujolais ; sombres au-dessus des pins sombres, des fermes aux murs de ce porphyre rouge couvert de mousse tendre, des villages qui sont ici perchés sur un piton au coeur des crêtes noires. Quelques gouttes, et l’alouette interrompt ses cabrioles, le bruant se tait, seule la Fauvette protégée par l’épais sous-bois lance au début de l’averse ses notes fraîches comme un matin de mars.

Et cet après-midi, nous sommes en ville, et il pleut. La rue est grise, le trottoir est gris, suintant d’une eau crasseuse, et l’on n’entend que le fracas des voitures qui errent sans but dans un bruit d’éclaboussures.

Mais non ! Dans le jardin d’en face, ce jardin en sursis, un merle s’est mis à chanter, insoucieux de la pluie, insoucieux du trafic, insoucieux de toute la laideur du terne Villeurbanne, insoucieux de l’ennui des hommes cloîtrés avant que de reprendre le collier, il lance, il projette sur le ciel ses gouttes à lui, gouttes flûtées, plus brillantes, plus légères, plus belles que la pluie sur la ville.

Un camion passe et lance on ne sait pourquoi un sifflement de vapeur qui déchire les oreilles. Un deux-roues porte l’estocade de son raffut prétentieux et inutile. La brève éclaircie s’est refermée, le merle s’est tu.

Des formes encapuchonnées passent d’un pas agacé. La pluie bat les feuilles dont le vert demeure beau. Elle bat les tuiles dont le brillant attire. Un jardin est beau, même sous la pluie. Mais puisqu’il n’y a rien à faire, puisque tout est inutile, fors le chant du merle, pourquoi tant de voitures dans cette rue morte ? Pourquoi jamais trois petites secondes de répit ?

La pluie forge une cage où la rêverie est recluse, tourne en rond, sans fin. Le bruit la martèle, la torture. Elle ne peut aller plus loin que de l’autre côté de la rue, où le merle s’est remis à chanter. La poésie ne brise plus le couvercle des nuages, le poids de l’ennui, le verrou de l’habitude. Et rien n’a été fait.

Le soir tombe, silencieux et glacé, comme la pluie, qui n’a pas cessé.

Sentiment d'inutile

Notre époque est toute pleine de fort jolis discours sur le travail, l’énergie, le dynamisme, la motivation, les projets. « La valeur travail », « s’investir », etc etc, je ne compile pas ces poncifs dont le moindre discours des roquets qui nous gouvernent, ou rêvent de le faire, dégouline à dix par ligne. Tout cela est bel et bon.
La ruche bourdonne. Des milliards de Terriens jouent au parfait petit dynamique et jusque dans leurs loisirs, sont tout débordants d’énergie ; une énergie bien visible, publicitaire.
Qu’en sort-il ? C’est une autre histoire.
Que d’agitation ! Que de tours de Babel qui ne sont même plus tournées vers le ciel, mais vers elles-mêmes. Nos hauts temples ne sont plus destinés à s’élancer vers le haut, mais à être vus d’en bas ; à projeter vers le sol de lourds sacs d’écus, bien scellés, sur la foule. Le building de notre époque ne devrait pas être linéaire, mais en arceau, un arceau mobile dont une extrémité viendrait sans cesse frapper le sol, frapper les rues, frapper tout ce qui est plus bas avec la frénésie aveugle d’une pelleteuse folle.
Je regarde ces buildings ; je regarde ma table, mon ordinateur. Il est tout plein de mes buildings à moi, et je suis très plein d’eux. Ce blog en est. Certains dissipent leur énergie dans l’instantané, dans des orgies de chaleur et de lumière dont, le lendemain, il ne reste rien, parfois, pas même le souvenir. D’autres la mettent au service de l’accumulation perpétuelle de biens ; leur building est bien en arceau ; oui, encore plus pesamment recourbé vers le bas. Il tombe à genoux, s’écrase en panse obèse et satisfaite ; c’est, nous dit-on, la réussite, si cet arceau est en un point cerclé d’une Rolex.
D’autres encore, et ce sont parfois les mêmes, car l’un n’exclut pas l’autre, rêvent de quelque magnum opus. Ils se voient utiles ; ils se voient bâtir, lancer une flèche vers l’infini, comme autrefois, vers le ciel. Ils se voient bâtisseurs de cathédrales. Dans le secret d’un petit bureau, d’un atelier dissimulé, de quelques carnets, s’ébauchent des nefs, des choeurs, se colorent des vitraux. C’est le Journal, ce sont les Mémoires, c’est la nouvelle que l’on commence à écrire. C’est le blog que l’on crée, qu’on veut très philosophique. C’est le pinceau qu’on fait courir ; un rayon de soleil porte une inspiration, une forme de gris de Payne dépose sur quelque forme un élégant modelé, un coup de poignet énergique trace dans un ciel d’orage une déchirure azurée, et l’on se voit ne faire qu’un avec la couleur, comme Paul Klee.
L’on se voit en contact avec les plus grands de ces bâtisseurs, sur le seuil des temples vrais où des déambulatoires mènent à des Vérités, où des flux cosmiques radient par des baies aux formes symboliques.
Il suffit alors d’un rien. Tout à coup, le regard se porte sur l’agenda, qui porte sur ses pages mornes l’étroit carcan des habitudes. On se rappelle qu’on est dimanche après-midi, qu’il pleut, que demain il faut aller travailler pour ne rien construire du tout, jouer à « s’investir » et déverser sa vitalité dans un puits glauque et puant, faire semblant de croire qu’on construit ainsi un monde plus beau, plus propre, plus prospère. Les nuages se referment, la vision s’évanouit comme fumée ; flux cosmiques, art, vérité, tout cela semble, tout à coup, verbiage creux et ridicule ! Horrible chute de l’exaltation ! L’ange retombe d’une grande hauteur et pique invariablement dans l’ordure la plus ignoble : et il se prend de nouveau pour un porc grotesque.
Sur ses ailes pèse l’implacable sentiment de l’inutile.
Souvent, celui-ci empêche même toute ébauche d’envol. Un peu de fatigue, un vague mal de tête, alors, de ce temps libre concédé entre deux journées d’agitation, on ne fera rien. Pas une pierre à la cathédrale aujourd’hui, et le chantier reste aux fondations, boueuses, où n’errent que des passants encapuchonnés, frigorifiés et las. Peut-être que c’est là l’unique vérité ? L’inutilité absolue. Aussi bien du temps passé au chantier de la cathédrale, que des longues journées ordinaires où l’on cure des égouts.
Aussi vient la tentation de se laisser glisser ; poser sur un ciel lumineux, une montagne bleue le regard de celui qui sait qu’il n’a plus rien à faire ici-bas : lui seul vole, de toute sa légèreté ; mais lorsqu’il est parvenu aux hauteurs qui nous défient, il ne peut plus parler, et nous ne pouvons plus l’entendre.

08.03.2009

Mars

Poursuivons la course du temps ; nous sommes désormais en mars. A l’instant où j’écris ces lignes, je m’interroge une fois de plus sur le sens de tout ceci. Pas de commentaires, pas de lectures sans doute. Et peu de mises à jour, et pour dire quoi ? Des ressentis. C’est un peu le propre du blog. « Ma vie telle que je la ressens, pensant que cela intéresse du monde ». Haha. Mais seulement ce que je peux dire de plus anodin. J’ai vécu, depuis l’ouverture de ce site, des événements capitaux dans ma vie et vous n’en connaîtrez aucun. Enfin pas ici. Vous ne le voulez pas. Nous resterons dans le vague.

Si vous êtes encore en train de lire, c’est que suivre la course de ma pensée chaotique vous plaît. Emmenons-la, si vous voulez bien, sous le ciel de mars. « Tout est glacé, qui vient en mars ». Mars, c’est le mois des dernières escapades au ski, sur une neige usée, des vacances terminées ; les semaines noires, qui n’en finissent plus. « Les fêtes » sont oubliées depuis bien longtemps, et l’été est loin, si loin. C’est le temps de la Soudure. C’est entre janvier et avril que le joug pèse plus lourdement. Pour le naturaliste, qui, l’oeil derrière ses optiques multitraitées, scrute sans fin, c’est le mois des bouleversements.

C’est encore l’hiver. L’hiver qui s’étire, se dilue, se noie, sale et glacial comme une neige qui fond dans les rues mornes et laborieuses. Les forêts sont d’abord hideuses. Les arbres infiniment dénudés tendent au vent chargé de pluie des bras pathétiques ; les vieux troncs, les souches moussues, les monceaux de feuilles mortes dégouttent d’eau noire et froide, uniformément ternes, cadavéreuses. Rien qu’un regard sur ces bois en haillons vous congèle la nuque. C’est sans espoir qu’on scrute le ciel, le matin : ce jour encore, il n’apportera qu’un gris sans fin, qui déversera ses filets de froidure, la fera dégouliner jusqu’au fond des cœurs.

Autour des étangs, la boue règne et impose sa poigne visqueuse avec la vigueur d’un golem. De nombreux oiseaux s’y ébattent : c’est l’hiver. Gris, les grèbes, les oies, les vanneaux. Des chapelets de canards s’égrènent sur les eaux ternes, qui clapotent au pied de roseaux secs, qui frissonnent sous la bise. C’est encore le temps de chercher dans ces théories d’anatidés hivernants, l’oiseau rare qui traduit la venue, loin au nord, d’une dernière offensive du général Hiver. Un rouge sans éclat sur fond de glaise ou d’écorce : Grives mauvis et Pinsons du nord. Le Rougegorge est encore seul, dans sa haie dépenaillée, à moduler sa chanson mélancolique.

Il suffit de quelques jours, et la branche du jeune charme, soudain, se ponctue de petites astérisques d’un vert tendre, si tendre, presque jaune, un vert qui sent le soleil, boit le soleil, se gonfle de soleil. Il suffit qu’un matin, l’horizon gris se déchiquette et qu’au-delà des Monts encore tachetés de blanc, paraissent des lambeaux d’un bleu un peu plus pur. Alors, dans la forêt glacée, résonne l’étrange martèlement d’un Pic. Il paraît, papillon bigarré, décidé, entre deux troncs, et recommence. En voici un autre, plus gros, tout noir, et sa calotte rouge éclate dans un rayon de soleil, si le Pic noir s’y met, alors cela veut dire que le pire est derrière nous.

Demain, une anémone, une renoncule allumera sa lampe dans le sous-bois encore vide. D’autres verts tendres surgiront sur les bruns morts, comme des sources.

Voici que l’étang est le théâtre d’une agitation nouvelle : grèbes et canards s’étirent le cou, tournent et girouettent, emplissent l’air de leurs appels étranges. Voici qu’au lieu de l’hivernant rare que l’on était venu chercher, on remarque – mais oui ! la première hirondelle. Plus de Pinsons du nord : mais son cousin d’ici a retrouvé sa partition et la réapprend, laborieusement, dans le pommier encore nu. Le Rougequeue reparaît sur son toit.

La ville, la ruche des désespérés gronde toujours. Elle n’a vu ni le rougequeue, ni le pinson, ni la parade des grèbes. Ni les premiers Milans noirs autour de l’île sur le fleuve. Elle ne verra sans doute pas les Grues remonter la vallée à grand renfort de cris trompétueux. Elle n’a même pas encore vu que les premiers bourgeons étaient déjà ouverts.

Elle découvrira dans un mois que l’air est rempli de chants, les arbres déjà couverts de jeunes feuilles, que les jours sont décidément plus longs et qu’une fois de plus, le printemps a trouvé le chemin du retour. Elle se dira quelques instants que c’est tout de même mieux ainsi, même si, bien sûr, tout cela ne se plie pas du tout aux lois de l’économie de marché.

Pour l’instant, moi, qui voudrais que l’économie de marché se plie aux règles du vol des hirondelles et de l’ouverture des bourgeons, je pose ma main sur un tronc, je pose ma main sur la nature et je perçois ses frémissements, sous l’écorce terne et froide. Cela tremble, cela sent la terre mouillée, un peu de tiédeur et le miracle qui s’accomplit encore une fois.

 

11.01.2009

Il est parti

Il est donc parti. Il avait quatre-vingt-six ans, il est mort chez lui. Un peu par surprise. Méchamment certains ont dit qu’il était « mort guéri », guéri d’un cancer qui le menaçait il y a trois mois. Nous l’avons vu, blafard comme une momie, tout proclamant qu’il en avait Fini. Ecrit la dernière ligne, signé et refermé le grand livre. Un monde ainsi s’écroule. Vert de jardin, brun du cuir de profonds fauteuils, de boiseries, de tabac à pipe, tiédeur : tout explose. La maison d’O. ne sera plus. Et B. ? Combien de temps resteront-elles, ces vieilles maisons-là ? Nous y retournerons, nous écrirons encore des pages là-haut, dans ces chambres rustiques, cette cuisine d’il y a cinquante ans. Nous écrirons nos pages et elles s’assembleront au grand Livre, celui dont le sien n’est qu’un chapitre.

Mais qui et à combien ? Plus de famille assemblée, plus « grand-père et grand-mère » dans l’autre maison, combien de soeurs ? serons-nous seuls dans la grande maison, comme cette année fin août, tellement attristés de cette solitude et de ces familles détruites que le silence nous terrorise ? Quoi qu’il arrive, il faudra aller voir Grand-père dans sa maison très froide et qui ne sentira pas le tabac à pipe. La petite église ne rappellera plus seulement de doux souvenirs d’enfance, mais aussi celui de ce huit janvier deux mil neuf. B. ce ne sera plus « là où grand-père et grand-mère ont une maison » mais « là où est enterré grand-père ». Ce sera à nous de continuer à faire vivre cet endroit et de prolonger la lignée. En espérant que le village ne meure pas à son tour. Une chose est sûre : désormais plus rien ne sera pareil, et tout un pan de vie s’est écroulé avec fracas : ses morceaux seront ce que nous nommons histoire. Dans ce fameux livre où nous écrivions juste le premier très beau paragraphe de notre propre conte, tout à coup, une main a arraché quatre-vingt six pages et les a brûlées avant que nous puissions la retenir. Et nous nous sommes maudits de n’avoir fait jusqu’alors que les feuilleter. Car tout ce qui était écrit là, derrière le regard pétillant d’intelligence et de bonté de Louis F. s’est évanoui en fumée.

 

Par un matin d’hiver, un matin de vague de froid, bercé d’un vrai soleil de janvier. Un de ces soleils qui proclament que l’on est bien entré dans le fort de l’hiver, plus les froids pour rire et tout illuminés de décembre. Un immense froid est descendu sur notre famille en ces premiers jours de janvier 2009. Il faut bien de la foi pour croire que  tout ce qui s’est envolé avec Louis F., tout ce qui s’est refermé avec ses yeux, tout ce qui s’est arrêté avec son cœur n’a fait que préparer la place pour ceux qui le suivent. Ceux dont il avait été si heureux d’accompagner le premier grand pas d’amour, soixante-dix jours plus tôt. Il fallait, dit-on, que ceux du passé s’en aillent pour que les autres vivent. Il faut que le champ soit déchaumé, et labouré pour être de nouveau semé. On pourrait trouver ainsi des tas de comparaisons très-romantiques et pertinentes. Il n’empêche qu’une génération qui s’en va, c’est aussi le froid qui se rapproche de nous aussi. Pas à pas. Bientôt, ce sera l’autre en première ligne. Puis nous. Les grands-parents encore présents, c’était encore une chance de ne pas se croire trop adultes. Ils étaient toujours là, comme dans l’enfance. Bientôt ce sera fini. Les années vingt seront évanouies, l’enfance heureuse des années quatre-vingt aussi. Fini de rire.

 

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