03.06.2008
La néolithisation en marche
La néolithisation est un phénomène fascinant. Par elle, nous sommes passés d’une économie de prédation à une économie de production. Nous avons inventé le pain, le fromage, les gâteaux, la charcuterie, la viande fumée, le hareng en caque. Nous avons inventé les rendements, les plans quinquennaux, les projections, les comptables, les économistes.
Nous avons cessé de courir après les mammouths et les antilopes et découvert qu’on pouvait les mettre dans un enclos, puis attendre qu’ils soient à point. D’accord, avec le mammouth, ça n’a pas marché. Ça doit être à cause des clôtures. L’homme du dixième millénaire n’avait pas encore à sa disposition le fil de fer barbelé, le clou cavalier, le fil électrique ni le générateur, qui se branche sur le fil au coin du pré et qui fait tic tic tic.
Et qui vous fait faire aïe aïe aïe si vous attrapez le fil.
Et voilà pourquoi il a laissé s’enfuir tous les mammouths. Jusqu’en Sibérie, où là-bas, ils ont, à défaut de les cuire, appris à les surgeler. Il semble juste qu’ils aient tendance à les oublier au fond du congel.
On oublie vite les choses au fond du congel, surtout quand il est dégivré aussi fréquemment que les podzols de Sibérie centrale. Il y a dix ans, j’habitais une chambrette dans une maison de Poitiers où une cuisine était partagée entre trois logements étudiants. Donc, le frigo, et son congel aussi. Lui, n’avait plus dû être dégivré depuis l’origine. Que je situai au début de l’avant-dernière décennie du siècle. Ça faisait donc beaucoup de glace. Il n’y avait plus qu’un petit trou au centre, où l’on pouvait à peu près introduire le poing. Ou bien un steak haché. Certainement pas la pizza que je projetais d’y stocker.
J’ai annoncé à la cantonade mon projet de dégivrer l’animal. Dans la demi-heure, la totalité de mes voisins s’est découvert un week-end programmé de longue date, un ami à voir à La Rochelle, une grand-tante au plus mal. J’étais donc seul, face à la glace et au froid. Un Jean-Louis Etienne des cuisines du Poitou.
En fait de blizzard, j’eus naturellement droit aux grandes eaux de Versailles dans toute la pièce. Enfin, surtout à côté de toutes les cuvettes, sainces et wassingues en tous genres disposées autour de l’objet.
La glace fondit. Le trou s’élargit...
Et je découvris...
Un mammouth. Enfin, un morceau de mammouth. Ou d’autre chose. Peut-être de la purée de carottes. Ou du gratin de courge. C’était orange, parallélépipédique, et cela se dégageait lentement de la glace. Si c’était un mammouth, c’était un jeune. Je dis ça, parce qu’il n’y avait pas de défenses.
Par chance, en ces temps héroïques du tri sélectif, un même sac était dévolu aux restes de légumes et aux pachydermes pléistocènes. Je n’ai donc pas eu à goûter.
La néolithisation nous a aussi appris qu’il n’était plus nécessaire de courir après les herbes et les fruits. Il suffisait de les planter, et de venir récupérer plus tard, au même endroit. D’où cette idée géniale, de planter côte à côte plusieurs végétaux intéressants. Tous pareils, tant qu’à faire. Vous riez, mais ça a mis des siècles et des siècles à remonter le Danube d’un côté, la Méditerranée de l’autre, pour venir frapper nos ancêtres pas-encore-les-Gaulois.
A la suite de quoi, on récupérait à l’extrémité de graminées médiocrement soumises des grains jaunasses qui broyés, bouillis, donnaient une triste mais régulière provende. Enfin, régulière. Pour en être sûr, mieux valait ne pas oublier de chanter une mélopée tourné vers l’est, au solstice. En ces temps pauvres en assureurs militants, on n’était jamais trop prudent.
Cette phase de l’histoire humaine a duré longtemps. En fait, elle se poursuit toujours. Il se trouve des recoins de planète où l’on broie toujours le maigre fruit de céréales ensauvagées, pour en tirer un rudimentaire produit à passer au feu avant ingestion. L’ennui, c’est que la cuisine de mes parents en fait partie. Il n’y a pas trois semaines de cela, donc en plein vingt et unième siècle, ils ont brandi triomphalement une boîte contenant, proclamait-elle, une « préparation pour galettines de céréales ». Ladite poudre consistait en une farine de céréales primitives, mêlée de haricots Azuki. Il s’agit, paraît-il, non pas de nourriture pour champions de volley mais du plus digeste de tous les haricots. Ouf. Manquerait plus que bouffer Chalcolithique aggrave l’effet de serre, non plus.
Atterré, je cherchai des yeux la meule dormante qui avait pu servir à moudre ces tristes grains. Et la série de pots en grès qui trône sur un rayonnage ne m’a jamais paru si campaniforme. Sinon cardiale.
« Tu vas voir, c’est comme des crêpes, en plus épais ». Ben dans ce cas, autant faire de vraies crêpes, bien de chez nous, et qui ne sentent pas à plein nez le courant culturel Rubané et l’industrie lithique à feuilles de laurier. Une fois cuite – avec des méthodes en anachronisme certain avec le produit, et la démarche – la chose se présenta sous les espèces d’un disque irrégulier, de quelques millimètres d’épaisseur, à la couleur de vraie crêpe.
Le goût était celui de farine aux épinards. J’ai compris, ce jour-là, que nos ancêtres avaient dû se demander un bout de temps, à chaque bouchée, si vraiment, passer à l’économie de production avait été une bonne idée. Et ce, avant même d’avoir inventé les économistes et les collecteurs d’impôts.
21:47 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, cuisine, néolithique, préhistoire, céréales



