11.01.2009

Il est parti

Il est donc parti. Il avait quatre-vingt-six ans, il est mort chez lui. Un peu par surprise. Méchamment certains ont dit qu’il était « mort guéri », guéri d’un cancer qui le menaçait il y a trois mois. Nous l’avons vu, blafard comme une momie, tout proclamant qu’il en avait Fini. Ecrit la dernière ligne, signé et refermé le grand livre. Un monde ainsi s’écroule. Vert de jardin, brun du cuir de profonds fauteuils, de boiseries, de tabac à pipe, tiédeur : tout explose. La maison d’O. ne sera plus. Et B. ? Combien de temps resteront-elles, ces vieilles maisons-là ? Nous y retournerons, nous écrirons encore des pages là-haut, dans ces chambres rustiques, cette cuisine d’il y a cinquante ans. Nous écrirons nos pages et elles s’assembleront au grand Livre, celui dont le sien n’est qu’un chapitre.

Mais qui et à combien ? Plus de famille assemblée, plus « grand-père et grand-mère » dans l’autre maison, combien de soeurs ? serons-nous seuls dans la grande maison, comme cette année fin août, tellement attristés de cette solitude et de ces familles détruites que le silence nous terrorise ? Quoi qu’il arrive, il faudra aller voir Grand-père dans sa maison très froide et qui ne sentira pas le tabac à pipe. La petite église ne rappellera plus seulement de doux souvenirs d’enfance, mais aussi celui de ce huit janvier deux mil neuf. B. ce ne sera plus « là où grand-père et grand-mère ont une maison » mais « là où est enterré grand-père ». Ce sera à nous de continuer à faire vivre cet endroit et de prolonger la lignée. En espérant que le village ne meure pas à son tour. Une chose est sûre : désormais plus rien ne sera pareil, et tout un pan de vie s’est écroulé avec fracas : ses morceaux seront ce que nous nommons histoire. Dans ce fameux livre où nous écrivions juste le premier très beau paragraphe de notre propre conte, tout à coup, une main a arraché quatre-vingt six pages et les a brûlées avant que nous puissions la retenir. Et nous nous sommes maudits de n’avoir fait jusqu’alors que les feuilleter. Car tout ce qui était écrit là, derrière le regard pétillant d’intelligence et de bonté de Louis F. s’est évanoui en fumée.

 

Par un matin d’hiver, un matin de vague de froid, bercé d’un vrai soleil de janvier. Un de ces soleils qui proclament que l’on est bien entré dans le fort de l’hiver, plus les froids pour rire et tout illuminés de décembre. Un immense froid est descendu sur notre famille en ces premiers jours de janvier 2009. Il faut bien de la foi pour croire que  tout ce qui s’est envolé avec Louis F., tout ce qui s’est refermé avec ses yeux, tout ce qui s’est arrêté avec son cœur n’a fait que préparer la place pour ceux qui le suivent. Ceux dont il avait été si heureux d’accompagner le premier grand pas d’amour, soixante-dix jours plus tôt. Il fallait, dit-on, que ceux du passé s’en aillent pour que les autres vivent. Il faut que le champ soit déchaumé, et labouré pour être de nouveau semé. On pourrait trouver ainsi des tas de comparaisons très-romantiques et pertinentes. Il n’empêche qu’une génération qui s’en va, c’est aussi le froid qui se rapproche de nous aussi. Pas à pas. Bientôt, ce sera l’autre en première ligne. Puis nous. Les grands-parents encore présents, c’était encore une chance de ne pas se croire trop adultes. Ils étaient toujours là, comme dans l’enfance. Bientôt ce sera fini. Les années vingt seront évanouies, l’enfance heureuse des années quatre-vingt aussi. Fini de rire.