26.04.2009
Sentiment d'inutile
Notre époque est toute pleine de fort jolis discours sur le travail, l’énergie, le dynamisme, la motivation, les projets. « La valeur travail », « s’investir », etc etc, je ne compile pas ces poncifs dont le moindre discours des roquets qui nous gouvernent, ou rêvent de le faire, dégouline à dix par ligne. Tout cela est bel et bon.
La ruche bourdonne. Des milliards de Terriens jouent au parfait petit dynamique et jusque dans leurs loisirs, sont tout débordants d’énergie ; une énergie bien visible, publicitaire.
Qu’en sort-il ? C’est une autre histoire.
Que d’agitation ! Que de tours de Babel qui ne sont même plus tournées vers le ciel, mais vers elles-mêmes. Nos hauts temples ne sont plus destinés à s’élancer vers le haut, mais à être vus d’en bas ; à projeter vers le sol de lourds sacs d’écus, bien scellés, sur la foule. Le building de notre époque ne devrait pas être linéaire, mais en arceau, un arceau mobile dont une extrémité viendrait sans cesse frapper le sol, frapper les rues, frapper tout ce qui est plus bas avec la frénésie aveugle d’une pelleteuse folle.
Je regarde ces buildings ; je regarde ma table, mon ordinateur. Il est tout plein de mes buildings à moi, et je suis très plein d’eux. Ce blog en est. Certains dissipent leur énergie dans l’instantané, dans des orgies de chaleur et de lumière dont, le lendemain, il ne reste rien, parfois, pas même le souvenir. D’autres la mettent au service de l’accumulation perpétuelle de biens ; leur building est bien en arceau ; oui, encore plus pesamment recourbé vers le bas. Il tombe à genoux, s’écrase en panse obèse et satisfaite ; c’est, nous dit-on, la réussite, si cet arceau est en un point cerclé d’une Rolex.
D’autres encore, et ce sont parfois les mêmes, car l’un n’exclut pas l’autre, rêvent de quelque magnum opus. Ils se voient utiles ; ils se voient bâtir, lancer une flèche vers l’infini, comme autrefois, vers le ciel. Ils se voient bâtisseurs de cathédrales. Dans le secret d’un petit bureau, d’un atelier dissimulé, de quelques carnets, s’ébauchent des nefs, des choeurs, se colorent des vitraux. C’est le Journal, ce sont les Mémoires, c’est la nouvelle que l’on commence à écrire. C’est le blog que l’on crée, qu’on veut très philosophique. C’est le pinceau qu’on fait courir ; un rayon de soleil porte une inspiration, une forme de gris de Payne dépose sur quelque forme un élégant modelé, un coup de poignet énergique trace dans un ciel d’orage une déchirure azurée, et l’on se voit ne faire qu’un avec la couleur, comme Paul Klee.
L’on se voit en contact avec les plus grands de ces bâtisseurs, sur le seuil des temples vrais où des déambulatoires mènent à des Vérités, où des flux cosmiques radient par des baies aux formes symboliques.
Il suffit alors d’un rien. Tout à coup, le regard se porte sur l’agenda, qui porte sur ses pages mornes l’étroit carcan des habitudes. On se rappelle qu’on est dimanche après-midi, qu’il pleut, que demain il faut aller travailler pour ne rien construire du tout, jouer à « s’investir » et déverser sa vitalité dans un puits glauque et puant, faire semblant de croire qu’on construit ainsi un monde plus beau, plus propre, plus prospère. Les nuages se referment, la vision s’évanouit comme fumée ; flux cosmiques, art, vérité, tout cela semble, tout à coup, verbiage creux et ridicule ! Horrible chute de l’exaltation ! L’ange retombe d’une grande hauteur et pique invariablement dans l’ordure la plus ignoble : et il se prend de nouveau pour un porc grotesque.
Sur ses ailes pèse l’implacable sentiment de l’inutile.
Souvent, celui-ci empêche même toute ébauche d’envol. Un peu de fatigue, un vague mal de tête, alors, de ce temps libre concédé entre deux journées d’agitation, on ne fera rien. Pas une pierre à la cathédrale aujourd’hui, et le chantier reste aux fondations, boueuses, où n’errent que des passants encapuchonnés, frigorifiés et las. Peut-être que c’est là l’unique vérité ? L’inutilité absolue. Aussi bien du temps passé au chantier de la cathédrale, que des longues journées ordinaires où l’on cure des égouts.
Aussi vient la tentation de se laisser glisser ; poser sur un ciel lumineux, une montagne bleue le regard de celui qui sait qu’il n’a plus rien à faire ici-bas : lui seul vole, de toute sa légèreté ; mais lorsqu’il est parvenu aux hauteurs qui nous défient, il ne peut plus parler, et nous ne pouvons plus l’entendre.
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