16.11.2009
Un soir
C'est un de ces soirs où, sans que l'on sache trop pourquoi, il semble faire plus sombre et plus froid. On n'a pourtant pas mal digéré, ni relu de vieilles lettres. On ne s'est pas regardé et trouvé vieilli dans le miroir. Rien n'est vraiment différent d'un autre soir de la semaine. Le téléphone a même sonné. Mais on ne sait pas pourquoi, une sorte de chape sinistre est là, pesante.
A la sortie des bureaux, il faisait beau ; Lyon glissait dans un soir d'hiver, un soir de lumières dorées sous un ciel d'un bleuté léger. Rien de cet entre-chien-et-loup qui oppresse, qui panique le malade qui, ayant dormi tout l'après-midi, se réveille d'un rêve poisseux, pour découvrir le jour enfui sous une pénombre de tombeau. Non. Ce soir a débuté comme tous les autres ; mais quelque chose ne va pas. Les murs ne sont plus blancs mais blafards. On lutte ; on allume toutes les lumières ; mais elles n'apportent ni vie, ni chaleur aux pièces qui semblent, soudain, vides. Les luminaires les plus jaunes sont ternis, cadavéreux.
On peut mettre de la musique. On choisit soigneusement les disques ; mais rien à faire : leur chère magie n'opère pas ; en fait, quelque volume qu'on choisisse, le son est à peine audible, englouti par le vide et le silence. Comme si quelque Horla terrifiait les musiciens et que ceux-ci n'osaient plus jouer qu'en sourdine.
On voudrait parler, mais les mots s'étranglent dans le même silence, et l'on ne trouve rien à se dire.
Comme il a beaucoup joué, le chat sommeille. On aimerait, maintenant, entendre ses miaulements, qui agaçaient tant il y a deux heures.
On mange un chocolat, on boit un verre de vin, ce qu'on peut pour se réchauffer le cœur. Mais l'heure tourne et c'est elle qui le glace. Il est déjà vingt-deux heures. L'ombre des soucis du lendemain matin s'étend déjà, affadissant encore la pâleur morne qui règne en étouffant despote.
Même sur Internet, les conversations s'éteignent, touchées par la même ombre.
Désoeuvrement mortifère. La poésie suffoque, elle dort de ce sommeil morbide, râle de cauchemars.
Nous sommes deux - et pourtant cette torpeur glacée a nom : solitude. Ce désert de sons, cette sécheresse de couleurs, je les reconnais. Ils m'étreignaient au crépuscule, dans mon appartement de célibataire. Rien ne brisait leur étreinte.
Musique : Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, par Jean-Claude Malgoire. Ces éclats de trompette, ces fiers chœurs baroques sont aptes à lacérer le voile. Derrière lui, ils doivent rouvrir des horizons de nuits de décembre ruisselantes d'étoiles, de lumignons multicolores, de kaléidoscopes étincelants, sucrés comme un Noël d'enfant. On se prend à rêver de la chaleur d'un prêche de Nativité, de la joyeuse ferveur d'un chant traditionnel, ou bien moderne et rythmé, d'une communauté. De la douceur d'une table accueillante. Tout cela, c'est pour dans trente-huit jours.
Le disque enchaîne, ce n'est pas un hasard, sur une Messe de minuit, du même compositeur. De la même paix éclatante et joyeuse, des mêmes ors chaleureux. En cette nuit-là, nous nous plaisons à songer que les étoiles mêmes ont dansé.
Les murs sont plus jaunes et plus doux. Ils ont reçu une nouvelle petite tache de couleur. Nous parlons. Il est tard, mais l'ombre recule.
Charpentier deux. Peur zéro.
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30.07.2009
Une note dépourvue de sens
Hier, j’ai eu une révélation. Pas discrète, d’ailleurs, elle proclamait au coin d’une rue, en douze pieds par neuf, que désormais le sucre était rond.
Je ne sais pas si vous prenez la mesure de la révolution.
J’ignore si on a invoqué, avant de commettre l’irréparable, les mânes de l’illustre inventeur du sucre, ce grand homme dont tant de rues perpétuent la mémoire, j’ai nommé le docteur Roux. Quoi ? vous n’avez jamais entendu parler du sucre Roux ? Il est presque aussi célèbre que l’eau Pinel. Oui, tous les Lyonnais le savent, pourquoi un boulevard Pinel ? mais voyons, parce qu’il a inventé une eau qui coupe la soif, et qui fut donc nommée l’eau Pinel.
Maintenant, étudions les conséquences du phénomène. La première, c’est que l’usage du sucre comme domino cascade sera sérieusement compromis. Jamais on ne fera tenir au garde à vous tous ces petits cylindres plats, et ne comptons pas provoquer, d’une chiquenaude, leur bascule synchronisée. Ça partira dans tous les sens et le grand feu d’artifice, tel qu’on en voyait autrefois dans une réclame, restera à l’état d’hypothèse.
Une conséquence plus immédiate sera l’épineux problème de l’emballage. Représentez-vous la chose : que d’angles morts, que de place perdue désormais dans les boîtes ornées de perruches ; fini, le bel ordonnancement des impeccables dominos, encastrés à la perfection d’un cimetière militaire de l’Artois. On achètera des rouleaux de sucres, que l’on rompra sur les coins de table, et bien entendu, ils cherront, et rouleront (c’est le principe) sous les tables, les buffets, sous les acclamations des blattes et souriceaux qui goûteront enfin au plus petit des grands plaisirs. Et dans les camions ! combien en faudra-t-il de plus pour acheminer une même quantité de saccharose sur nos tables. L’affaire n’est pas du tout écologique et je proteste avec énergie.
Je vais, de ce pas, créer un groupe Facebook « Contre le scandaleux gaspillage que constitue le sucre rond ».
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(J’ai un collègue blogueur qui intercale toujours ces petites lignes entre ses paragraphes. C’est très classe. Ça donne une telle gravité pince-sans-rire au saut de ligne qui suit la chute du calembour. Tiens, j’en profite pour me demander comment il peut exister une chute sans gravité. Isaac Newton acquiesce avec vigueur.)
Cet après-midi, j’ai parcouru les rues de ma ville et j’ai dû, en bon mari, accompagner mon épouse dans plusieurs boutiques de fringues, et une de godasses. Ce genre de tournée est l’occasion de bénéficier d’une programmation musicale qui me laisse toujours pantois. Est-ce une radio, ou d’inlassables compilations qui peuvent diffuser en boucle, sans prendre le temps de respirer, ces morceaux qui commencent par un rythme de percussions aussi original que le halètement d’un tracteur à l’arrêt, avant que ne se répande sur cette trame, comme une fuite d’huile, la voix d’un quarteron de succubes anorexiques de supermarché qu’on imagine onduler, lascives, fières d’incarner les mille tentations d’une Californie décadente pour préados ? C’est ainsi : il existe une production assez abondante de ces dégoulinures subversives comme la bannière d’un poker en ligne pour inonder non-stop l’ensemble de ces magasins, avec une efficacité commerciale douteuse. Bon, honnêtement, je n’imagine pas trop Schubert interprété par Rostropovitch, en lumière tamisée, chez Pimkie. Reste que...
Ensuite, je suis allé faire le grincheux dans une librairie. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais depuis ce qui s’apparente à une éternité, on ne peut y entrer sans que vous saute à la poire le regard de bisangoins d’une gamine avec deux tresses et un col blanc, au centre d’une mise en page en rouge et noir. « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes », ça s’appelle. On me dit que c’est bien, qu’on en a vendu des millions, avec les deux autres tomes. C’est possible. Mais aucun autre succès planétaire n’a ainsi tenu la tête de gondole de l’ensemble du parc de libraires, sans aucune exception recensée, depuis plus de deux ans. Je n’aime pas ce genre de pilonnage : je ne le lirai pas, et je bafferais cette gniarde si je ne craignais d’entraîner la chute d’un building de bouquins rouge et noir, et de me trouver enseveli sous ses semblables. Au risque, même, de donner à l’auteur le sujet de son prochain polar.
23:03 Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, quotidien, polar, musique, mode, caricature
03.05.2007
Offrande musicale
L’Offrande musicale
L’Offrande musicale, pour ceux qui n’ont pas bien suivi en cours de musique en troisième, c’est une des dernières pièces de Jean-Sébastien Bach. Bouh, là là, du classique bien rasoir. Ce n’est pas grave, écoutez donc. Le tout premier morceau, le premier thème, n’est pas de lui, il est du roi de Prusse.
C’est la petite leçon d’histoire. Bach, Jean-Sébastien ; Agnan, pouvez-vous me dire les dates de Jean-Sébastien Bach ? 1685-1750 mademoiselle. C’est bien, vous aurez un bon point. Et comment s’appelait son fils ? Lequel mademoiselle ? Il y avait Carl Philip Emmanuel... c’est bon Agnan, à votre place. On sait ce qu’on voulait savoir.
Il y avait donc le roi de Prusse qui s’appelait Frédéric II, parce qu’avant lui, il y avait eu un autre Frédéric, mais il ne s’appelait pas Premier puisqu’il ne savait pas qu’il y aurait un deux, n’est-ce pas m’selle ? Clotaire, au coin et Alceste, apportez-moi ce croissant. Frédéric II aimait la musique, pas seulement celle des tambours de son armée, et la flûte traversière, en plus de l’ordre oblique. Il avait, bien inspiré, comme compositeur de cour Carl Philip Emmanuel Bach, qu’on n’appelait pas Bach II, s’il vous plaît, mais qui n’en était pas moins le fils de l’autre. Frédéric, le Deux (le premier, de toute façon, était mort), réclamait, exigeait trépignait, que Bach, fils, fasse venir Bach, père, premier, LE Bach, Le Cantor de Leipzig paraisse à sa cour.
Bach était vieux, il n’avait plus qu’un an à vivre. Mais il vint. Voici donc la fin de l’histoire, sèche : le Roi joua un thème, Bach dut improviser des variations, il le fit, et comme le thème lui plaisait, il continua à le travailler et il en tira l’Offrande musicale.
Et comme Bach n’est pas un courtisan, cela fut bon.
Bach n’était pas un courtisan. Il s’est fâché tout rouge contre un duc qui l’empêchait de travailler comme il le souhaitait. Il s’est ouvertement foutu de la gueule d’un margrave en le faisant mariner des mois pour à la parfin, lui envoyer des concertos que jamais son petit orchestre de nobliau ne pourrait jouer. Ces concertos, vous l’avez appris à l’école, on les dit brandebourgeois à cause du margrave, qui doit être un des seuls à les avoir vus et jamais entendus. Tant pis pour lui parce que les Brandebourgeois, bien enlevés par le Musica Antiqua Köln, c’est du bonheur sans modération.
J’imagine la rencontre entre Bach et Frédéric. Il était comment, Frédéric ? Fou de musique, on lui présentait Jean-Sébastien Bach. LE Cantor. « Ah ouais, c’est comme si je tirais des penaltys à Coupet. » Ecoute, t’es gentil mais non. Alors peut-être que Frédéric, dans ce vieil homme, cet homme immense qui allait bientôt partir, cette lumière qui allait bientôt cesser de briller sur l’Europe, il a vu plus que le duc, et le margrave. Je veux me dire qu’il a oublié la morgue aristocratique et qu’il a brûlé de respect sacré pour le plus grand musicien de tous les temps.
Il lui a d’ailleurs fait un bel hommage. Il a daigné lui jouer de la musique. Et Bach a daigné la reprendre, après que l’exercice de cour fut terminé.
On ne sait pas si le thème est bien de Frédéric. Comme il est beau, on dit souvent que Carl-Philip a dû le lui souffler. Mais on n’en sait rien du tout, et Frédéric, après tout, composait et exécutait passablement.
Il a joué un thème qui a plu au vieux Bach, qui en a fait son testament. Ou l’un de ses testaments. Est-ce vraiment du Bach ? Il y a ses concertos, virevoltants de joie, virtuoses en diable, d’un diable qui danserait la sarabande en lançant aux anges des défis pour rire. Il y a ses cantates qui rayonnent comme le soleil après l’orage ; qui font surgir au regard les ors de bulbes baroques, les cieux de plafonds en trompe-l’oeil tout ceints de dorures, les couleurs chatoyantes des vitraux, les fastes des baldaquins, du marbre et des colonnes torses. Il y a ses Passions qui respirent la même majesté, à peine empreintes d’une tristesse méditative.
Mais il y a ce thème. Marin Marais ou Delalande écrivaient, quelques années auparavant, des Tombeaux. Mozart est mort sur un Requiem dont on se plaît à dire que c’était le sien, en plus d’être celui d’un autre, un hobereau dont tout le monde se fiche et c’est bien fait. Bach descend – non, il monte ici au tombeau. Degré après degré, note après note de clavecin, accompagné d’une voix de flûte comme de volutes d’encens, et du discret continuo des cordes, il monte. Marche après marche. Je ne sais pas parler de contrepoint, ni consteller de termes techniques mon récit de l’écoute de cette oeuvre qui sonne « si peu Bach ». Tant pis. Les musicologues trouveront que je dis n’importe quoi. Tant pis deux fois. Je dis ce que j’écoute, moi, comment cette mélancolie chantée par un vieillard parle au coeur. Elle parle de fin, d’un autrefois qui s’est enfui, de pages tournées qui tombent dans la poussière de l’oubli.
Bach finit. Son temps finit. Avec les Haendel et les Telemann, après les Marais, les Delalande et les Lully, c’est son tour. Il le sait. Après lui viendront Mozart, Haydn, Beethoven. Cela, il ne le sait pas.
Ce n’est pas grave, puisqu’en portant son Offrande, il monte vers l’éternité.
20:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bach, offrande musicale, musique



