20.07.2009
Lumières
L’été est venu vite et le voici presque passé. Cela vous étonne ? Pourtant, regardez bien.
Il y a bien des années, au début de la dernière décennie du siècle dernier, notre prof de philo nous avait raconté l’histoire d’un quelconque homme de lettres qui serait entré dans une boulangerie en lançant « Belle lumière, aujourd’hui ». Et ricanait à l’idée d’une réaction ahurie de la vendeuse. Cela m’avait surpris de lui, et puis je n’y croyais pas, et n’y crois toujours pas. Une vendeuse a bien le droit de voir changer la lumière de jour en jour. Surtout si elle habite Lyon, et qu’elle traverse tous les matins la place Bellecour, et regarde chaque jour comment le soleil levant frappe la Colline de lumière.
Nous étions presque mi-mai, et lorsque je faisais, moi, ce trajet, je voyais ce ciel encore printanier. Oui, au zénith, il y avait déjà quelque chose de ce bleu profond de l’été, mais plus bas, sur les collines, les immeubles se dessinaient sur un azur clair, presque cyan, léger, transparent, tout de fraîcheur – frais comme le matin pur après les averses de la nuit, comme un ruisseau ou une source.
Mais pendant ce temps, sous un soleil déjà ardent, la végétation explosait ; les feuilles vert tendre avaient jailli comme des jets d’eau, au flanc de la colline, sur la place ou sur les quais, avaient crû, déployé leurs palmes, et depuis, chaque jour, le ton changeait, les verts devenaient chaque jour plus vifs, plus brillants, plus chauds enfin. En quelques jours à peine, le printemps déroula ainsi toute sa palette et dès le vingt mai, les feuillages avaient acquis leur ton d’été, profond, accompli. Le ciel n’avait pas encore accompli sa mue, et la lumière hésitait chaque matin entre tourbillonnant printemps et paisible été. Sur la Vierge dorée, elle tombait encore trop crue, trop froide.
Ce fut l’affaire de quelques jours et nous avons retrouvé l’éternel second tableau de l’année. Sous un ciel immense, presque trop bleu, mûr comme un fruit, et comme lui gorgé de chaleur à en être lourd, Fourvière est blanche, d’un blanc de chaux, un blanc de poussière de canicule, un coup de pinceau doré, lui aussi, presque trop jaune et trop vif ; puis des verts d’émeraude sombre cascadent jusqu’à Bellecour, dont le sol rouge répond au bleu et équilibre toute la composition. Lyon l’été, suggérée par cinq traits de pinceau. De lourde peinture à l’huile, après la fraîche aquarelle du printemps.
Les fleuves, eux aussi, se déroulent dans le silence, aussi immobiles, aussi bleus que le ciel, et cessent bientôt de véhiculer la fraîcheur que nous étions tous allés quêter, puis guetter en vain, sur les quais dont la blancheur blesse les yeux. Belle lumière aujourd’hui. Sans doute. Les mille couleurs de nos collines brillent de couleurs plus vives qu’à aucun autre moment de l’année, écrasées de chaleur. On se prend à attendre l’orage, à espérer que crève un de ces énormes nuages, monstrueusement boursouflés, montés des quatre coins de l’horizon ; tout en sachant qu’il n’en sera rien. Il faudra plus de tumulte pour que soudain, le noir surgisse au coeur du tableau ; noir d’ardoise détrempée sur laquelle la basilique blafarde accroche un dernier rayon ; gris violacés de ces étranges mamelons tourmentés qui, soudain, crèvent en écharpes grises, déversées, tambourinantes sur les toits qui étincellent, dans un grondement. Souvent, la pluie est juste moite et tiède.
Ce matin, le ciel était bleu, et vide. Si vide et silencieux qu’on eût déjà dit un de ces petits matins des tout derniers jours d’août, ces jours qui sentent « la rentrée », c’est-à-dire la fin de la fête, le déclin et la chute d’un âge d’or si vite vieilli. J’ai levé les yeux et j’ai vu ce qui n’allait pas : les Martinets sont partis. Il en était à peine une dizaine, là-haut, taiseux fantômes. En une semaine, finies, enfuies les rondes stridentes qui transformaient le ciel en une immense scène de ballet ; finies les voltiges, finis les petits arcs noirs sifflant au ras des toits qui avaient annoncé à tous les écoliers la venue prochaine de la saison de liberté. Nous ne sommes que le 20 juillet ; l’été n’a même pas un mois, et déjà il a pris ses premières rides. Il y a déjà bien des jours que presque tous les chants d’oiseaux se sont tus. Seuls s’obstinent quelques fauvettes et pouillots, qui jouent parfois, très tôt, d’un flutiau triste. Désormais, les couleurs chaudes se feront, chaque matin, un peu plus mélancoliques. Aujourd’hui, un rai de soleil trop blanc m’a détrompé : c’est bien l’été. Mais nous allons glisser, en silence, dans le déclin, le recul des jours, le recul du comput des vacances pour les travailleurs fatigués ; la descente a commencé. Les feuillages, désormais, n’ont plus d’autre avenir que de ternir, sécher, se racornir. Un matin, nous nous dirons : belle lumière aujourd’hui ! et nous découvrirons qu’elle est plus douce, plus jaune. Qu’il n’est plus question de plages, ni de hautes montagnes où l'on touche le ciel, mais de partir dans les Monts tout proches, écraser les feuilles sèches d’un pas lourd, sentir la mousse humide, les champignons, vivre de petites évasions ordinaires, et le lundi matin, de reprendre le collier. Dans la haie, le rougegorge, couleurs à l’unisson de la forêt, sera le dernier à ciseler sa petite phrase de givre. Ce sera l’automne. Le compte à rebours a déjà commencé.
22:56 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : lyon, poésie, automne, été, lumière, nature
08.03.2009
Mars
Poursuivons la course du temps ; nous sommes désormais en mars. A l’instant où j’écris ces lignes, je m’interroge une fois de plus sur le sens de tout ceci. Pas de commentaires, pas de lectures sans doute. Et peu de mises à jour, et pour dire quoi ? Des ressentis. C’est un peu le propre du blog. « Ma vie telle que je la ressens, pensant que cela intéresse du monde ». Haha. Mais seulement ce que je peux dire de plus anodin. J’ai vécu, depuis l’ouverture de ce site, des événements capitaux dans ma vie et vous n’en connaîtrez aucun. Enfin pas ici. Vous ne le voulez pas. Nous resterons dans le vague.
Si vous êtes encore en train de lire, c’est que suivre la course de ma pensée chaotique vous plaît. Emmenons-la, si vous voulez bien, sous le ciel de mars. « Tout est glacé, qui vient en mars ». Mars, c’est le mois des dernières escapades au ski, sur une neige usée, des vacances terminées ; les semaines noires, qui n’en finissent plus. « Les fêtes » sont oubliées depuis bien longtemps, et l’été est loin, si loin. C’est le temps de la Soudure. C’est entre janvier et avril que le joug pèse plus lourdement. Pour le naturaliste, qui, l’oeil derrière ses optiques multitraitées, scrute sans fin, c’est le mois des bouleversements.
C’est encore l’hiver. L’hiver qui s’étire, se dilue, se noie, sale et glacial comme une neige qui fond dans les rues mornes et laborieuses. Les forêts sont d’abord hideuses. Les arbres infiniment dénudés tendent au vent chargé de pluie des bras pathétiques ; les vieux troncs, les souches moussues, les monceaux de feuilles mortes dégouttent d’eau noire et froide, uniformément ternes, cadavéreuses. Rien qu’un regard sur ces bois en haillons vous congèle la nuque. C’est sans espoir qu’on scrute le ciel, le matin : ce jour encore, il n’apportera qu’un gris sans fin, qui déversera ses filets de froidure, la fera dégouliner jusqu’au fond des cœurs.
Autour des étangs, la boue règne et impose sa poigne visqueuse avec la vigueur d’un golem. De nombreux oiseaux s’y ébattent : c’est l’hiver. Gris, les grèbes, les oies, les vanneaux. Des chapelets de canards s’égrènent sur les eaux ternes, qui clapotent au pied de roseaux secs, qui frissonnent sous la bise. C’est encore le temps de chercher dans ces théories d’anatidés hivernants, l’oiseau rare qui traduit la venue, loin au nord, d’une dernière offensive du général Hiver. Un rouge sans éclat sur fond de glaise ou d’écorce : Grives mauvis et Pinsons du nord. Le Rougegorge est encore seul, dans sa haie dépenaillée, à moduler sa chanson mélancolique.
Il suffit de quelques jours, et la branche du jeune charme, soudain, se ponctue de petites astérisques d’un vert tendre, si tendre, presque jaune, un vert qui sent le soleil, boit le soleil, se gonfle de soleil. Il suffit qu’un matin, l’horizon gris se déchiquette et qu’au-delà des Monts encore tachetés de blanc, paraissent des lambeaux d’un bleu un peu plus pur. Alors, dans la forêt glacée, résonne l’étrange martèlement d’un Pic. Il paraît, papillon bigarré, décidé, entre deux troncs, et recommence. En voici un autre, plus gros, tout noir, et sa calotte rouge éclate dans un rayon de soleil, si le Pic noir s’y met, alors cela veut dire que le pire est derrière nous.
Demain, une anémone, une renoncule allumera sa lampe dans le sous-bois encore vide. D’autres verts tendres surgiront sur les bruns morts, comme des sources.
Voici que l’étang est le théâtre d’une agitation nouvelle : grèbes et canards s’étirent le cou, tournent et girouettent, emplissent l’air de leurs appels étranges. Voici qu’au lieu de l’hivernant rare que l’on était venu chercher, on remarque – mais oui ! la première hirondelle. Plus de Pinsons du nord : mais son cousin d’ici a retrouvé sa partition et la réapprend, laborieusement, dans le pommier encore nu. Le Rougequeue reparaît sur son toit.
La ville, la ruche des désespérés gronde toujours. Elle n’a vu ni le rougequeue, ni le pinson, ni la parade des grèbes. Ni les premiers Milans noirs autour de l’île sur le fleuve. Elle ne verra sans doute pas les Grues remonter la vallée à grand renfort de cris trompétueux. Elle n’a même pas encore vu que les premiers bourgeons étaient déjà ouverts.
Elle découvrira dans un mois que l’air est rempli de chants, les arbres déjà couverts de jeunes feuilles, que les jours sont décidément plus longs et qu’une fois de plus, le printemps a trouvé le chemin du retour. Elle se dira quelques instants que c’est tout de même mieux ainsi, même si, bien sûr, tout cela ne se plie pas du tout aux lois de l’économie de marché.
Pour l’instant, moi, qui voudrais que l’économie de marché se plie aux règles du vol des hirondelles et de l’ouverture des bourgeons, je pose ma main sur un tronc, je pose ma main sur la nature et je perçois ses frémissements, sous l’écorce terne et froide. Cela tremble, cela sent la terre mouillée, un peu de tiédeur et le miracle qui s’accomplit encore une fois.
22:00 Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, nature, printemps, hiver
06.03.2008
Comment le printemps s'annonce
Il n’y a plus de saisons ma bonne dame. Je ne sais pas si vous, vous avez ressenti ce qu’on peut appeler un hiver, mais ici, partagés entre Nîmes et quelques retours sur Lyon, nous n’avons pas éprouvé grand-chose d’autre que quelques gelées matinales. Vous y avez perdu quelques pages enflammées sur les beautés de Lyon sous la neige. Aujourd’hui, avec deux semaines et plus sur le calendrier céleste, le printemps s’avance. Il est donc temps d’apprendre ou de réapprendre à le regarder.
Au cours de mes dernières promenades, je me suis donc attaché à voir comment le printemps s’annonçait. Ce n’est pas réellement discret. Par une belle journée froide, le Pic vert lance son rire de tronc en tronc et dans les haies, dans les jardins, on découvre que certains buissons sont en fleur, qui blancs, qui jaunes, aubépine ou forsythia. Quelque main invisible est venue semer à leur pied la renaissance et dans la nuit, sans doute, elle a éclos, galopé des racines aux bourgeons sommitaux et fait jaillir ce bouquet de couleur, d’un seul élan.
Et les voilà, première avant-garde.
C’est encore l’hiver. La légende veut que les forsythias fleuris, à Lyon, voient toujours la neige. Elle survit aux démentis infligés chaque année par le satané réchauffement climatique. Aussi, peut-on désormais les saluer comme les premiers éclaireurs du printemps.
Il faut ensuite guetter. Se baisser pour découvrir au ras de l’herbe fatiguée et roussie, les toutes premières fleurs. Il y a naturellement les célébrités : la Pâquerette, et la Primevère (oui, le coucou : au fait, savez-vous qu’il y en a deux ?) Dans la forêt encore nue, la Petite Pervenche, aux pétales en ailes de moulin à vent, l’Anémone sylvie, aux corolles d’un blanc pur toujours tourné vers le soleil, tissent leurs denses tapis sur les feuilles mortes. Aux arbres, les bourgeons, patiemment assoupis dans l’attente de jours meilleurs, se gonflent, s’ouvrent. Chaque jour, une nouvelle venue en sous-bois, un peu plus de vert tendre sur les branches. Bientôt, les feuilles toutes plissotées du Charme donneront le ton. Et puis les érables. Les hêtres. Et bien plus tard, bons derniers, les grands chênes achèveront de recouvrir la voûte de verdure et c’est déjà la douce pénombre de l’été forestier qui les baignera tous.
Nous n’en sommes pas encore là. Il y a encore tant à voir et à entendre. Ecoutons ! C’est l’heure de guetter les premiers chants, à la cime des arbres ou bien en haut du toit. La tourterelle a repris sa lancinante ritournelle. Dans le parc, le Serin, le Verdier et le Chardonneret se lancent leurs trilles et cliquetis métalliques. Le merle, dès l’aube, lance sur la campagne endormie ou la ville bruissante ses longues phrases flûtées... Un tip-tiap venu d’une rangée d’arbres : le premier Pouillot véloce. Une petite boule noire, sur l’antenne de télévision, égrène une ritournelle sèche, tandis qu’une silhouette gris souris papillonne alentour : les Rougequeues retrouvent le carré de toits qui est leur domaine.
Et les mésanges n’en finissent plus de faire résonner leurs sifflets à deux tons et leurs trilles argentés, sur les branches qui lentement se couvrent d’un vert tendre encore ténu, encore chiffonné...
Dans la forêt, les Pics n’en finissent pas de voleter, de s’appeler et de marteler sur les branches en un étrange tambour.
Chaque jour, un pas de plus, une pièce de plus au puzzle du vivant, du printemps gorgé de sang et de sève, comme un torrent libéré dans sa force par la fonte des neiges et qui dévale, grondeur et joyeux, les pentes sur les pierres moussues.
Bientôt, les migrateurs reviendront, un à un. Les fauvettes, les pouillots, les hirondelles bien sûr. Jusqu’au sommet des collines, explosera un camaïeu de vert, des verts toujours plus sombres, plus profonds, plus brillants aussi. Et dans le ciel du printemps repu, un long cri strident, un petit arc noir qui traverse le ciel – le premier Martinet est de retour.
Ce sera alors l’été.
Prenons le temps de savourer cette lente marche vers l’apothéose du vivant. Du plus grand arbre à la plus humble fleur, apprenons à n’en rater aucune étape : à voir, écouter, sentir.
19:49 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, nature, printemps, ornithologie, oiseaux
07.12.2007
Un bout de sauvagerie
Non, je n’ai pas envie de parler des banlieues. Je ne me sens pas tenu de parler d’actualité. Et cela n’aurait pas grand intérêt, car il se dit tant et tant de mots sur le sujet, que tout l’a probablement été.
Je vais parler d’autres territoires où règnent la loi de la jungle, la sauvagerie. D’autres territoires bien éloignés de l’ordre aseptique de nos avenues goudronnées. Pauvres en voies de communications, en services, parfois même en réseau de téléphone portable. Ce ne sont que des lambeaux. Des lambeaux de sauvagerie. Les derniers lambeaux de nature.
Ils sont rares, même parmi les espaces dits naturels, ceux qui ont conservé un aspect véritablement proche d’un état originel, ceux qui n’ont pas été remodelés par une activité humaine, fût-elle ancienne. Il faut aller les débusquer au détour de la carte d’état-major, balisés de pannonceaux à la fleur bleue ou verte. Emprunter un chemin souvent boueux, dallé de quelques planches de bois ; se faufiler jusqu’à une plateforme, un observatoire. Se perdre, juste un peu, avec respect. Ecouter, sentir, regarder.
Marais du Vigueirat. Perdu entre les bras du Rhône finissant, un aperçu de ce qu’a pu être tout entière l’immense Camargue. Un tressage de chenaux, des océans de roselières, d’étranges landes humides – les sansouires – qui rougissent au coeur de l’automne. L’horizon, ce sont les roseaux, au ras du sol. Ici et là, des tamaris. Dans un enchevêtrement que l’on veut croire sans fin, l’eau se déploie, se glisse, se faufile en bassins, en canaux, en étangs, ou bien en une mince lame sur la végétation. Parmi cette mosaïque, des milliers d’oiseaux tournoient, visibles ou invisibles, grands ou minuscules. Ils incarnent ici la vie animale. Ils sont la vie, le grand ballet qui déploie ses fastes sauvages depuis l’aube des temps. Depuis des millénaires, ils vont et viennent, nicheurs et migrateurs, hivernants et errants. Un vol de canards ondoie ; les mésanges des roseaux poussent un cri ténu ; le Râle lance son étrange grognement ; l’Aigle botté cercle dans le ciel bleu. Une ample pulsation rythme leurs mouvements. L’eau circule comme dans les vaisseaux d’un grand corps : cette terre vit. Courbés, cachés, silencieux, nous ouvrons quelques fenêtres sur cette vie. Juste sur une partie. L’essentiel demeure invisible derrière le rideau des roseaux, et nous pouvons imaginer ses richesses cachées. Les Bécassines qui profitent d’une flaque dans la sansouire ; les Sarcelles tapies entre les touradons ; les Spatules qui somnolent dans une queue d’étang, la Lusciniole dissimulée entre les cannes des phragmites. Peut-être, tout à l’heure, se laisseront-ils observer, et quelques pans de plus de l’immense édifice nous seront-ils accessibles, quelque touche de plus sur le tableau du vivant.
Val d’Allier. Une longue et étroite bande de rivière échappée aux aménageurs, à la « mise en valeur », tresse et plesse des branches d’eau, de sable, de galets. D’une butte proche, le cours d’eau se dévoile ici tel qu’il apparaissait aux chasseurs d’il y a vingt mille ans. Descendons-y : nous plongeons dans un autre monde. Le dédale des bras morts, des embâcles, des berges abruptes contraint sans cesse le marcheur à revenir sur ses pas, contourner, traverser, se détourner. Le désoriente. Le voilà dans une immensité. Ici, c’est d’une poigne de fer que la Nature imprime sa marque. Les crues puissantes arrachent les buissons, ravagent une forêt lentement poussée depuis un lointain assec, modèlent une île qui, à son tour, se boisera. Les galets repoussés obstruent un chenal : une lône est née. La flore s’insinue, tente sa chance, croît, disparaît, tantôt l’emporte, tantôt recule devant les eaux. « La dynamique fluviale », « les successions écologiques » : telles sont les règles de cette apparente anarchie. Cet inextricable noeud est aussi structuré en profondeur qu’un organisme unique. Chaque plante, chaque insecte, chaque oiseau s’y ménage une place en une mosaïque vivante et mouvante. Le long d’une grève, les roseaux frémissent. Les bancs de galets prennent des airs de reg et l’oedicnème, oiseau des déserts, y dépose ses oeufs. Dans la berge de sable éventrée par le courant, le Guêpier multicolore creuse un terrier. A deux pas, la sterne au vol papillonnant pêche. Plus loin, les Pics prennent possession des saules déjà vieux, poussés dans une ancienne lône comblée depuis longtemps. Et le Balbuzard dépèce une énorme carpe dans les branches desséchées d’un vieux chêne. Un million de vies tissées en une même trame.
C’est un univers. Un morceau d’univers qui peut encore, quelques heures, nous engloutir et nous faire voyager loin dans le temps... le temps où nos plaines familières, nos fleuves canalisés vivaient ainsi. Où nos ancêtres cheminaient sans fin dans de tels dédales, la sagaie à la main, sans frontière, sans jamais rencontrer le désert de maïs ou le barrage de béton.
Comment ne pas rêver ? Du haut de la colline de Fourvière, je contemple Lyon et je vois les noces de la lente Saône et du torrentiel Rhône. Sous les mêmes nuages, j’imagine la crue de printemps balayant, roulant de ses flots jaunes l’immense marécage bruissant de vie. Les chenaux, les îles et les presqu’îles se redessinant à l’infini, la forêt descendue des collines et tentant sans fin d’assaillir le marais. Je vois les ceintures de roseaux soulignant les berges, des troupeaux de boeufs sauvages errant entre les buissons, le ballet des oiseaux. C’était ainsi. C’était ici.
15:45 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, nature, naturaliste, ornithologie, oiseaux
10.06.2007
Naturaliste
Ceux qui me connaissent et connaissent mon nombrilisme et ma vanité doivent s’étonner que je n’aie pas encore consacré une note de ce blog à mon métier. Car, comme m’a dit une personne référence du genre secrétaire d’agence immobilière surprise d’avoir à l’inscrire dans un dossier, ce n’est pas le métier de tout le monde.
Je suis ornithologue.
L’énoncé du terme plonge quelque soixante pour cent de mes interlocuteurs dans la perplexité. Jusqu’à cet agent ANPE à qui j’assurai que le mot contenait bien un H, et qui froidement le plaça en tête du mot. La commune possédait juste le siège national de la Ligue pour la protection des oiseaux, dont elle était le quatrième employeur. Après quelques hésitations on me demande prudemment s’il s’agit bien d’une histoire d’oiseaux, on me demande si je travaille au parc des Dombes (dans le quart sud-est) ou du Marquenterre (au nord-ouest). Je réponds alors, fatigué et les larmes aux dents, non pas Ik ben van Luxemburg, mais, que je m’intéresse aux oiseaux qui volent là où il leur plaît de voler.
Après cinq années d’expérience, me voilà passé naturaliste. Ce qui ne veut pas dire que je me suis mis à empailler les malheureuses bestioles, mais que désormais, je m’intéresse aussi « aux aut’taxons. » Bon, moi mes taxons, ce sont les oiseaux, un peu les chauves-souris, un peu les Odonates, un peu les Amphibiens. Ce sont surtout les deux premiers qui m’intéressent. Mais je ne suis pas ici pour écrire mon CV. Je suis naturaliste, c’est-à-dire que mon métier consiste à observer la nature, et à tâcher d’en comprendre un petit bout, afin de le faire survivre.
Observer. C’est, en fait, ce que je voulais évoquer ici, après cette longue introduction. Ce métier apprend à observer, et mieux : il apprend qu’il y a toujours à observer.
Il est une famille de naturalistes dont j’ai observé une paire de spécimens et qui ne me plaît guère. A l’opposé du look écolo-baba cool-cheveux longs, genre guitare et herbe au coin du feu, il a les cheveux courts, les petites lunettes rondes et le manteau noir austère d’un personnage sérieux. D’une voix monocorde, il énonce les données, les statuts, les méthodos et les conclusions. Il prétend froidement que pour convaincre un élu de vouer un étang aux oiseaux d’eau, il faut amener le débat « sur le terrain dépassionné des statuts de conservation ». Moi, je pense qu’il vaut mieux l’amener à s’émerveiller.
Car observer, c’est s’émerveiller. Un pas sur le balcon : une sorte d’abeille rousse entre dans un petit trou. Quelques minutes plus tard, le trou est bouché de terre et après quelques recherches, on apprend qu’il s’agit d’une Osmie. Une ou deux de ces petites bêtes ont investi une quinzaine de trous d’un vieux meuble et l’année prochaine, le bout de bois verra éclore plusieurs dizaines de ces infatigables pollinisatrices. Et je vis que cela était bon. Un gros insecte bourdonne contre la vitre : un Hanneton de la Saint-Jean. Je sais ton nom, mon pépère ; te voilà familier.
A chaque pas, l’oeil accroche une bête ou une plante qu’il sait nommer – au milieu d’une foule d’anonymes car je suis tout le contraire d’une encyclopédie – relève un comportement curieux. On prend mentalement note de « saisir la donnée ». On le fera, ou pas. L’essentiel est de savourer le tableau. De décrypter la complexe chaîne, d’admirer la beauté d’un de ses maillons, l’ingéniosité d’un engrenage. Pour quoi passerai-je si je vous raconte avoir passé de longues minutes à regarder une Tétragnathe, c’est-à-dire une araignée, construire sa toile ? Bien sûr, la Tétragnathe n’a rien des énormes Tégénaires velues qui se déplacent dans un hideux grouillement de pattes sombres au plafond. Elégante, comme toutes les Orbitèles – les araignées à toile géométrique – elle ressemble à une étoile faite de brins d’herbe noués. Elle courait sur son disque de soie, disposant la spirale qui, croisée aux rayons, formera le filet et je la voyais distinctement prendre l’écartement sur la maille fraîchement posée avec deux pattes, le reporter juste agrandi sur le rayon suivant, puis y souder le nouveau tronçon de fil. Puis au-dessus de moi, une ombre, et le Circaète jean-le-blanc glissa lentement vers le sud.
J’observe et je m’émerveille. Etre naturaliste, c’est comprendre le sens de l’enchevêtrement des buissons, de la stridulation du criquet, comme du chant de la tourterelle ou du bond du Renard derrière la perdrix affolée. Savoir que c’est le long d’une haie qu’on a bien des chances d’entendre cliqueter le détecteur de chauves-souris, et imaginer l’aviateur minuscule louvoyant entre les branches, invisible, à un empan de nos têtes. Les successions écologiques ; les chaînes alimentaires ; la biologie, l’écologie des espèces ; toutes ces notions arides sur le papier blafard d’un cours de fac se gonflent soudain de vie et de sève. Pourquoi les Martinets se pourchassent-ils en bandes ? Pourquoi y a-t-il tant de Pins sylvestres aux cultures en terrasses abandonnées ? Qu’est cette boule hirsute sur la tige de l’églantier ? Inextricable ballet qui nous devient familier, dont notre oeil saisit, un jour, une saynète, kaléidoscope dont un reflet, soudain, l’accroche. Organisme infini dont on perçoit l’ample pulsation dans l’envol d’un criquet.
Pointe de l’Aiguillon, ultimes touffes de tamaris avant les salicornes et les spartines de la vasière marine. Sous le soleil de juin, une forme se découpe, les jumelles révèlent la Gorgebleue qui, indifférente à la chaleur, aux touristes qui défilent à deux pas de son buisson, chante son répertoire à la mélodie étrange. LUSSVE 9211, en code de base de données. Je vous épargnerai le code habitat à une lettre cinq chiffres.
Par chance, être naturaliste, c’est bien autre chose encore.
Observez, écoutez.
20:29 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, nature, naturaliste, ornithologie, oiseaux



