15.09.2008

C'est la fin de l'été

C’est une grande maison, une « maison de campagne », une « maison d’été » un peu vide, sur le plateau du Forez. Mais ce n’est pas le Forez qui occupe mes pensées ce soir. L’ordinateur diffuse du Debussy. Un livre sur la Grande Guerre m’a emmené à Royaumont. Dans cette vaste plaine là-bas qui roule sous la lune, et dresse, pathétique, ruines, clochers, sinistres pylônes. Je sens un vent glacé de nord-ouest les balayer. Chasser des nuages floconneux qui accrochent un rai de lune et puis s’enfuient, porter au loin la pluie et la tristesse. Oui, elle roule, ondule, frissonne et tremble la plaine de la France du Nord ; les champs pollués battent à l’unisson du coeur d’acier des vastes zones industrielles de la Région parisienne. La morne Picardie, le boueux Artois, la sinistre Champagne, ils sentent encore le froid et la mort. Vides, couturés d’autoroutes et de voies ferrées. Ils s’achèvent à l’Est dans un plat chaos de coteaux sévères, au biseau sinistre, drapés de bois noirs. Ici, point de montagnes bleues à l’horizon ; rien que de la boue. C’était là « ma » campagne. J’y marchais, même la nuit, cherchant une poésie dans une danse d’étoiles enfumées, déchirée du grondement sourd de réacteurs, déroulée au-dessus de champs trop vastes, de bourgs défigurés. Une miette de campagne ici et là. Un chemin, un buisson, un bosquet ; une côte qui voile pudiquement le laid hangar et préserve la vision séculaire du petit village blotti sous son clocher.

Nos voix éraflent un épais silence qui me pèse plus qu’il ne m’apaise. Epais ? Non, ce n’est qu’un illusoire brouillard derrière lequel vivent la famille, et le village. La lumière jaune des réverbères offre au fin clocher une belle lumière, paisible, comme un dessin pour enfant, sous le croissant de lune. Sous l’oeil clos des abat-son, l’oeil bienveillant de l’horloge cligne des heures de paix. Juste un chorus de grillons stridule la mélancolie d’un été mourant.  Une année de plus, depuis que la Terre est Terre.  Il y a déjà un mois que les Martinets ne fendent plus le ciel en rondes stridentes. Qu’on n’entend plus guère dans la ramure que l’appel plaintif du pouillot, les cris suraigus des mésanges. Les chants sont enfuis. « C’est la rentrée » a-t-on dit à Paris. Pauvres Parisiens ! ils ont retrouvé leur métro, leur banlieue, leur plaine morte et glacée. C’est la rentrée, la reprise du collier, c’est le Temps ordinaire ; le déclin, la disparition, la mort. Lumière adoucie, calme d’un lendemain de fête sur le plateau vert, tandis qu’au loin, dans la cité, s’agitent toutes les peurs d’une année de labeur  vaine et sans but qui recommence.

02.05.2007

Je n'aime pas le métro

 Ces lignes ont été écrites un jour de grisaille. Un jour pareil aux sept cent trente précédents, ainsi qu'aux sept cent trente suivants, qui m'avait ballotté sur plusieurs quais, dans le réseau d'une régie autonome dont la couleur est un bleu-vert facheune-victime et le logo, un figuré qui peut évoquer une tête levée vers un soleil radieux. Cette vision, je crois, est la plus cruelle ironie qu'on puisse voir dans ce monde-là. Ce monde qui bringueballe le monde tous les matins. Encore et encore et sans fin...

Il y avait, il y a, il y aura...

 

 

Le gros qui s’installe sur le siège à côté de toi, s’agite, se tourne, gigote, te repousse en multipliant les grognements : ‘spspspavraiça’, bref, te fait comprendre qu’il a droit à double place et que tu prends la sienne.

Les deux Blacks sapins de Noël, clignotant de toutes leurs guirlandes : maillot de foot américain floqué fubu, casquette formant l’angle réglementaire de trente-cinq degrés avec la direction de marche, mp3 cligotant de bleu, portable clignotant de rouge, pantalon surlarge boussouné, et diverses autres breloques, qui hurlent pour se parler vu qu’ils ont chacun le mp3 en route à fond. (Note : à quelques détails de marque près, ce modèle existe en blanc.)

Les deux Chinois qui transportent d’énormes sacs de riz pour quelque restau (au fait vous avez vu envoyé spécial…) dont le long débarquement sur le quai paralyse la porte jusqu’à la sirène fatidique.

Les quatre rombières caquetantes apparues en un clin d’œil autour de toi, haussant le volume de leur chorus de basse-cour jusqu’à ce que tu comprennes qu’elles ne pourront enfin se montrer leurs photos de week-end que quand tu auras vidé les lieux.

Les cinq Roumains traînant d’énormes sacs crasseux, qui se vautrent sur les sièges avec tant d’empressement que l’un d’eux n’a pas remarqué que tu étais assis sur l’un d’eux.

Les trois petits branleurs dont deux sont en haut de l’escalier et l’autre, dans la rame, tient ouverte la porte le temps qu’il faudra pour qu’ils descendent avec les dandinements de jars satisfait en vogue chez tous les porteurs du T-Shirt « Produit de banlieue ».

Le brave petit couple de nonagénaires tirés à quatre épingles, imprudemment tombés dans ce piège et qui seraient presque sympathiques sans leur propension à rester devant la porte, crainte d’aller plus avant dans les entrailles du puant reptile, alors que toi, tu voudrais sortir.

Le quadra qui à neuf heures du matin, traîne une valise sous chaque œil et une sacoche défraîchie sur les genoux, sa tête cahotant au rythme des ferraillements de la patache sur rails, promenant sur le lamentable décor le regard éploré d’un joseph d’arimathie de retable flamand.

La brave mama noire dont le diamètre et les oscillations transversales finissent par agacer quiconque tente désespérément de la dépasser dans un couloir.

Le quatuor de p’tits blancs BCBG, petites lunettes carrées, dont le papotage faussement discret tient à faire savoir au voisinage qu’étudiants d’une école de commerce très prestigieuse, ils ont à se raconter des loisirs qui ne sont pas ceux du menu peuple.

Le jeune con très attaché à parfaire sa démonstration de goujaterie, petit a se laisser tomber de tout son poids sur la barre verticale à laquelle s’agrippaient trois mains, petit b la délaisser pour se ruer sur un strapontin nonobstant la rame bondée, petit c après vidange, choisir un vrai siège pour son cul et un autre pour chacun de ses pieds, petit d reprendre un strapontin à l’approche du but afin de partir en le faisant claquer à toute volée au grand dam de l’assistance somnolente – et petit e, préférer la station suivante et rester bien campé devant la porte, main sur la poignée, toisant les mécontents d’un air de triomphe niais.  

Le quinqua en costard, toisant la plèbe d’yeux placés loin en arrière de la pointe de la bedaine importante, visiblement indigné de l’absence d’une première classe.

La masse amorphe et incommunicante, où seul un Jack Lang au mieux de sa forme verra le mêêêrveilleux brassage des peuples et des cultures donnant naissance, après  les Jules et les Prosper, à la France de demain, dos voûtés, visages mous, regard vitreux, qui sommes nous tous – mais dont l’un d’eux, peut-être, pense des lignes qui ressemblent à celles-ci où ton portrait est peu flatteur.

Le gros faux jeune, cumulant T-Shirt-baskets-mp3 et bedaine de quadra, qui sous une improbable tignasse lance à ce petit monde des regards aussi amènes que les réseaux de barbelés déployés autour de nos fors intérieurs.

La fille enfin, qui illumine le quai noirâtre de sa beauté et de sa grâce, qui s’assoit pile à deux sièges, bien en face… quand arrive un des individus susmentionnés qui, entre six places vides, choisit précisément celle qui intercepte le charmant point de vue.

 

Et il me faudrait encore parler de la lumière des couloirs, des guichetiers obtus, du bruit, de l’odeur, du bruit du marteau-piqueur… qui trépigne depuis ce matin gare de l’Est.

 

Je n’aime pas le métro parisien.