26.04.2009

Sentiment d'inutile

Notre époque est toute pleine de fort jolis discours sur le travail, l’énergie, le dynamisme, la motivation, les projets. « La valeur travail », « s’investir », etc etc, je ne compile pas ces poncifs dont le moindre discours des roquets qui nous gouvernent, ou rêvent de le faire, dégouline à dix par ligne. Tout cela est bel et bon.
La ruche bourdonne. Des milliards de Terriens jouent au parfait petit dynamique et jusque dans leurs loisirs, sont tout débordants d’énergie ; une énergie bien visible, publicitaire.
Qu’en sort-il ? C’est une autre histoire.
Que d’agitation ! Que de tours de Babel qui ne sont même plus tournées vers le ciel, mais vers elles-mêmes. Nos hauts temples ne sont plus destinés à s’élancer vers le haut, mais à être vus d’en bas ; à projeter vers le sol de lourds sacs d’écus, bien scellés, sur la foule. Le building de notre époque ne devrait pas être linéaire, mais en arceau, un arceau mobile dont une extrémité viendrait sans cesse frapper le sol, frapper les rues, frapper tout ce qui est plus bas avec la frénésie aveugle d’une pelleteuse folle.
Je regarde ces buildings ; je regarde ma table, mon ordinateur. Il est tout plein de mes buildings à moi, et je suis très plein d’eux. Ce blog en est. Certains dissipent leur énergie dans l’instantané, dans des orgies de chaleur et de lumière dont, le lendemain, il ne reste rien, parfois, pas même le souvenir. D’autres la mettent au service de l’accumulation perpétuelle de biens ; leur building est bien en arceau ; oui, encore plus pesamment recourbé vers le bas. Il tombe à genoux, s’écrase en panse obèse et satisfaite ; c’est, nous dit-on, la réussite, si cet arceau est en un point cerclé d’une Rolex.
D’autres encore, et ce sont parfois les mêmes, car l’un n’exclut pas l’autre, rêvent de quelque magnum opus. Ils se voient utiles ; ils se voient bâtir, lancer une flèche vers l’infini, comme autrefois, vers le ciel. Ils se voient bâtisseurs de cathédrales. Dans le secret d’un petit bureau, d’un atelier dissimulé, de quelques carnets, s’ébauchent des nefs, des choeurs, se colorent des vitraux. C’est le Journal, ce sont les Mémoires, c’est la nouvelle que l’on commence à écrire. C’est le blog que l’on crée, qu’on veut très philosophique. C’est le pinceau qu’on fait courir ; un rayon de soleil porte une inspiration, une forme de gris de Payne dépose sur quelque forme un élégant modelé, un coup de poignet énergique trace dans un ciel d’orage une déchirure azurée, et l’on se voit ne faire qu’un avec la couleur, comme Paul Klee.
L’on se voit en contact avec les plus grands de ces bâtisseurs, sur le seuil des temples vrais où des déambulatoires mènent à des Vérités, où des flux cosmiques radient par des baies aux formes symboliques.
Il suffit alors d’un rien. Tout à coup, le regard se porte sur l’agenda, qui porte sur ses pages mornes l’étroit carcan des habitudes. On se rappelle qu’on est dimanche après-midi, qu’il pleut, que demain il faut aller travailler pour ne rien construire du tout, jouer à « s’investir » et déverser sa vitalité dans un puits glauque et puant, faire semblant de croire qu’on construit ainsi un monde plus beau, plus propre, plus prospère. Les nuages se referment, la vision s’évanouit comme fumée ; flux cosmiques, art, vérité, tout cela semble, tout à coup, verbiage creux et ridicule ! Horrible chute de l’exaltation ! L’ange retombe d’une grande hauteur et pique invariablement dans l’ordure la plus ignoble : et il se prend de nouveau pour un porc grotesque.
Sur ses ailes pèse l’implacable sentiment de l’inutile.
Souvent, celui-ci empêche même toute ébauche d’envol. Un peu de fatigue, un vague mal de tête, alors, de ce temps libre concédé entre deux journées d’agitation, on ne fera rien. Pas une pierre à la cathédrale aujourd’hui, et le chantier reste aux fondations, boueuses, où n’errent que des passants encapuchonnés, frigorifiés et las. Peut-être que c’est là l’unique vérité ? L’inutilité absolue. Aussi bien du temps passé au chantier de la cathédrale, que des longues journées ordinaires où l’on cure des égouts.
Aussi vient la tentation de se laisser glisser ; poser sur un ciel lumineux, une montagne bleue le regard de celui qui sait qu’il n’a plus rien à faire ici-bas : lui seul vole, de toute sa légèreté ; mais lorsqu’il est parvenu aux hauteurs qui nous défient, il ne peut plus parler, et nous ne pouvons plus l’entendre.

19.07.2007

Le rêve de l'abbaye

Parmi les édifices qui ne me laissent pas indifférent, il y a les abbayes.
Au fond d’un vallon vert, dissimulée au creux d’un cirque boisé, ou bien égarée entre ciel et eau dans les marais, se dessine sur le ciel une forme ajourée, familière aux locaux, à nulle autre pareille. L’austère clocher-peigne, ou bien la tour polygonale, dresse vers le ciel un tracé harmonieux qui vient s’unir au cosmos, avec le bonheur serein, la douceur feutrée d’un crépuscule aux nuages de pourpre et d’or. Le carré de pierre descend déjà dans la nuit. Le soir a terni les pierres, refermé les corolles des fleurs du jardin, appelé les moines à la chapelle. Une cloche tinte.
Un soir, parmi une éternité, une abbaye.
Le carré, dans la symbolique médiévale, est l’image du monde terrestre. Le cercle, parfait, est le Ciel. Aussi la plus humble des petites absides, voûtées en cul de four, devient – regardez bien – la fusion de ces deux formes : l’Eglise, le Christ.
Terre-et-Ciel.
Et l’eau ?
Chaque abbaye a su la manier. L’eau de la source pure, qui chantait la Création au fond du vallon, l’eau de la mer qui montait depuis que Dieu l’avait séparée d’avec la terre au neuvième de tous les versets, les moines l’avaient soumise et rendue féconde : de canaux en lavoirs, de moulins en viviers, elle devenait sève et force du travail de l’abbaye.
Et tous étaient passés par l’eau du baptême.
Et le feu ?
Feu était le coeur des quelques ceux qui s’installaient, en ces ans troublés, au fond d’un bois, pour bâtir à la seule gloire de Dieu, et vivre, par l’eau, l’union de la terre et du ciel. Feu des défricheurs, et des forges, et feu parfois de l’abbaye ruinée – et feu renaissant des reconstructeurs.
Ainsi les quatre éléments étaient, eux aussi, en harmonie dans le carré de pierre.
Ainsi le carré était fait d’eux quatre et un moins pouvait arpenter le cloître et proclamer : « Un carré de cent pas nous suffit pour parcourir l’Univers. »
Ainsi volait leur pensée, du carré terrestre vers la sphère céleste, et ainsi dédiaient-ils au seul ciel ce que l’humanité, en ces âges sombres, engendrait de plus délicat et raffiné. Ainsi réalisaient-ils une harmonie.
Les bébés crient, disent les moines ; les hommes du monde bavardent ; les moines se taisent ; mais leur silence est peu de chose, car les saints chantent. Les moines chantaient pourtant.
L’harmonie est musique, ou bien l’inverse. L’harmonie était en la règle ; dans le travail de la terre ou dans le scriptorium ; dans les Heures ; mais elle était surtout, et elle demeure, dans la pierre.
Le chant des moines, ce fameux grégorien, mais aussi ces mille polyphonies qui faisaient vibrer les vieilles nefs, c’était la voix de la pierre assemblée dans l’harmonie qui montait au ciel.
Les arcs, les travées, les fenêtres se disposent selon la sainte symbolique. Voyez ces baies qui sont trois, ces travées qui sont sept et cinq, soit douze. Père, Fils et Esprit diffusent la lumière aux Douze tribus, aux Douze apôtres, au Peuple de Dieu. L’élévation est conforme au Nombre d’Or. La Divine Proportion, un virgule six cent dix huit et quelque, c’est celle de notre corps et de la nature. Voyez votre main : divisez la largeur de la paume par la longueur du pouce : 1,618. Votre palm – non, pas ce hideux appareil : votre pouce écarté de vos doigts fermés – par votre paume : idem. Et ainsi de suite. A fort peu près. Dessinez des rectangles et demandez lequel paraît au lecteur, le plus harmonieux : il pointera celui dont la longueur sur la largeur égale le nombre d’or. Ce n’est pas de la magie. Cela vient, peut-être, du carbone. Cette proportion est fréquente dans la Nature et nous paraît donc harmonieuse. Les maîtres d’oeuvre le savaient. Aussi les églises romanes, et notamment les abbatiales la respectent-elles. Aussi sommes-nous étreints au coeur lorsque nous y entrons.
L’or se déverse par des fenêtres sans ornements. Les derniers rayons du Soleil frappent une nef austère, aux vastes murs dépouillés. Les bas-côtés dessinent un clair-obscur, tantôt illuminés, tantôt laissés dans l’ombre. Quelque monstre, condamné à une éternelle réclusion dans la pierre d’un chapiteau, nous lance un oeil hagard. Ailleurs, une scène biblique. La forêt de piliers s’agence en un ordre parfait, une charpente à l’équilibre absolu. De la croisée du transept, nous apparaît cet agencement. Les quatre puissants piliers soutiennent la coupole à la croisée de laquelle se tient, nous le savons, la gracieuse tour lanterne, ou le clocher-mur. La nef et les bras s’élancent, puissants, mais pas impressionnants : juste « tels qu’ils faut ». Juste en harmonie avec le choeur qui tend ses baies arrondies à la lumière divine.
Pénombre sereine, crépuscule apaisant, une senteur d’encens, des voix chantant le grégorien. Ici vit une paix, comme ronfle doucement un feu. Plus qu’une paix : une joie, car Dieu est joie. Il n’est pas que méditation intellectuelle, ni repli monotone. Il est allégresse, fête, émerveillement. C’est bien l’émerveillement qui nous emplit, devant le Dieu fait homme, devant le Ressuscité, et devant les oeuvres de ceux qui portent du fruit. Ici, nous sommes au coeur d’un beau fruit de pierre, où ont battu des coeurs, des vies porteuses, elles aussi, de fruit. Des fruits parfois mûrs et pressés depuis des siècles – ou bien qui mûrissent encore.
Quand l’abbaye est ruinée, visiteur, songe à ce rêve, songe à ces vies, à ces mille flammes de foi qui ont brûlé ici d’amour pour Dieu. Que tu croies en lui ou non, tu ne peux les nier, elles. Respecte le rêve. L’abbaye est un rêve de l’homme. Que sera l’homme sans rêve ?

28.05.2007

Astronomie, vol au pays de l'infini

Autrefois, dans un passé fort lointain, je pratiquais l’astronomie. C’était au début de la dernière décennie du siècle dernier. On ne parlait pas d’Internet, ni de téléphones portables, ni de blogs, ni de SMS. Il n’y avait même pas encore d’appareils photo numériques. Les télescopes, justement, pouvaient commencer à accueillir ce qu’on appelait les caméras CCD, qui n’étaient ni plus ni moins que des APN dédiés à la photo astronomique.  

J’arpentais donc un univers qui fascinait tous les enfants, mais qui était pourtant principalement peuplé de retraités. C’est que l’astronomie est un loisir coûteux, et qui demande de la patience. Acheté l’instrument hors de prix, si le ciel daignait s’éclaircir, si l’on avait pu se rendre en quelque lieu épargné par la pollution de toute espèce, on le pointait délicatement, savamment. On opérait la « mise en station ». Puis à la lueur de quelque loupiote camouflée, l’on repérait sur la carte du ciel l’objet que l’on désirait observer. On le recherchait, lentement. L’oeil collé au chercheur – pour les non-initiés, il s’agit d’une petite lunette, parallèle au tube de l’instrument, qui par son vaste champ permet un premier repérage – on traquait avec patience, ou agacement, ou exaspération, le petit groupe d’étoiles que l’on savait baliser la présence du corps. Enfin, miracle ! dans l’oculaire du télescope, au milieu d’un semis d’étoiles à mille autres pareilles, avait surgi une forme grise. Ça y était. Vous pouviez annoncer triomphalement à la cantonnade : « J’ai M33 dans l’Triangle, si vous voulez. » Traduire : la tache grise, si vous la regardez bien, vous devinerez les bras d’une galaxie ; mais pas trop parce que mon télescope n’est pas bien gros ; c’est la fameuse galaxie qui se trouve dans la constellation du Triangle et je l’ai trouvée, regardez-la, mais vite, parce que ça va bouger. Ben oui, le ciel bouge, il tourne autour du pôle apparent, qui est comme chacun sait marqué par l’Etoile polaire qui indique de fait le nord, et si vous attendez trop, M33 va décarrer dans un coin et il faudra tourner quelques volants pour qu’elle revienne sagement au centre de l’oculaire.

Le défilé des badauds effectué, on la reprend, on regarde, quand même, et puis on passe à une autre tache grise. Car on l’a vite appris : les nébuleuses multicolores des beaux livres de la bibliothèque du quartier, ce n’est pas pour notre oeil. On l’explique, d’un air pénétré, aux béotiens : « les radiations colorées émises par ces corps sont très faibles. Pour les voir, il faut un appareil photo avec un très long temps de pose, parfois une ou deux heures. » On a d’ailleurs vite appris toutes sortes de sentences de ce genre du plus bel effet lorsque le champ d’observation est ouvert au sogenannte grand public. On les cloue à son discours comme une étoile de plus à la voûte. On écoute, satisfait, les « Aaah ! Ooh ! » dudit public épaté de cette science. En somme on se la pète. Ça ne fait de mal à personne, et comme en plus il fait noir, personne ne distingue votre tête. L’être admiré est une entité nocturne mystérieuse qui dispense la connaissance et les gens sont là pour ça. On n’en retire rien sinon le plaisir tout simple d’avoir répondu à une demande.

L’observation astronomique, comme je l’ai décrite, vous me direz que c’est aussi fascinant que la pêche à la ligne. C’est peut-être pour ça que dans certains clubs, les tranches d’âge concernées s’y ressemblent un peu. Ce serait une erreur. Une belle erreur de croire que l’astronomie pratiquée par le pékin moyen, c’est regarder du gris au milieu du noir et de temps en temps, étaler une pédanterie de mauvais goût.

Ce n’est pas n’importe quelle tache grise que l’on voit là, et le rêve est intact.  

On commence par apprendre les constellations. Alors votre regard change. La nuit, au-dessus de vous, il n’y a pas le noir piqué de points brillants. Il y a un Univers familier. Des formes que vous reconnaissez, dressées, pivotées, basculées, marquant par leur présence ou leur absence, ou leur position, le lent carrousel des saisons. Et l’on aime lire la venue de l’hiver dans la montée triomphante, au nord-est, de la majestueuse constellation du Cocher, étincelant au front du diamant Capella. On aime découvrir que dans un beau ciel d’été, la Grande Ourse est constituée d’étoiles si lumineuses qu’elle en flamboie. Le ciel devient votre élément et la nuit votre royaume ; un royaume de paix et de rêve sans limites.

Puis on pointe un télescope et on regarde. Et « M33 dans l’Triangle » n’est plus une image informe sur un écran de verre. On situe la constellation, on sait que ce coin-là du ciel est une fenêtre sur quelques galaxies, dont celles-ci. Des galaxies. Des univers-îles où peut-être se nichent cent Terres... D’où peut-être on regarde la nôtre, la spirale barrée, comme j’ai appris qu’était notre galaxie. Et allez savoir pourquoi, il me plaisait que notre galaxie fût une spirale barrée, et non une spirale ordinaire, pas un modèle complètement standard. Les galaxies sont rarement spectaculaires dans un télescope d’amateur. Mais il suffit de se pénétrer quelques secondes de ce que l’on observe là, pour être saisi d’un respectueux vertige. Le vertige de l’infini de l’Univers : ce n’est pas virtuel, ce n’est pas une photo, ma pupille est bien traversée par la lumière émise par des soleils d’un autre univers-île, il y a deux, cinq, dix millions d’années. Au-delà de tout, au-delà de notre minuscule humanité, se tient l’Univers... dans un infini silence baigné de lumière.

Le télescope tourne et voici un autre grand classique : l’Anneau de la Lyre. M57. Le temps est loin où je connaissais une grande partie des objets en M, du Catalogue de Messier. Peu importe. Je me souviens de l’émotion qui m’avait étreint lorsque j’eus pointé moi-même un télescope de 200 mm sur ce corps : un anneau de fumée dans les étoiles. Peu m’importait de savoir qu’il se trouvait à X millions d’années, qu’il eût été soufflé par une étoile agonisante. Il me suffisait de voler à travers l’oculaire jusqu’à cette étrange forme qui se tient, là-bas, au fond de la galaxie. L’Univers se peuplait. Défilent les amas, les nébuleuses ; Trifide, le Sagittaire, M27 « Dumb-Bell », une autre nébuleuse que l’on peut plus poétiquement appeler le Grand Sablier des Etoiles. Un sablier inaccessible, intouchable, au-delà de nos souillures, de nos vénalités, flottant dans l’Univers.

Le ciel est hors d’atteinte. Nous ne sommes rien qu’une tête d’épingle errant dans une immensité qui nous échappe totalement. Un peuple de corps que nous ne pouvons que vaguement connaître ; mais où la grâce d’un instrument d’amateur nous permet de plonger. L’agitation du monde s’oublie. Les télescopes sont braqués, sur le terrain ; on s’affaire en paix, on contemple. Le ciel ne va pas s’envoler ; rien ne peut venir le détruire. D’un clocher qui se découpe à peine sur le ciel clair d’été, un tintement sonne une heure tardive dont nul n’a cure.

Une tête d’épingle. Une tête d’épingle bleutée : c’est ainsi que m’est apparue Uranus. Puis Neptune, infime disque flou et verdâtre. Qu’importe. C’étaient Uranus et Neptune. Les mondes si lointains, les mondes des confins, sous mes yeux. Les mystérieuses, les dissimulées, les méconnues. Je posais mon regard sur elles et plus rien ne comptait que ces boules orbitant en silence.  Puis, je reprenais mon télescope, mon petit 115 mm dont j’étais si fier. Ce n’était pas rien de posséder, à quinze ans, son instrument. La monture était mauvaise, le chercheur malcommode. Mais l’optique était bonne et cette année-là, les anneaux de Saturne en étaient à leur ouverture maximale. Un soir de beau temps, tout m’apparut : le disque d’or, les larges anneaux, les ombres, les satellites. Plus petit que sur les photos de Voyager 2. Mais les anneaux de Saturne devenaient une réalité tangible ; un lien s’établissait entre moi et ce monde, tout cela prenait existence et vie et mon horizon s’élargissait jusque là-bas, jusqu’à la forme familière, enfin devant moi.  

Ce cher petit télescope était ma fenêtre ouverte sur l’infini. Par lui, je pouvais me réfugier dans une paix indestructible, une pureté, une sérénité que rien, jamais, ne pourrait souiller. Qu’il n’y ait jamais de mines sur la Lune ni de cités sur Mars. Laissez-les donc en paix, ces mondes. Mars : paysages, vallées, collines, aubes, ciel rosâtre. Moi, je l’ai vue comme une bulle de fumée, bien rouge, au milieu d’un semis d’étoiles, dans un ciel froid d’hiver, ce ciel froid qui étend sur les Monts du Lyonnais un velours piqué de mille diamants. L’un de ces diamants étincelait d’un éclat orangé. « C’est Mars. On va pointer Mars. » Mars était là, disque ocre, monde saisi entre les points anonymes des étoiles lointaines. Je suis en paix. Je vois Mars.

Le télescope est dans une caisse. Il y a bien longtemps qu’il n’a plus vu la lumière. Mais comme les étoiles, il a tout le temps d’attendre. Rien ne l’altère. Il se rouvrira et reverra le ciel. Je le reverrai. Nous y retournerons.

11.05.2007

Le temps est une distension de l'âme

Le temps est une distension de l’âme

Il paraît que c’est Saint Augustin qui l’a dit. Ah, c’est vrai, il ne faut plus dire Saint Augustin, mais Augustin de je ne sais plus quoi, sinon, c’est un manquement potentiel à la laïcité, et ça peut froisser les communautés. Ce n’est pas grave. Saint Augustin et je vous merde, à pied, à cheval et en trottinette à vapeur. Il disait que le temps était une distension de l’âme, du moins je me rappelle de ce titre, écrit sur mon livre de philosophie de terminale – je n’en ai plus fait au-delà. Je m’en rappelle à quatorze ans de distance. C’est long, quatorze ans. Ou bien ce n’est rien. Tout dépend de l’âme.

Qu’est-ce que le temps ? Bien sûr qu’on peut le mesurer, et encore, Saint Augustin ne le savait pas mais des fois il varie. Eût-il su que le temps est plus long d’une fraction près d’une montagne, que ça n’aurait sans doute pas changé son discours. Le temps, il a d’abord la longueur qu’on ressent. Rien d’incroyable, vous me direz, le poids, la température c’est pareil. Possible. Mais essayez donc de voyager en pensée dans cent kilos de fonte. Ça n’est pas très enrichissant. On voyage par contre fort bien dans le temps, tel qu’on s’en rappelle, de même qu’on le ressent, tel qu’on le perçoit. Et là, c’est le drame. Où sont les règles ? On dit qu’il suffit de s’occuper pour que le temps passe. Oui, mais... Essayez donc de réfléchir à votre vie en regardant une pendule. C’est un déferlement. Plus d’idées vous traversent l’esprit que vous ne seriez capable de les noter ou même de les taper sur un clavier. Vous n’en avez pas le temps. Cent mille mots à l’heure, une vie, une philosophie s’égrène en quelques secondes dans votre cerveau. Et l’instant d’après, tout est oublié. Le temps qui dévore tout, a dévoré le temps...

Que de fois l’on voudrait revenir en arrière ! Notre quotidien envahi d’appareils enregistreurs, nous rêvons de rembobiner, de reprendre une partie sauvegardée, ou d’enregistrer soigneusement un bon moment afin de repartir de là, si d’aventure la suite nous faisait déchanter. Car l’avenir est fait de désenchantement. On parle bien plus de lendemains qui déchantent que de lendemains qui chantent. Nous sommes en un siècle où l’avenir n’est plus qu’inquiétudes et incertitudes. Il sera dur et tout peut s’y écrouler, en revanche, nous ne parions pas sur les chances d’y voir grand-chose se construire. Toute maîtrise est enfuie. Nous connaissons notre présent et pourtant sa complexité nous étourdit. Plus personne, plus aucun gouvernement ne peut sérieusement prétendre – bien qu’il le fasse, par jeu, au moment des élections – avoir barre sur quoi que ce soit. Le monde de demain se construit indépendamment de la volonté de chacun et même de tous. Les tendances lourdes éclosent, s’imposent, pèsent et se volatilisent au profit de la suivante en quelques années, voire en quelques mois. Les quelques espoirs portés appartiennent déjà au Passé. L’avenir retourne au brouillard. Tout au plus en attend-on qu’il ressemble au présent. Mais ce serait miraculeux, aussi n’y croit-on pas trop. Meilleur ? Certainement pas... Changer autrement qu’en renonçant ? Encore moins... Il n’y a débat que sur ce que l’on acceptera de perdre. Le temps s’apprête à nous dévorer. L’avenir ! Autrefois, dans le passé... c’était le monde que l’on bâtissait. C’était un temps meilleur, de paix, de progrès. D’un progrès qu’aucun revers de médaille n’entachait. De plus en plus de gens mangeraient à leur faim, toujours plus de maladies seraient guéries, le travail serait moins dur, les guerres plus rares. On pourrait écrire une histoire du sentiment d’avenir. On parlera au passé de l’avenir prometteur.

Pas étonnant que le passé prenne des allures de refuge. Pour tous et pour chacun. Enfin, pour chacun... Pour moi, oui. Cela m’est propre. Un passé sans cahots, sans souffrances autres que maîtrisées, sans mauvaises passes autres que franchies. Je peux l’arpenter sans risque, comme un univers où je sais que « tout s’est bien terminé ». Du moins puis-je faire le tri, et choisir de le voir ainsi. Le passé : j’en tourne les pages comme un album coloré. Tel morceau de musique me renvoie, me replonge dans une époque de ma vie. Refuge sans risque. Parmi les pages duquel, d’ailleurs, je privilégie encore celles qui furent, authentiquement, des refuges ; groupes d’amis, périodes de repos qui furent le havre de paix, l’abri où l’on panse ses blessures. J’y cherche surtout la clé. La clé qui me permettait de vivre, de trouver de précaires équilibres. Voyons, là je me sentais bien ; je me sentais à ma place, et maintenant plus... Pourquoi ? Et bien, je n’ai pas la réponse. Le temps l’a dévorée aussi. Que de voyages, que de survols à travers tous ces espaces traversés. En vain.

La métaphore d’usage voudrait que je compare l’avenir à une forêt sombre et touffue. Mais je suis naturaliste et pour moi, une forêt sombre est surtout grosse de richesses biologiques, d’espèces rares, de milieux perdus, une perle de nature où l’écologue décrypte les ordres solennels et infiniment lents dans le désordre apparent des branchages, des chablis, des ronciers. Je le comparerai donc à quelque quartier immonde, univers minéral grouillant d’une vie âpre et sans pitié – et surtout sans espoir. Dans la forêt, l’arbre qui tombe, arrachant l’entrelacs des lianes, broyant le tapis de délicates pervenches, est un espoir. L’espoir des essences de lumière qui grandiront dans la trouée, des oiseaux qui s’y percheront, du bois qui sous le bec des Pics et les mandibules de quelques larves, poursuivra sa vie dans une réincarnation qui n’a rien de mystique. Au fond d’une banlieue sombre, on peut toucher le fond du désespoir, et aucune destruction n’est porteuse d’une chance de rédemption. Comparons donc l’avenir à une ville dont nous ignorerions combien de quartiers ressemblent à ce cauchemar. Le présent ? C’est une jungle, mais une jungle humaine, entrelacée, agressive, rapide et implacable comme un noeud autoroutier. Le bruit, la vitesse, l’énergie, jaillissent de partout et portent des coups. On s’y oriente à grand-peine, risquant la perte de contrôle à la première pause ; et pourtant, il n’y a pas d’autre issue qu’en continuant. C’est l’enfer du claustrophobe piégé dans un embouteillage, un soir. Derrière son volant, seul, il hurle qu’il veut sortir. Le refuge qu’il finira bien par atteindre se révèlera piètre rempart contre le prochain coup.

Aussi le passé est-il un jardin. Bien ordonné dans ma mémoire, il se pare des couleurs de mon choix, et j’irai dans les allées qui me plaisent, et je délaisserai les autres, s’il me plaît. Immense est ce jardin. Il grandit chaque jour ; et à ses angles, se trouvent des pavillons meublés de doux hamacs, qui ont nom Regret et Mélancolie. Mélancolie du regard porté sur ce vaste parc qui décline à mesure qu’il grandit. Chaque jour, un massif de plus tombe dans l’ombre et la poussière ; et surtout, on le parcourt désespérément seul. Ceux qui ont peuplé ces chemins sont loin. Parfois eux aussi, déjà dans la poussière. Regret de n’avoir pas fait du présent ce jardin. S’il l’est, il ne nous est jamais donné de le voir à temps. Un jour, il ne restera plus que ces jardins, et sur terre, que le noir quartier. Dans le pavillon du regret, on parlera d’un vieil homme barbu qui racontait qu’il y avait un jardin qui s’appelait la terre.