16.11.2009

Un soir

C'est un de ces soirs où, sans que l'on sache trop pourquoi, il semble faire plus sombre et plus froid. On n'a pourtant pas mal digéré, ni relu de vieilles lettres. On ne s'est pas regardé et trouvé vieilli dans le miroir. Rien n'est vraiment différent d'un autre soir de la semaine. Le téléphone a même sonné. Mais on ne sait pas pourquoi, une sorte de chape sinistre est là, pesante.

A la sortie des bureaux, il faisait beau ; Lyon glissait dans un soir d'hiver, un soir de lumières dorées sous un ciel d'un bleuté léger. Rien de cet entre-chien-et-loup qui oppresse, qui panique le malade qui, ayant dormi tout l'après-midi, se réveille d'un rêve poisseux, pour découvrir le jour enfui sous une pénombre de tombeau. Non. Ce soir a débuté comme tous les autres ; mais quelque chose ne va pas. Les murs ne sont plus blancs mais blafards. On lutte ; on allume toutes les lumières ; mais elles n'apportent ni vie, ni chaleur aux pièces qui semblent, soudain, vides. Les luminaires les plus jaunes sont ternis, cadavéreux.

On peut mettre de la musique. On choisit soigneusement les disques ; mais rien à faire : leur chère magie n'opère pas ; en fait, quelque volume qu'on choisisse, le son est à peine audible, englouti par le vide et le silence. Comme si quelque Horla terrifiait les musiciens et que ceux-ci n'osaient plus jouer qu'en sourdine.

On voudrait parler, mais les mots s'étranglent dans le même silence, et l'on ne trouve rien à se dire.

Comme il a beaucoup joué, le chat sommeille. On aimerait, maintenant, entendre ses miaulements, qui agaçaient tant il y a deux heures.

On mange un chocolat, on boit un verre de vin, ce qu'on peut pour se réchauffer le cœur. Mais l'heure tourne et c'est elle qui le glace. Il est déjà vingt-deux heures. L'ombre des soucis du lendemain matin s'étend déjà, affadissant encore la pâleur morne qui règne en étouffant despote.

Même sur Internet, les conversations s'éteignent, touchées par la même ombre.

Désoeuvrement mortifère. La poésie suffoque, elle dort de ce sommeil morbide, râle de cauchemars.

Nous sommes deux - et pourtant cette torpeur glacée a nom : solitude. Ce désert de sons, cette sécheresse de couleurs, je les reconnais. Ils m'étreignaient au crépuscule, dans mon appartement de célibataire. Rien ne brisait leur étreinte.

Musique : Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, par Jean-Claude Malgoire. Ces éclats de trompette, ces fiers chœurs baroques sont aptes à lacérer le voile. Derrière lui, ils doivent rouvrir des horizons de nuits de décembre ruisselantes d'étoiles, de lumignons multicolores, de kaléidoscopes étincelants, sucrés comme un Noël d'enfant. On se prend à rêver de la chaleur d'un prêche de Nativité, de la joyeuse ferveur d'un chant traditionnel, ou bien moderne et rythmé, d'une communauté. De la douceur d'une table accueillante. Tout cela, c'est pour dans trente-huit jours.

Le disque enchaîne, ce n'est pas un hasard, sur une Messe de minuit, du même compositeur. De la même paix éclatante et joyeuse, des mêmes ors chaleureux. En cette nuit-là, nous nous plaisons à songer que les étoiles mêmes ont dansé.

Les murs sont plus jaunes et plus doux. Ils ont reçu une nouvelle petite tache de couleur. Nous parlons. Il est tard, mais l'ombre recule.

Charpentier deux. Peur zéro.

 

03.11.2009

Automne-hiver

A peine le temps de vivre l’automne, et nous voilà déjà en hiver.

J’exagère. Cette année, l’automne s’est bien annoncé. Le jour de la rentrée des classes avait pris soin de se parer de son costume traditionnel, dans tout son folklore : il faisait gris, humide et froid, l’un de ces temps où l’on frissonne du plaisir tout simple d’être douillettement assis du bon côté de la vitre où la pluie crépite – même sous les mornes néons d’une salle de classe. On regarde au-dehors les marronniers qui jaunissent, et finalement, la date de la mort de Louis XIV rentre un petit peu plus facilement.

Nous avons même eu des couleurs. Cette année, le feu d’artifice de jaunes, d’orangés et de rouges cuivrés n’a pas fait long feu. Le soleil déclinant a su les accueillir, chaque jour différents, et c’est au-dessus d’une colline de Fourvière toute tissée d’or qu’un beau jour, nous avons remarqué que la lumière était devenue une authentique lumière d’automne. Vous savez, c’est un peu le même bleu profond qu’en été, mais les façades pastel sont baignées de rayons plus jaunes, plus obliques, plus doux. Les couleurs, alors, sont d’une chaude richesse ; et puis le vent se met au sud. Il dévoile quelques heures les Alpes, proches à les toucher ; et tout Lyonnais sait que ce n’est pas très bon signe. Le ciel n’en finit plus de s’embrouiller de longs filaments gris, qui s’enchevêtrent et s’enroulent, jusqu’à recouvrir tout l’horizon d’un feutre épais et morne. Le lendemain matin, le soleil s’en extirpe avec peine ; il découpe la silhouette des sommets, bleu d’ardoise sur un fond d’un rouge terne ou d’un jaune brûlant, mince déchirure, vite recouverte, étouffée par la grisaille. C’est un jour morne comme un lendemain de fête.

Puis le vent oblique à l’ouest, déverse sur la ville un carrousel de nuages éperdus, sombres comme un soir de décembre, les déchire – et le ciel se rouvre : un peu plus clair et un peu plus froid.

Il y a quelques jours, du haut de l’esplanade de Fourvière, j’ai regardé les Alpes, rosies par le soleil couchant, se laisser paisiblement voiler par une brume couleur d’ardoise et s’abîmer dans la nuit. Au pied de la colline, dans l’air limpide, les feux des files de voitures, les éclairages urbains scintillaient comme des étoiles une nuit de grand froid. Le lendemain, mon trajet de retour quotidien s’effectua dans la nuit ; je retrouvai la basilique illuminée de fauve, la tour écarlate : c’est l’hiver.

Là-haut au sud-ouest, dans les Monts, ou sur le plateau qui s’incline vers l’ouest et le Forez, les bois déguenillés ne retentissent plus de la chute sourde des bogues des châtaignes. Le pas écrase des feuilles humides et glacées sur les chemins aux ornières millénaires. L’oreille exercée perçoit un tintement métallique cadencé comme une comptine, l’œil repère trente petits fuseaux noirs contre la voûte de plomb : venus des taïgas lointaines, les Tarins sont de retour. Un son plus grinçant révèle le Pinson d’Ardenne. Le plateau déroule ses lourdes croupes, ses buttes coiffées d’un bois ou parfois de l’église d’un tout petit bourg. Mosaïque de prés et de champs, toile des chemins de mille ans, ponctués de mille croix. Au sud, les crêtes puissantes du Pilat. Vers l’ouest, les hauts du Forez barrent l’horizon ; mais là-bas au loin, une forme bleutée plus abrupte intrigue, lointaine : n’est-ce pas là le Mézenc ? Plus près, tout autour, un monde de villages et de collines emplit l’espace. Nous sommes bien dans le Rhône : et pourtant, le silence. L’écologue rabroue le poète : cultures, prairies, hameaux, certes, ce n’est pas la nature ! Tenons-nous en à la campagne. On peut même montrer au poète, là-bas sur le toit, cette petite forme ronde : la Chouette chevêche veille sur son domaine.

La route du retour est parfois difficile. On a beau ne plus être l’enfant qui demain matin, reprendra le cartable et la route de la cour grise et sans arbres, la redescente du plateau a des allures de retour de vacances. Allons, Coise, à samedi prochain.

20.07.2009

Lumières

L’été est venu vite et le voici presque passé. Cela vous étonne ? Pourtant, regardez bien.
Il y a bien des années, au début de la dernière décennie du siècle dernier, notre prof de philo nous avait raconté l’histoire d’un quelconque homme de lettres qui serait entré dans une boulangerie en lançant « Belle lumière, aujourd’hui ». Et ricanait à l’idée d’une réaction ahurie de la vendeuse. Cela m’avait surpris de lui, et puis je n’y croyais pas, et n’y crois toujours pas. Une vendeuse a bien le droit de voir changer la lumière de jour en jour. Surtout si elle habite Lyon, et qu’elle traverse tous les matins la place Bellecour, et regarde chaque jour comment le soleil levant frappe la Colline de lumière.


Nous étions presque mi-mai, et lorsque je faisais, moi, ce trajet, je voyais ce ciel encore printanier. Oui, au zénith, il y avait déjà quelque chose de ce bleu profond de l’été, mais plus bas, sur les collines, les immeubles se dessinaient sur un azur clair, presque cyan, léger, transparent, tout de fraîcheur – frais comme le matin pur après les averses de la nuit, comme un ruisseau ou une source.
Mais pendant ce temps, sous un soleil déjà ardent, la végétation explosait ; les feuilles vert tendre avaient jailli comme des jets d’eau, au flanc de la colline, sur la place ou sur les quais, avaient crû, déployé leurs palmes, et depuis, chaque jour, le ton changeait, les verts devenaient chaque jour plus vifs, plus brillants, plus chauds enfin. En quelques jours à peine, le printemps déroula ainsi toute sa palette et dès le vingt mai, les feuillages avaient acquis leur ton d’été, profond, accompli. Le ciel n’avait pas encore accompli sa mue, et la lumière hésitait chaque matin entre tourbillonnant printemps et paisible été. Sur la Vierge dorée, elle tombait encore trop crue, trop froide.
Ce fut l’affaire de quelques jours et nous avons retrouvé l’éternel second tableau de l’année. Sous un ciel immense, presque trop bleu, mûr comme un fruit, et comme lui gorgé de chaleur à en être lourd, Fourvière est blanche, d’un blanc de chaux, un blanc de poussière de canicule, un coup de pinceau doré, lui aussi, presque trop jaune et trop vif ; puis des verts d’émeraude sombre cascadent jusqu’à Bellecour, dont le sol rouge répond au bleu et équilibre toute la composition. Lyon l’été, suggérée par cinq traits de pinceau. De lourde peinture à l’huile, après la fraîche aquarelle du printemps.


Les fleuves, eux aussi, se déroulent dans le silence, aussi immobiles, aussi bleus que le ciel, et cessent bientôt de véhiculer la fraîcheur que nous étions tous allés quêter, puis guetter en vain, sur les quais dont la blancheur blesse les yeux. Belle lumière aujourd’hui. Sans doute. Les mille couleurs de nos collines brillent de couleurs plus vives qu’à aucun autre moment de l’année, écrasées de chaleur. On se prend à attendre l’orage, à espérer que crève un de ces énormes nuages, monstrueusement boursouflés, montés des quatre coins de l’horizon ; tout en sachant qu’il n’en sera rien. Il faudra plus de tumulte pour que soudain, le noir surgisse au coeur du tableau ; noir d’ardoise détrempée sur laquelle la basilique blafarde accroche un dernier rayon ; gris violacés de ces étranges mamelons tourmentés qui, soudain, crèvent en écharpes grises, déversées, tambourinantes sur les toits qui étincellent, dans un grondement. Souvent, la pluie est juste moite et tiède.


Ce matin, le ciel était bleu, et vide. Si vide et silencieux qu’on eût déjà dit un de ces petits matins des tout derniers jours d’août, ces jours qui sentent « la rentrée », c’est-à-dire la fin de la fête, le déclin et la chute d’un âge d’or si vite vieilli. J’ai levé les yeux et j’ai vu ce qui n’allait pas : les Martinets sont partis. Il en était à peine une dizaine, là-haut, taiseux fantômes. En une semaine, finies, enfuies les rondes stridentes qui transformaient le ciel en une immense scène de ballet ; finies les voltiges, finis les petits arcs noirs sifflant au ras des toits qui avaient annoncé à tous les écoliers la venue prochaine de la saison de liberté. Nous ne sommes que le 20 juillet ; l’été n’a même pas un mois, et déjà il a pris ses premières rides. Il y a déjà bien des jours que presque tous les chants d’oiseaux se sont tus. Seuls s’obstinent quelques fauvettes et pouillots, qui jouent parfois, très tôt, d’un flutiau triste. Désormais, les couleurs chaudes se feront, chaque matin, un peu plus mélancoliques. Aujourd’hui, un rai de soleil trop blanc m’a détrompé : c’est bien l’été. Mais nous allons glisser, en silence, dans le déclin, le recul des jours, le recul du comput des vacances pour les travailleurs fatigués ; la descente a commencé. Les feuillages, désormais, n’ont plus d’autre avenir que de ternir, sécher, se racornir. Un matin, nous nous dirons : belle lumière aujourd’hui ! et nous découvrirons qu’elle est plus douce, plus jaune. Qu’il n’est plus question de plages, ni de hautes montagnes où l'on touche le ciel, mais de partir dans les Monts tout proches, écraser les feuilles sèches d’un pas lourd, sentir la mousse humide, les champignons, vivre de petites évasions ordinaires, et le lundi matin, de reprendre le collier. Dans la haie, le rougegorge, couleurs à l’unisson de la forêt, sera le dernier à ciseler sa petite phrase de givre. Ce sera l’automne. Le compte à rebours a déjà commencé.

26.04.2009

La pluie

Deux notes en un seul jour ! Que m'arrive-t-il ? Je n'en sais rien, mais j'écris...

 

Un simple dimanche de pluie. Nous restions sur quelques magnifiques journées ; vendredi c’était presque l’été dans le sud des Monts du Lyonnais. Les versants exposés au soleil se gonflaient de chaleur, sous un ciel éclatant, et c’était toute la polychromie de notre beau département qui se déployait. Verts scintillants et profonds portés par le réseau des troncs et des branches aux teintes soudain devenues chaudes ; une touche de jaune d’or à chaque genêt ; semis de pourpre des silènes, des pulmonaires, ocre des chemins, constellations de maisons claires ou rosées, sous ce bleu profond, à peine adouci d’un voile de brume ; et, mais oui, le concert des grillons.

Hier des masses de plomb ont roulé au-dessus des Hauts du Beaujolais ; sombres au-dessus des pins sombres, des fermes aux murs de ce porphyre rouge couvert de mousse tendre, des villages qui sont ici perchés sur un piton au coeur des crêtes noires. Quelques gouttes, et l’alouette interrompt ses cabrioles, le bruant se tait, seule la Fauvette protégée par l’épais sous-bois lance au début de l’averse ses notes fraîches comme un matin de mars.

Et cet après-midi, nous sommes en ville, et il pleut. La rue est grise, le trottoir est gris, suintant d’une eau crasseuse, et l’on n’entend que le fracas des voitures qui errent sans but dans un bruit d’éclaboussures.

Mais non ! Dans le jardin d’en face, ce jardin en sursis, un merle s’est mis à chanter, insoucieux de la pluie, insoucieux du trafic, insoucieux de toute la laideur du terne Villeurbanne, insoucieux de l’ennui des hommes cloîtrés avant que de reprendre le collier, il lance, il projette sur le ciel ses gouttes à lui, gouttes flûtées, plus brillantes, plus légères, plus belles que la pluie sur la ville.

Un camion passe et lance on ne sait pourquoi un sifflement de vapeur qui déchire les oreilles. Un deux-roues porte l’estocade de son raffut prétentieux et inutile. La brève éclaircie s’est refermée, le merle s’est tu.

Des formes encapuchonnées passent d’un pas agacé. La pluie bat les feuilles dont le vert demeure beau. Elle bat les tuiles dont le brillant attire. Un jardin est beau, même sous la pluie. Mais puisqu’il n’y a rien à faire, puisque tout est inutile, fors le chant du merle, pourquoi tant de voitures dans cette rue morte ? Pourquoi jamais trois petites secondes de répit ?

La pluie forge une cage où la rêverie est recluse, tourne en rond, sans fin. Le bruit la martèle, la torture. Elle ne peut aller plus loin que de l’autre côté de la rue, où le merle s’est remis à chanter. La poésie ne brise plus le couvercle des nuages, le poids de l’ennui, le verrou de l’habitude. Et rien n’a été fait.

Le soir tombe, silencieux et glacé, comme la pluie, qui n’a pas cessé.

15.09.2008

C'est la fin de l'été

C’est une grande maison, une « maison de campagne », une « maison d’été » un peu vide, sur le plateau du Forez. Mais ce n’est pas le Forez qui occupe mes pensées ce soir. L’ordinateur diffuse du Debussy. Un livre sur la Grande Guerre m’a emmené à Royaumont. Dans cette vaste plaine là-bas qui roule sous la lune, et dresse, pathétique, ruines, clochers, sinistres pylônes. Je sens un vent glacé de nord-ouest les balayer. Chasser des nuages floconneux qui accrochent un rai de lune et puis s’enfuient, porter au loin la pluie et la tristesse. Oui, elle roule, ondule, frissonne et tremble la plaine de la France du Nord ; les champs pollués battent à l’unisson du coeur d’acier des vastes zones industrielles de la Région parisienne. La morne Picardie, le boueux Artois, la sinistre Champagne, ils sentent encore le froid et la mort. Vides, couturés d’autoroutes et de voies ferrées. Ils s’achèvent à l’Est dans un plat chaos de coteaux sévères, au biseau sinistre, drapés de bois noirs. Ici, point de montagnes bleues à l’horizon ; rien que de la boue. C’était là « ma » campagne. J’y marchais, même la nuit, cherchant une poésie dans une danse d’étoiles enfumées, déchirée du grondement sourd de réacteurs, déroulée au-dessus de champs trop vastes, de bourgs défigurés. Une miette de campagne ici et là. Un chemin, un buisson, un bosquet ; une côte qui voile pudiquement le laid hangar et préserve la vision séculaire du petit village blotti sous son clocher.

Nos voix éraflent un épais silence qui me pèse plus qu’il ne m’apaise. Epais ? Non, ce n’est qu’un illusoire brouillard derrière lequel vivent la famille, et le village. La lumière jaune des réverbères offre au fin clocher une belle lumière, paisible, comme un dessin pour enfant, sous le croissant de lune. Sous l’oeil clos des abat-son, l’oeil bienveillant de l’horloge cligne des heures de paix. Juste un chorus de grillons stridule la mélancolie d’un été mourant.  Une année de plus, depuis que la Terre est Terre.  Il y a déjà un mois que les Martinets ne fendent plus le ciel en rondes stridentes. Qu’on n’entend plus guère dans la ramure que l’appel plaintif du pouillot, les cris suraigus des mésanges. Les chants sont enfuis. « C’est la rentrée » a-t-on dit à Paris. Pauvres Parisiens ! ils ont retrouvé leur métro, leur banlieue, leur plaine morte et glacée. C’est la rentrée, la reprise du collier, c’est le Temps ordinaire ; le déclin, la disparition, la mort. Lumière adoucie, calme d’un lendemain de fête sur le plateau vert, tandis qu’au loin, dans la cité, s’agitent toutes les peurs d’une année de labeur  vaine et sans but qui recommence.

15.10.2007

L'automne à Lyon

Samedi après-midi, je marchais dans Lyon. Il faisait gris, il faisait frais. Un vrai temps d’automne, un vrai jour d’octobre. Un simple jour d’automne dans Lyon.
La brume masquait les couleurs qui commencent à envahir les pentes. Bientôt la colline de Fourvière sera dorée, comme la Croix-Rousse est rose de ses vieux immeubles. En automne à Lyon, la grisaille est grosse de l’explosion de coloris et de lumières que sera décembre, le mois d’or. Doucement, les marronniers de Bellecour laissent échapper feuilles et fruits sur les terrasses de moins en moins peuplées. Les passants courbent le dos sous le vent lorsqu’ils traversent la grande place, s’inscrivent en longues colonnes en direction de mes repères familiers, rue de la République, rue de Brest, quais de la Saône. Les deux fleuves sont d’un jaune de torrent en colère, lèchent leurs quais, malmènent les piles des ponts. Sur les galets du pont Galliéni, la bergeronnette au ventre soufré est de retour ; je reconnais ses cris liquides et glacés, sa silhouette frétillante, je la vois s’envoler, dessiner une boucle au-dessus du Rhône en crue, puis revenir quelques mètres derrière moi, sur le tronçon de quai qui sera son territoire le temps d’un long hiver. Un coup de pinceau jaune sur le gris.
Le vent balaye les rues et me pousse à travers la ville. Les élégantes rues commerçantes soulignent de lumières les façades, la pierre, l’ardoise, la tuile. Encore quelques semaines et elles se pareront de mille guirlandes et nous entrerons dans le mois d’or. Les vélos sont moins nombreux, les marcheurs plus rares sur les quais, mais la ligne du Rhône s’élance toujours, charpentée par l’élégante ferronnerie des ponts, entre les dômes de l’Hôtel-Dieu et des universités. Elle court vers le nord-est où l’horizon annonce la Dombes aux mille étangs, qui doivent être déjà peuplés de canards migrateurs au long cours.
Je traverse quelques ponts en frissonnant. On commence à rêver de crêpes chaudes, d’entrer dans un restaurant comme pour s’y mettre à l’abri. Bientôt reparaîtront les séculaires marchands de marrons grillés. Alors remonteront les parfums de l’enfance.
De la gare Saint-Paul, des trains vénérables s’inscrivent sur fond de clocher avant de cahoter en soufflant vers les monts du Lyonnais. Je me vois prenant l’un d’eux pour les collines, là-bas où le peintre de l’équinoxe place lentement, sur la vaste toile verte, des touches d’or et de feu de plus en plus nombreuses. Les hêtres, les cerisiers, les chênes font chorus à la pierre dorée des églises.
L’automne à Lyon, c’est le temps des promenades dans les Monts. On suit un chemin dont le profil curviligne traduit l’ancienneté ; serpentant de col en col, souligné de murets de pierre, dallé de granite portant çà et là la trace d’ornières millénaires, c’est bien un de ces vieux chemins où marchaient déjà, peut-être, nos ancêtres les Gaulois. L’humidité perle aux feuilles des châtaigniers, sur la mousse, sur les fines branches des jeunes hêtres. C’est le temps des champignons. L’odeur de bois mouillé signale leur présence, dans les sous-bois que les feuilles d’automne rendent multicolores. Parfois, un bruit de branches brisées – on a effrayé un chevreuil, dont la silhouette fine s’enfuit, là-bas dans les fourrés. L’enfant de la ville se redécouvre campagnard ; il emplit triomphalement un sac de supermarché de sa récolte, se pique sans rechigner aux bogues, interroge son père sur tel champignon suspecté de toxicité. La belle amanite tue-mouches restera sous les sapins, ornant de ses couleurs éclatantes le tapis d’aiguilles. Les châtaignes s’empilent dans le sac où elles font un bruit de galets sous la marée. Ce soir ne sera pas tout à fait comme les autres. On rentre par le chemin que lentement, recouvrent la brume et le silence. A peine si un rouge-gorge fait entendre son chant au ciselé mélancolique. Lui aussi est brun et rouge, au coeur des feuilles roussies. On s’en retourne à Lyon, que la grisaille n’a cessé d’étreindre de toute la journée. C’est l’automne. Demain, il faudra aller à l’école. Mais d’abord, on va vider sur la table le sac contenant les châtaignes et les champignons ; la cuisine s’emplira de l’odeur sucrée des premières, ou du parfum âcre des seconds ; on ressentira la chaleur dorée du soir, et tout sera bien.

11.07.2007

Une odeur bleue

Au pied de l’immeuble, de l’autre côté du parking, il y a un pavillon. Comme il fait frais, on y a rallumé la cheminée. Par la porte-fenêtre ouverte, entre une odeur de feu de bois.
Une odeur bleue.
Une odeur peut être bleue. Comment appelleriez-vous cette odeur qui se déroule en volutes, qui crépite, qui ondoie, qui caresse d’un ruban ardoisé l’air froid et rappelle des veillées dans la pénombre ? Elle est bleue comme le soir.
Il y a aussi l’odeur brun acajou, et brillant, de la pipe qui s’exhale dans un vaste bureau, tapissé de livres trop savants, de bibelots africains poussiéreux. Un bilboquet, deux ou trois petites voitures de collection, une cithare, un tambourin fascinent les enfants, qui, s’ils sont sages, auront le droit d’y toucher un instant. C’est un de ces bureaux où des lunettes à la forme ancienne reposent sur un sous-main de cuir rouge sombre. Où peut-être, le professeur Violet, armé d’un lourd chandelier, a surpris le docteur Lenoir. Et le parfum qui monte du vénérable fourneau devient l’âme de cette salle des trésors des Grands mystérieux. Aussi, se pare-t-il d’un liseré d’or.
J’ai peut-être hérité de mon père cette propension à prendre, aussi, garde aux odeurs et à y associer des images. Ou peut-être est-ce tout simplement banal et en avons-nous juste parlé. A vous de voir, si vous maniez aussi l’herbier des souvenirs sentants et colorés. Il est vrai qu’il était fils d’agriculteur ; aussi les senteurs de foin coupé, de blé moissonné, et d’autres odeurs plus triviales mais tout aussi rurales, étaient-elles son quotidien.
Aussi, disons-le crûment : pour lui, comme pour moi, qui suis tout de même petit-fils, neveu et cousin d’agriculteurs, l’odeur du fumier d’étable à vaches, c’est l’odeur d’une campagne vraie, une campagne de prairies et de haies, de bocage et de ruisseaux ; une campagne si loin de la steppe agro-industrielle, dont le tapis sans fin de maïs-blé-tournesol n’exhale guère qu’une senteur écœurante de pesticide.
Et pourtant, quand le soleil d’un matin d’avril répand sur cette plaine une chaleur timide, qui s’affirme au fil des minutes, et pourchasse mollement la rosée, monte un doux parfum, jaune pâle et âcre, entêtant. Roulant dans les trilles des alouettes, il annonce le grand retour des oiseaux de plaine. Oui, quand l’odeur du colza imprègne la plaine, alors, peut-être, verra-t-on le premier Busard cendré, rasant lentement les hautes tiges, et entendra-t-on le craquement sec poussé par l’outarde. Et tout sera bien.

Bleu le feu de bois, brune la pipe, vert le fumier, jaune le colza ! Etrange palette que voici ! Mais il est fou, vous dites-vous. Allons ! Cherchez mieux...

Il n’y a vraiment rien que cela vous évoque ? Une histoire bien à vous, par exemple. Je vais vous parler d’un brun presque noir, et collant ; c’est la boue, l’argile de la plaine de la Limagne. Je la sentirais entre mille. Sur un terrain de sport de Limagne, je jouais au football, et j’étais gardien de but. Et je m’en sortais bien. J’en revenais, bien sûr, imprégné du collant à la pointe des gants, de cette riche argile qui fait de ce coin de France la terre la plus fertile au monde. Aussi l’odeur m’en imprégnait. Et c’était ainsi, j’étais le nez dans l’herbe et sentant l’argile, mais dans mes gants la secousse, encore, du ballon repoussé avec énergie, à défaut d’autorité. Et j’aime sentir la Limagne.

Vous me demandez quoi ? Un parfum rouge ! Facile. Rendez-vous donc au stade. Hélas, de nos jours il faut un peu de chance. Il y a quelques années, c’était à chaque match. Un but, et dans notre parcage, dans l’étroit clapier, dans la cage où l’on avait relégué les fauves, gardés de cent limiers, dans la tribune visiteurs donc, éclatait notre défi, notre mépris, notre triomphe : dans une senteur de poudre, dix fumigènes s’embrasaient. Les appareils photo crépitaient, et dans les coeurs dansaient nos rêves de rébellion. Les plus sages s’encanaillaient avec bonheur, bien heureux que d’autres aient pris le risque qu’eux-mêmes n’osent plus ; que la surveillance hargneuse et haineuse, la taquetaquetique du gendarme ait été prise en défaut : tenez, voilà un beau craquage ; nous sommes des Ultras, des sauvageons, en cet instant l’Ordre établi vacille, cette flambée de pourpre est belle. C’est la voix de la ferveur qui renverse tous les obstacles. Aussi la fumée âcre et suffocante des torches est-elle une senteur rouge, comme le drapeau d’une révolution.

Brun, bleu, vert, jaune, rouge. Le brun est en trop, et il manque le violet, l’indigo, et l’orange. Je ne connais pas de parfum orange. C’est à vous de chercher un peu.

13.05.2007

Ce soir, le ciel

Ce soir le ciel est beau. Il s’est dégagé après les orages de la journée, et le vent chasse une écume couleur d’ardoise qui s’accroche au paysage, tandis qu’au-dessus, le ciel pur, lavé, déploie des fastes de bleu dans un crépuscule de printemps finissant. Sur ce velours sombre, le diamant de Vénus étincelle. Combien d’hommes, pauvres chasseurs, mages, chamanes, astrologues et charlatans a-t-elle intrigués, lorsqu’elle resplendit ainsi, la planète voisine ? Quel messager était-ce donc ? Elle reçut un nom, on prédit sa course avant que de savoir ce qu’elle était. Finie la magie. Chacun le sait, c’est une planète de dimensions comparables à la nôtre et où une atmosphère d’acide sulfurique fait régner un enfer. Cela suffit. « Oh ! L’étoile du Berger ! – Ouaaais ! C’est Vénus quoi. »
Les nuages dont je suis la course depuis quelques minutes se mettent à rougeoyer quand le vent les amène à survoler la ville. Ils perdent leur teinte d’ardoise mouillée pour cet orange sombre indéfinissable du halo des grandes villes, et vite s’enfuient vers l’est. Ceux que je vois plus loin, d’une couleur pure, sont donc situés au-dessus du plateau. Le vaste plateau du Multien s’étire, boursouflé de vagues buttes, d’ici vers la Picardie, puis le pays de Dieppe où la craie tombe avec fracas dans la Manche. La pensée vole à la vitesse du vent sur ces immensités de champs, rêve de lumières matinales loin de l’agitation de la métropole, d’une cathédrale, de routes et d’ailleurs. Des ailleurs et des noms qui subsistent péniblement, qui se cramponnent à un clocher, à une vallée, au cours chantant d’une rivière. Marcilly, Etrepilly, la Thérouanne. « Charme discret de l’Île-de-France », montent en épingle les guides touristiques. Charme du pauvre en vérité, petits pays qui ne veulent pas mourir, que je ne veux pas voir mourir, et deviner encore sous le tapis d’acier de « la région parisienne ». Imaginer des horizons qui s’ouvrent vers autre chose que la bruyante ruche, des plaines qui s’enfuient vers le Nord et l’Est. Avec ces nuages.
La cathédrale se dessine avec netteté, sur la toile sombre des nuages. Un éclairage avare en souligne à peine les surfaces. Le ciel a-t-il un jour été pareil, au quinzième siècle ? Mais alors, aucunes lumières ne frappaient, ni cathédrale ni nuages. Quelques feux, carrés dorés de fenêtres éclairées – une silhouette massive et sombre, eût balisé seule au voyageur fourbu la civitas Meldensis. Où je suis, il n’aurait trouvé qu’un bois ou un pré plutôt marécageux. La large hampe de la rivière sous la lune, l’oeil sinistre des hourds coiffant les vieux remparts. Quelques fumées. Le temps a fui, comme les nuages. Un bout de rempart amuse le touriste, le marécage est à sec, le voyageur est heureux de contourner la ville par la déviation pour vite rejoindre, en une demi-heure, Paris. La cathédrale domine toujours la rivière.
Et les étoiles ? Que de fois je l’ai songé. Quelle que soit notre agitation, quoi qu’amène la fuite du temps, le ciel demeure. Les nuages passent et chacun de leurs paysages a déjà existé et existera encore. La même lune, les mêmes cirrus, les mêmes étoiles s’étendaient au-dessus des Erectus chasseurs, des Gaulois moissonneurs, des chevaliers de France ou du carrosse de Bossuet. La vérité est là, sous nos yeux, quand les rideaux des nuées s’écartent. Au balcon de la Terre, nous la contemplons. Nous ne sommes qu’une infime bulle de savon dans cette immensité inaccessible. Nous ne pouvons pas tout détruire, tout souiller. Des nuages continueront leur course et des étoiles aussi.