03.07.2007

Zut, il pleut. Albert, remets-nous ça !

Sous ce titre façon Le Chat, ne se trouvera qu’un texte sans suite logique, ni thème précis. J’en ai envie, c’est comme ça. Il faudra faire avec. Du reste, qui fera avec ? Les statistiques sont parfois implacables : le nombre de visites de mon site baisse. C’est aussi ce que mon employeur disait de mon travail, peu avant mon arrêt maladie. C’est en baisse. On ne savait pas trop comment et en quoi mais ça baisse. C’était prévisible, je veux dire, le nombre de lectures. Logique que le mince lectorat finisse par se lasser de mon pathos d’écorché vif de comptoir. Normalement, les propos de comptoir, on peut en rigoler.

De quoi qu’on cause au comptoir ? De la pluie et du beau temps, et depuis deux mois, on parle de la première au présent, du second au passé. « C’t’année, l’été, c’était au mois d’avril ! » Ensuite, il est juste d’opiner gravement du chef, d’un air de pitié entendue : « ça, ceux qu’ont pris les ponts du mois d’mai... Et ceux qui sont partis en vacances au 1er juillet, tiens ! » Autrefois, on s’inquiétait des foins, des moissons, ou des vignes. Ça va-t’i nous faire du bon beaujolais c’temps là ? Nous sommes les descendants d’un peuple massivement paysan. Il y a quatre-vingt-dix ans, ceux qui s’élançaient à l’assaut du Chemin des Dames étaient encore quatre-vingt pour cent de paysans. D’ailleurs, cette année-là, le mois d’avril fut dégueulasse. On attaqua sous la neige. A l’inverse, en mai et juin quarante, il fit un temps magnifique, qui permit à la supériorité de la Luftwaffe de donner sa pleine mesure. Le temps, l’est toujours pour les boches. La Commission européenne devrait faire quelque chose. Avec les impôts qu’on paie ! On cause donc de la pluie, au comptoir, et on s’en lamente, non plus pour les foins, mais pour les vacances. Le beaujolais, d'toute façon, il est trafiqué hein ? Mais r'mets m'en un quand même !

Ensuite, il faut chercher des explications. Les satellites des Russes et les fusées qui vont sur Mars et font des trous dans l’atmosphère ont eu leur heure de gloire. Tout ça c’était à cause du Spoutnik. Un coup des Russkoffs quoi. Il y a eu aussi les Ovni. C’était un temps béni, où tout poivrot qui se paumait en rentrant du bistrot pouvait, le surlendemain, avoir son heure de gloire en rapportant son enlèvement par un Ovni. La presse locale rapportait l'épisode, sur le ton grave d'un Churchill promettant du sang et des larmes : ils sont à nos portes. J’ai conservé quelque part une coupure de ce genre. Un individu sorti fort tard d’une noce quelconque, retrouvé à au moins mille cinq cent mètres de là, répétait qu’il avait été enlevé par « des petits bonshommes laids et gros, avec des oreilles pointues. » D’ailleurs, des témoins affirmaient avoir vu, le même soir, « une vive lueur ». Ça n’est pas une preuve, ça ? Maintenant, plus de Rouges, plus d’Ovni, mais on a beaucoup plus fort : le réchauffement climatique. Là, c’est sûr, y’a plus d’saisons, i z’en ont ben parlé c’est l’réchauffement le séhodeû. C’est la faute aux Américains qu’ont pas signé Kyoto, cette fois. Alors bien sûr, il y a des personnalités éminentes pour écrire, la clim à fond pendant que, pour la troisième année consécutive, on pulvérise les records de chaleur, « non monsieur Hulot, le climat ne se réchauffe pas ». Le fait est qu’il n’y a plus de saisons, et d’ailleurs ouvrez la fenêtre : quelle douceur pour un mois de novembre, pas vrai ?

Ce sont donc Kyoto, les usines, les bagnoles et les Américains qui détrancanent le climat. D’ailleurs, un monsieur dont on voit la photo partout et avec qui tout devient possible, a dit qu’il allait s’en occuper sérieusement. Car il est à l’écoute, monsieur le président. Il parle concret. Il parle tout à fait comme au comptoir, d’ailleurs. La suite me paraît plus incertaine. Mais en ces temps d’euphorie pour l’homme providentiel, la seule mise en doute de ses capacités à tout changer en profondeur vous vaut, au mieux, d’être qualifié de « fanatique lobotomisé de la gauche de l’immobilisme ». Passons donc. Monsieur le président fera la pluie et le beau temps.

Au comptoir, on parle donc politique. Mais en ces temps d’unanimité, c’est un peu moins drôle. De toute façon, on parle moins au comptoir, puisqu’il y a moins de comptoirs. En fait, on ne parle plus guère. On communique. C’est beaucoup plus tendance et j’en ai déjà parlé. On communique, on reste connecté, on emmène ses amis avec soi, non pas dans la 4L chargée de tentes et de duvets, lancée dans une problématique ascension du Lautaret, mais dans son téléphone portable qui fait wifi, email et tout et tout. Le camping entre potes et les soirées autour du feu, c’est total out of date, c’est trop la tehon. Envoyer en MMS à tous lesdits potes la photo de soi-même faisant du raft, avec son iphone, ça, ça déchire sa race.
On marche seul dans la rue, mais le portable à l’oreille. Y’a plus personne au comptoir.

Comment ça, mes écrits ne débordent pas d’optimisme ? Que voulez-vous : ça doit être à cause de la pluie. Allez, il est plus de dix heures, c’est pas l’heure pour un petit godet ? Roger, un muscadet.

19.05.2007

Communiquons plus

Communiquons plus.

Devant moi, une voiture aborde le rond-point en faisant un écart suspect. Dans la courbe, je note la main droite du conducteur, plaquée contre son oreille droite. Broyé par cet implacable marteau contre le cartilagineux pavillon, je devine un téléphone.

Je me gare sur le parking du supermarché. Une quadragénaire du modèle courant louvoie vers les portes de l’édifice aux couleurs brillantes. Elle aussi lève le coude, et tient vissé contre son oreille l’un de ces joujoux technologiques qui permettent de parler au loin, où que vous soyez devine d’où je t’appelle. Les portes automatiques s’effacent. Portes, levez vos frontons ! Elevez-vous, portes éternelles ! Qu’il entre, le roi de gloire ? Qui est ce roi de gloire ? (Ps. 24, 7-8) Non, ce n’est pas le seigneur Sabaoth ; ce n’est pas Yahvé, vaillant roi des combats ; non, c’est le téléphone portable Nokia.

Je croise encore à plusieurs reprises la prêtresse de la divinité dans les rayons, psalmodiant toujours de mystiques incantations. « Helepeti komankivââ... Komankivââ... Haubenhoui... Haubenhouiii... Haubainsaiçûr. » Elle me précède en caisse, remplit les sacs d’une main, paie idem, ne daignant pas poser le regard sur les impies qui, inconscients de la profondeur du rite, s’agacent de sa lenteur. Disons donc crûment qu’elle n’a pas lâché son téléphone, du dernier rond-point à la caisse, puis au retour à sa bagnole, cette vieille bique, à emmerder tout le monde avec son baratin de mère Denis des lotissements sud de Meaux. Elle communiquait plus.

Dans une rue piétonne du centre ville, je croise un petit groupe de quatre demoiselles, zigzaguant sur la largeur de la voie publique à vocation shoppingatoire. Pas moins de trois d’entre elles communiquent. C’est-à-dire que chacune est au téléphone. Elles communiquent plus.

Assise face à moi dans le lourd convoi qui cahote vers la banlieue sa cargaison d’humanoïdes moroses, eastpak au dos et delsey sous les yeux, une jeune femme pianote avec vigueur sur un petit instrument argenté ouvert en deux moitiés sensiblement égales. Sporadiquement elle s’interrompt et le contemple ainsi qu’un lapin, le crotale qui se dispose à l’ingurgiter. L’objet émet alors une série de sons assez proche, sur le plan tonal, de la chute simultanée d’un trio de prémolaires en un crachoir, en même temps qu’une lumière bleutée. Elle converse par SMS. Elle communique plus.

Vautrés sur les sièges d’un métro ferraillant, deux échalas en parfait uniforme du keum d’la téci, font tour à tour résonner leurs téléphones en se les montrant avec fierté. Toutes les deux ou trois minutes, on entend une cascade de notes, le dernier tube à la mode probablement interprété sur un clavier Bontempi un jour de réunion de famille (on entend les enfants pleurer derrière, à moins que ce ne soit une chanteuse.) Ils s’échangent des sonneries sur leur mobile. Ils communiquent plus et ils vivent Mobile.

Dans le TGV qui me ramène vers de plus vertes et plus méridionales contrées, l’un des concerts pour casserole et cocotte-minute susdécrits s’échappe avec fracas du filet à bagages. Un individu à l’air important se lève, empoigne un sac, y fouille avec une sage lenteur, contemple quelque temps l’objet qui, dans sa main, multiplie les injonctions polyphoniques avec une vigueur croissante, puis se décide à décrocher. Il communique enfin plus.

Et l’auteur de ces lignes ne se déplace jamais sans son téléphone portable, est capable d’authentiques attaques de panique s’il l’égare un instant, ou découvre que « ça passe pas ici, putain, de putain de merde... »

Bienvenue dans la vie point com ; communiquons plus, vivons mobile. Nous n’avons jamais autant communiqué et jamais il ne nous a été aussi facile de conserver partout les liens avec nos contacts usuels. Nous trimballons notre petit monde partout, comme un pack de survie qui nous évite de devoir communiquer avec le vrai monde alentour. Hop, j’empoigne mon portable, je téléphone : aucun inconnu ne risque d’engager la conversation avec moi, dans ce train en panne en rase campagne. Ni de me demander son chemin dans la rue. Et ça tombe bien car moi, je n’ai aucune envie de communiquer avec CE monde-là. Le mien me suffit.

Le mien, que je n’hésite pas à imposer aux alentours, à coups de sonneries au volume maximum, dont je ferai profiter tout le wagon somnolent ; aux clients qui suivent à la caisse, au piéton qui traverse devant mon capot, alors que j’ai des choses bien plus importantes à penser qu’à appuyer sur le frein.

Communiquons plus et resserrons nos liens. Resserrons les liens avec notre groupe. N’en déconnectons plus. Ne déconnectons plus du travail, du forum, de nos sites préférés ; que le monde ne soit plus autour de notre Mobile. Ne regardons plus rien qu’à travers l’objectif du mobile appareil photo. Prenons-nous en photo avec le portable, tenu à bout de bras. Puis envoyons la photo à tous nos contacts que, grâce à Trucmachin Mobile, nous pouvons emporter partout avec nous.

La technologie mobile : merveilleux scaphandre isolant. Mais comment faisions-nous avant ? Oui, nous étions plus vulnérables. Nous n’avions même pas plus envie de communiquer. Mais quelquefois, il le fallait bien. Alors, on entrait en contact et on communiquait... ah pardon.

Un ami qui, au coeur d’une vie tout entier dédiée à aider les autres, s’occupe présentement de ces marins au long cours qui comptent le temps en tours du monde, nous avait raconté un quart de veille, passé auprès d’un second de cargo avec qui il n’avait qu’une poignée de mots d’anglais en commun. Et de cette rencontre profondément humaine. Ah, s’ils avaient eu un portable. Ils auraient pu communiquer. Avec d’autres.

Non, décidément je ne suis pas le bon pour écrire ces lignes. Aller spontanément aux autres m’effraie. Perdre mes contacts m’étrangle d’angoisse. Fut un temps où seule la contrainte pouvait m’arracher plus d’une demi-journée à Internet. Toute ma vie tenait dans ces liens par lesquels je communiquais en oubliant de vivre.

Au moins j’en suis conscient.

Communiquons plus.