15.08.2009

Vacances, tableau de 1984

Il y a de cela des années, je passais mes vacances en famille à la montagne. Nous partions dans les Alpes pour un mois. C’était courant à l’époque. Pour nous, c’était tout le mois d’août, car l’usine qui employait mon père fermait à ce moment-là. Ce n’était pas rare non plus, en ce milieu des années 80. Trois heures et demie de route nous menaient dans un Ailleurs au bout des lacets interminables du Lautaret, dans la voiture écrasée de soleil, alourdie d’une quantité de bagages qui, la veille, emplissait le couloir. Chaque année, c’était un miracle renouvelé que le chargement tînt dans la R14, puis la R9 – en s’aidant d’une galerie tout de même.

Après un mois d’ennui à la maison, la nuit du grand départ je ne dormais généralement pas beaucoup, surexcité par les mille rituels qu’impose une si longue absence. Tôt le matin, on descendait, « à la fraîche » fixer les barres sur le toit et charger, savamment, méticuleusement. Puis on partait. On prenait l’autoroute des Alpes, et c’était presque la seule fois de l’année, aussi, encore aujourd’hui, me parle-t-elle des vacances, de toute la force de l’évasion vers l’ailleurs très-lointain de l’enfance, quand je devine au-delà de son tracé les montagnes bleues dans la brume. Si vous arpentez parfois l’Est lyonnais, vous connaissez cette lumière du plein été. Il fait à peine frais ; un cyan poussiéreux emplit l’espace et annonce la chaleur qu’il faut fuir, fuir vers les cimes là-bas, les vallées ombragées, les torrents. C’est un temps à partir. Alors on part. On se plaît à voir le décor s’accidenter, s’élever, on prend soin de noter le passage aux diverses balises, surtout quand le trajet dépasse deux heures et devient long quand on a huit ans. Grenoble, Bourg d’Oisans, l’interminable montée, les premiers sommets des Ecrins. La longue descente vers Briançon – on se croit arrivé et on ne l’est pas encore. Soudain, les montagnes s’écartent, dévoilent la citadelle ; Briançon, ce sera « la ville » pendant un mois, aussi, on reconnaît toutes ces montagnes, on les regarde « se mettre en place », entendez par là qu’on retrouve les angles sous lesquels on avait, l’an dernier, et on aura, un mois durant, l’habitude de les voir. Et c’est comme un visage connu, une montagne, sa forme a presque une expression, tant elle est familière, aussi attend-on avidement de la voir « bien placée ». On allait s’installer et jouer à vivre là. Pour un mois, mes parents m’inscrivaient même à la bibliothèque municipale.

Il ne reste plus qu’à attraper la vallée de Névache, ou de la Clarée, que les villages s’égrènent – la Vachette, le Rosier, Val des Prés. On retrouvait une maison grise, où l’on allait, un mois, vivre dans un appartement à l’ameublement spartiate. Lits de fer, tables de camping, placards de métal, pas de télévision, ni de lave-linge. Nos modernes gîtes au plus modeste épi rougiraient devant ce confort rustique, mais au moins, le prix était accessible. En contrebas, un pré descendait jusqu’au torrent où l’on pouvait jouer. La petite scierie d’en face nous approvisionnait sans fin en morceaux d’écorce que quelques coups de canif transformaient en bateaux. Le torrent roulait des eaux fraîches et limpides, qu’un peu d’écume liserait d’argent. On pouvait marcher dans son lit sur les grosses pierres moussues, jusqu’à ce que l’eau envahisse les bottes. Il fallait avancer loin avant qu’il fût dangereux de poursuivre, de tenter, par exemple, la traversée. Les jours d’orage cependant, la Clarée rappelait qui elle était, gonflait, et devenait uniformément d’un ocre boueux opaque, comme une coulée de boue. Ces jours-là, défense de s’approcher, moins par sûreté que par respect. Déçu, on attendait le lendemain qui rendait immanquablement le torrent purifié – comme si rien ne s’était passé.

Déçu, car un jour de pluie, c’était un jour sans marche, ni devoirs de vacances ! Le rythme était ainsi : un jour marche à la journée, un jour repos, courses à Briançon, où l’on espérait toujours quelque joujou – et surtout, les célèbres, les terrifiants cahiers Passeport. Mais s’il pleuvait le jour de balade ? et bien, on ne se levait pas à l’aube, on ne montait pas, on n’enfilait pas les lourdes chaussures de marche et la journée était libre. Libre d’inventer jeux et jouets avec les moyens du bord, faute d’avoir pu trop en emporter. Je n’ai sans doute pas su profiter assez, comprendre ma chance d’avoir arpenté tant d’alpages, escaladé ces cols, longé ces lacs et vu tant de fois le panorama bien connu sur la chaine des Ecrins. De compter les marmottes par dizaines et de ne même plus m’étonner d’un chamois. Mais bon. Pour moi qui n’étais pas très sportif, le mont Thabor, ses 3178 mètres, ses mille deux cent mètres de dénivelé, à huit ans à peine sonnés, ce n’était tout de même pas une sinécure. Je pourrais parler aussi de ce chemin poursuivi « allez, plus qu’un lacet » qui nous mena d’un col à un pic à plus de 2800 mètres, ou bien du pique-nique où l’on découvrit, au pied du glacier, à « deux mille sept » bien sonnés, qu’on avait oublié les cuillères. Mais je crois qu’on m’en voudrait.

Mais tout a une fin en ce monde, et si j’ai ouvert ce fichier, c’est parce que nous sommes presque le Quinze août. Qui est, qui était déjà alors le début de la fin de l’été. Pour nous qui n’étions là que depuis dix ou quinze jours et encore là pour au moins autant, il fallait bien constater que quelque chose s'en allait. Les touristes se pressaient soudain moins nombreux dans la Grande Gargouille de la Ville haute ; les animations, les événements à leur intention se raréfiaient implacablement. Le risque de voir la balade compromise par la pluie grandissait, on se retrouvait parfois trois jours réduit à l’inaction, regardant sur le pas de la porte les crêtes familières jouer à cache-cache dans les nuages gris, découpant soudain une arête, une ligne d’arbres – et redisparaissant. Parfois même, nous avions trouvé le fond de la Vallée soudain blanchi par une neige nocturne en altitude. Il ne restait qu’à attendre autour du radio-cassette gris, qui diffusait sans fin Jean-Michel Jarre ou Tchaïkowsky enregistré sur Radio Fourvière au long de l’année. Au cours d’une sortie, on découvrait dans une prairie les premières colchiques, et quelques feuilles jaunies en lisière. Les mélèzes semblaient se racornir et les alpages se dessécher. Oui, du ballet des hommes comme du menuet feutré de la nature, on évitait difficilement la sensation que quelque chose était passé, s'était refermé.

Un été de plus. La fête est finie. Le quotidien reprend le pas ; l’agitation détendue de la saison touristique ici, et là, plus haut, l’explosion de la vie sous le soleil ardent, pendant les brèves semaines de chaleur. Les rideaux gris descendent lourdement, humides et froids. L’inconvénient de ces vacances d’un mois en août, c’est que le retour coïncidait presque avec la rentrée des classes. Bien peu de temps pour ménager une transition, on se trouvait précipité des sommets grandioses à la grisaille de la cour de récré, où les souvenirs n’intéressaient personne puisqu’à l’époque, les gens normaux allaient à la plage.

La route du retour s’était, de toute façon, chargée de donner la leçon. Au terme d’une quatrième semaine désormais dominée par le mauvais temps et les préparatifs du retour – au point que nous y renonçâmes au bout de quelques années – on chargeait, avec moins de soin et sans fièvre ni entrain. La route était plus morne que jamais. Initié à lire les altitudes dans la végétation – les feuillus, les résineux, les alpages, les glaciers – je suivais, déprimé, le retour à Lyon, le retour à la plaine, le retour au quotidien dans la baisse des altitudes des montagnes qui dominaient la route : pas de meilleure illustration de l’implacable Déclin, de la fête verticale de l’été vers le terne flux horizontal de l’automne. La route serpente au fond de vallées étroites comme des coups de couteau, semées de hideux bourgs industriels agonisants, les mélèzes font place aux hêtres, et la carte dit la baisse, la descente, le retour vers le plat de l’habituel. Tout à coup, comme une provocation, un peu avant de déboucher tout à fait dans la plaine du Bas Dauphiné, une pancarte informe que l’autoroute franchit un « col » à trois cent et quelques mètres : ultime déchéance.

Puis, la plaine : jamais je n’ai échappé alors à une écrasante sensation de ciel vide. Après un mois au pied de hautes cimes, voici tout à coup l’horizon au ras du sol, sous le ciel dont le bleu a lui aussi jauni, jauni comme les chaumes desséchés, et terni aussi. Un bleu immense qui crie que cette fois c’en est fini. On n’est pas Alpin, on est de retour à Lyon.

Nous voici de retour. Vite, on décharge, avec une espèce de fièvre à clore, à apurer les comptes et tirer les traits. On se fabrique une fausse exaltation du nouveau départ de la nouvelle année, mais on sait bien que demain sera banal, comme ne le sont certes pas les jours qui se déroulent au pied de la Meije. Le dimanche suivant, on joue encore à faire comme si ce n’était pas fini. On part en balade, aussi. On met les chaussures et on enfile les sacs à dos, les mêmes. On monte, et on admire un paysage. Il n’y a pas de glaciers, pas de lac, pas de marmottes, pas de torrent, peu de dénivelé. On a écrasé, déjà, des monceaux de feuilles mortes et joué à cache-cache avec l’averse. On a remarqué les ornières creusées dans la pierre du très vieux chemin et les premières bogues de châtaignes. L’humus noir sent le champignon. On fait semblant d’être aussi heureux qu’il y a une semaine. Mais on sait que les mois gris commencent.

D’ailleurs, pour mardi, il faut préparer le cartable en cuir, je rentre en CM1.

11.05.2007

Tableau d’un supermarché vosgien dans un bourg qui n’a point l’heur d’être touristique

 C'étaient des vacances dans les Vosges. Sympathique les vacances dans les Vosges. Mais l'élégante ligne bleue m'y était parfois apparue comme un mince rideau, une étroite scène où se joue le tableau des estivants, et que juste derrière, en coulisses, ce n'est pas exactement aussi festif. C'en serait un brin sinistre. 

Au sud, il y a la ville touristique, où les édifices rectangulaires voués au ravitaillement public à titre onéreux appellent peu de commentaires. Ils sont juste bondés chaque matin, surtout par temps gris, et l’entrée est à demi bloquée par l’étalage de produits régionaux, le tourniquet à cartes postales et les canots en plastique jaune et bleu, dont l’âcre odeur caoutchouteuse est inséparable de nos souvenirs de vacances de mioches . Au nord, il y a le gros bourg industriel, le long de la nationale, et le touriste n’est pas censé se trimballer par là, ce sont les coulisses, la porte « Interdit au public » derrière la trop mince barre du massif vosgien. Le trafic y est dense, car depuis la fermeture du tunnel de Sainte-Marie aux Mines, c’est le passage principal vers la riche Alsace. Gîtés dans la courte, verte et étroite vallée qui sépare la Touristique de l’Industrielle, nous avons un jour, choisi le nord comme destination à vocation alimentaire. Mal nous en prit.

De prime abord, l’enseigne est la même. Mais dès la porte poussée, c’est un autre monde : gros rouge et rosé du midi, en cartons avachis sur de miteuses palettes, non contents de squatter toute l’entrée, s’affichent en tête de trois gondoles sur cinq, étalent leurs cartons bâillants en une barrière flasque « en plein travers », entendez du rayon tomates grappe à celui des pêches verdâtres au prix rédhibitoire. Le même liquide, il est vrai, s’affiche aussi sous l’épiderme d’une frange de la clientèle, laquelle arbore les joues vermillon et le nez en amanite tue-mouches qui font dire aux saintes-familles-machin « Encore un qui doit pas sucer d’la glace ! »

Il faut croire également que ladite clientèle sait se satisfaire d’une gamme fort précise de produits, et que ce n’est pas la nôtre, car divers ingrédients qui sont pour nous de base (genre la semoule à couscous) sont désespérément absents des rayonnages. Absents aussi, tous les signes conventionnels de période-de-vacances : ici on bronze pas, on travaille. Affairés les caddies, affairés les rougeauds hargneux, mais sans jamais omettre de se trouver une connaissance dans le rayon, et de se précipiter vers elle en déployant le caddie en travers de l’allée, à votre passage. Car ici tout le monde se connaît, ce qui signifie que vous ne connaissez personne.

D’ailleurs, vous remarquez vite que les regards fuyants qu’on vous lance sont aussi amènes que le sourd accent local - accent qui d’ailleurs, vous a depuis longtemps dénoncé comme pas d’ici, et c’est là le drame. Là-bas (au Sud), les pasd’là sont la majorité, la clientèle cible, au moins en cette période. Ici, à quinze kilomètres au nord, c’est l’intrus, et vous vous en rendez vite compte. Paranoïa, ces fameux regards désagréables en coin ? lorsqu’ils prennent forme dans une employée du rayon frais qui soutient froidement qu’elle « n’en a pas » de tel produit qui est là, devant vous, à six mètres d’elle, « ouais mais là c’est la boucherie et la boucherie, y’a personne ! alors chchais pâ c’qu’i z’ont à la bouch’rii », vous avez compris.

On s’esquive, on paie d’un air gêné sous les regards sévères de la queue entière, devant un soûlot à l’air grave dignement arc-bouté sur un chariot rempli à ras de mauvais vin. Enfin, quand la caissière a fini d’égrener avec la cliente précédente, le check-up médical de ladite sexagénaire. On court à la voiture, on repart - ouf, l’envahisseur est bouté hors, pour cette fois.