09.04.2008
Il s'appelait Amédée
Il s’appelait Amédée.
Il s’appelait Amédée Cognet, c’était « le frère du grand-père » et il était mort à la guerr’d’quatorze.
Voilà où j’en étais, il y a encore trois mois. D’Amédée Cognet, le frère du père de ma grand-mère maternelle (voilà, entre tous les grands-pères qui sont tous LE grand-père, c’est celui-ci) je ne savais rien de plus. Pas de livret. Pas de carnets. Sauf coup de théâtre, il ne reste même pas une photo de lui. Et ne parlons pas des souvenirs. En Allier, on n’a pas la mémoire courte ; mais elle ne s’ouvre jamais toute entière ; comme un secrétaire d’autrefois, un tour de clé ne donne jamais accès qu’à un minuscule tiroir parmi cent autres.
Dans le tiroir d’Amédée, j’ai trouvé beaucoup de poussière. Alors il a fallu chercher ailleurs.
Notre époque est formidable, y’a tout sur Internet. Il suffisait de mettre en oeuvre une méthodologie éprouvée. Pour tout savoir (ou presque) d’un ancêtre tué en quatorze, un premier site vous donne son acte de décès : une photographie noir et blanc d’une page de cahier où, sous le nom de l’aïeul, suivent, cra-cra, la transcription approximative d’un toponyme, un numéro de régiment et la réponse à la funeste question : « Genre de mort ». Une palanquée d’autres sites délivre les sacro-saints, mais bien nommés, Historiques succints des régiments, ou bien citent le Communiqué ; on élabore déjà une légende familiale autour de ces maigres renseignements, de l’aïeul tombé à Verdun ou au Chemin des Dames. Et tout est bien.
Avec Amédée, c’est raté. Il s’en est allé de maladie, servant dans l’artillerie lourde. Mort à l’hôpital de Luxeuil, à quinze jours de l’armistice.
Mais, voyez-vous, je n’avais que lui sous la main. Et puis, je ne me décidais pas à le laisser dans l’oubli, cet arrière-grand-oncle. Ce n’était pas juste. Alors j’ai franchi l’étape qui m’a fait basculer à jamais du côté des fouineurs d’archives, des pionniers modernes des tranchées, de ceux qui habillent leur temps libre de rouge garance ou de bleu horizon. J’ai demandé aux Archives municipales sa fiche de registre matriculaire.
En Allier, on fait bien les choses. Un simple mail, et voilà qu’arrive une grande photocopie d’un document... enfin, d’un dramatique pêle-mêle de pattes de mouche tracés par des ronds-de-cuir à l’application diverse. On déverse vite sur la toile ce flot d’informations ; on appelle à l’aide la communauté de tous ceux qui, eux aussi, fouissent des boyaux en des archives et qui parfois, recoupent ainsi votre chemin. Cette société est prompte à l’entraide(*). En peu de jours, je me suis trouvé à la tête d’une solide liasse de documents.
Et lentement, venu de bien loin, encore flou à travers le brouillard des déductions, des approximations, reparaît le soldat Amédée Cognet, numéro matricule mille quatre cent quatre vingt neuf au recrutement.
Il n’a pas eu de chance, le soldat Cognet.
Il est entré sous les drapeaux en octobre 1912, parce que c’était son tour.
Il n’en est ressorti que mort, six ans et six jours plus tard, et le jour de ses vingt-sept ans, ayant vécu quatre ans de guerre : trois mois d’infanterie, deux ans d’artillerie, et tout le reste d’hôpitaux.
Le voici en août 1914. La guerre l’emmène au front, avec son 133e régiment, lui le conscrit. Le soleil est radieux. Il inonde, il fait éclater le bleu de France, le rouge garance, les cuirs brillants, l’acier du Lebel, à l’unisson des fanfares, des marches et des cris. Il devait avoir le coeur gonflé d’orgueil, le cultivateur de Voussac, natif de Bezenet, canton de Montmarault, département de l’Allier : son régiment passe les Vosges, franchit la frontière honnie ; il part en Alsace ! On marche sur Mulhouse !
Amédée Cognet est de ces hommes qui ont libéré Thann. Je le devine ivre de victoire, de toutes les illusions, de toutes les folies d’août Quatorze. L’armée est battue en Belgique, en Lorraine ; elle recule sur Charleroi, sur Nancy ; mais n’en sait rien, et on marche sur Mulhouse.
On est rappelé, soudain, sur Gérardmer. L’Alsace est abandonnée à son sort : les Allemands déferlent à leur tour sur les Vosges ! Ils forcent les cols, entrent dans Saint-Dié en flammes. On marche, on gravit les pentes ; de curieux randonneurs aux trop lourds sacs, et dont la canne sert à faire feu, arpentent les chemins, recherchent le couvert des sapins. N’ont sans doute qu’un oeil distrait pour les crêtes bleutées, les lacs scintillants, le soleil sous les hêtres. Dans ce décor de rêve, on s’éventre. Aux clairières, en fait de pique-niqueurs, une batterie de 77. Le 133e tient ferme le Col des Journaux, entre Fraize et la Croix aux Mines. C’est là qu’Amédée est blessé, « le 1er septembre 1914 au combat du Col des journeaux (sic), plaie par balle au talon ». Et je le vois couché, vidant son Lebel, quand soudain les balles sifflent par-derrière et de côté : l’ennemi avance, l’ennemi nous tourne – et soudain, la douleur.
L’Historique du 133e surabonde en hauts faits d’armes. Ça lui fait une belle jambe, à Amédée : sa « plaie par balle au talon » est suffisamment grave pour qu’on l’évacue aussi loin que Le Puy.
Six mois vont passer.
Le temps que la guerre change de visage. Le temps qu’elle s’enfonce dans la boue, s’écartèle sur les rouleaux de barbelés, se noie sous les obus, suffoque sous les gaz. Le temps qu’elle devienne, pour l’éternité, la guerre de tranchées.
Lorsqu’Amédée revient, en mars 1915, on l’expédie au 30e régiment, dans les mornes étendues de Picardie. Des crêtes des Vosges, il est précipité dans la guerre des mines. On pousse un boyau souterrain sous la ligne ennemie ; on bourre d’explosif ; on s’éloigne vite, et une grande portion de tranchée vole en l’air. A l’occasion, on avance pour « occuper la lèvre de l’entonnoir ». A condition, naturellement, que l’ennemi n’ait pas poussé son boyau plus vite, bourré sa mine plus tôt, et ne vous ait pas transformé vous-même en fumée et en poussière.
A part ça, rien. Ça le rend tellement malade, Amédée, le libérateur de Thann, qu’il en est évacué, au bout d’un mois.
Cette fois, les impénétrables voies militaires l’expédient à Saint-Malo. Il n’avait sans doute jamais tant voyagé, le cultivateur de Voussac, ni peut-être vu la mer. Puis, comme on ne regarde décidément pas à la dépense de chemin de fer, on l’envoie achever sa convalescence au pied des Alpes, à Rumilly. Prenez une carte : il quadrille le territoire, le soldat Cognet.
La guerre, elle, ne bouge pas ; mais ça ne l’empêche pas d’étendre un long bras tout raide de boue et de le réempoigner.
Nous sommes le 30 septembre 1915 et Amédée Cognet est affecté au 158e Régiment d’Infanterie. Ce régiment s’est « magnifiquement distingué lors de la prise du Grand Eperon de Lorette », au mois de mai. Depuis, il a bien avancé de neuf cents mètres vers le nord-est. Il a pris le village ruiné et fortifié de Souchez, au pied de la colline. Au pied de celle qui a été prise et de la suivante, celle qu’il faut prendre. Après, derrière la cote 109, derrière la butte de Vimy, il y a toute la plaine de l’Artois : Lens, Loos, Liévin, Douai. Tout ce pays minier que les Allemands ont pris et que Joffre voudrait leur reprendre. Cela ne pouvait que mal finir, cette histoire.
Le 1er octobre 1915, le 158e est en réserve à quelques kilomètres du front. Ça ne pouvait pas durer. Le 3 octobre, on annonce qu’il remonte en ligne. « Chaque homme sera muni de grenades, d’étoiles barbelées et d’un sac à terre... Reçu en renfort 48 hommes du dépôt... Reçu en renfort 101 hommes du dépôt ».
Parmi ces hommes, il y avait Amédée Cognet, qui commençait sa troisième guerre. La métamorphose est achevée. Le soleil a perdu, la boue a gagné, elle a englouti le trop visible rouge garance, du pantalon et du képi. Cette fois-ci, il porte le casque d’acier et la laide tenue bleu horizon.
Il monte en ligne en Artois, là où tout indique que ça ne peut que mal finir.
Mais il est tard. Il faut que je m’arrête un peu, là.
* J'en profite pour remercier tous ceux grâce à qui Amédée sort de l'ombre, notamment Robert Paul, Vincent Le Calvez, Alain Chaupin, et le service des archives de l'Allier.
23:07 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, amédée cognet, première guerre mondiale, vosges, 1914
11.05.2007
Tableau d’un supermarché vosgien dans un bourg qui n’a point l’heur d’être touristique
C'étaient des vacances dans les Vosges. Sympathique les vacances dans les Vosges. Mais l'élégante ligne bleue m'y était parfois apparue comme un mince rideau, une étroite scène où se joue le tableau des estivants, et que juste derrière, en coulisses, ce n'est pas exactement aussi festif. C'en serait un brin sinistre.
Au sud, il y a la ville touristique, où les édifices rectangulaires voués au ravitaillement public à titre onéreux appellent peu de commentaires. Ils sont juste bondés chaque matin, surtout par temps gris, et l’entrée est à demi bloquée par l’étalage de produits régionaux, le tourniquet à cartes postales et les canots en plastique jaune et bleu, dont l’âcre odeur caoutchouteuse est inséparable de nos souvenirs de vacances de mioches . Au nord, il y a le gros bourg industriel, le long de la nationale, et le touriste n’est pas censé se trimballer par là, ce sont les coulisses, la porte « Interdit au public » derrière la trop mince barre du massif vosgien. Le trafic y est dense, car depuis la fermeture du tunnel de Sainte-Marie aux Mines, c’est le passage principal vers la riche Alsace. Gîtés dans la courte, verte et étroite vallée qui sépare la Touristique de l’Industrielle, nous avons un jour, choisi le nord comme destination à vocation alimentaire. Mal nous en prit.
De prime abord, l’enseigne est la même. Mais dès la porte poussée, c’est un autre monde : gros rouge et rosé du midi, en cartons avachis sur de miteuses palettes, non contents de squatter toute l’entrée, s’affichent en tête de trois gondoles sur cinq, étalent leurs cartons bâillants en une barrière flasque « en plein travers », entendez du rayon tomates grappe à celui des pêches verdâtres au prix rédhibitoire. Le même liquide, il est vrai, s’affiche aussi sous l’épiderme d’une frange de la clientèle, laquelle arbore les joues vermillon et le nez en amanite tue-mouches qui font dire aux saintes-familles-machin « Encore un qui doit pas sucer d’la glace ! »
Il faut croire également que ladite clientèle sait se satisfaire d’une gamme fort précise de produits, et que ce n’est pas la nôtre, car divers ingrédients qui sont pour nous de base (genre la semoule à couscous) sont désespérément absents des rayonnages. Absents aussi, tous les signes conventionnels de période-de-vacances : ici on bronze pas, on travaille. Affairés les caddies, affairés les rougeauds hargneux, mais sans jamais omettre de se trouver une connaissance dans le rayon, et de se précipiter vers elle en déployant le caddie en travers de l’allée, à votre passage. Car ici tout le monde se connaît, ce qui signifie que vous ne connaissez personne.
D’ailleurs, vous remarquez vite que les regards fuyants qu’on vous lance sont aussi amènes que le sourd accent local - accent qui d’ailleurs, vous a depuis longtemps dénoncé comme pas d’ici, et c’est là le drame. Là-bas (au Sud), les pasd’là sont la majorité, la clientèle cible, au moins en cette période. Ici, à quinze kilomètres au nord, c’est l’intrus, et vous vous en rendez vite compte. Paranoïa, ces fameux regards désagréables en coin ? lorsqu’ils prennent forme dans une employée du rayon frais qui soutient froidement qu’elle « n’en a pas » de tel produit qui est là, devant vous, à six mètres d’elle, « ouais mais là c’est la boucherie et la boucherie, y’a personne ! alors chchais pâ c’qu’i z’ont à la bouch’rii », vous avez compris.
On s’esquive, on paie d’un air gêné sous les regards sévères de la queue entière, devant un soûlot à l’air grave dignement arc-bouté sur un chariot rempli à ras de mauvais vin. Enfin, quand la caissière a fini d’égrener avec la cliente précédente, le check-up médical de ladite sexagénaire. On court à la voiture, on repart - ouf, l’envahisseur est bouté hors, pour cette fois.
19:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cuchlainn, vacances, vosges, caricature



